Ils m’énervent avec leur mythologie de la carrière
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.
Il y a quelque chose d'un peu agaçant dans les récits de réussite professionnelle. Non parce qu'ils racontent des parcours brillants, mais parce qu'ils les présentent souvent comme de simples victoires de la volonté. À les entendre, il suffirait de talent, de courage, d'audace et d'un bon niveau de mobilisation personnelle pour "faire carrière".
Le reste s'efface discrètement : les territoires, les contraintes, les accidents de vie, les charges familiales, les renoncements, tout ce que le réel ajoute avec beaucoup moins d'élégance qu'un TED Talk (oui, oui, TED Talk : une parole brillante, motivante, bien racontée… mais souvent plus élégante que le réel ; les gens qui ont "fait carrière" aiment beaucoup l'anglais).
Ce qui m'agace, au fond, ce n'est pas la réussite. C'est qu'on la raconte presque toujours comme une démonstration personnelle. Comme si les parcours professionnels étaient d'abord des preuves de caractère. Comme si les uns avaient voulu, osé, persévéré, pendant que les autres seraient restés là, à regarder passer les opportunités avec un sens discutable de la mise en mouvement.
L'angle mort : la vie
Leur mythologie de la carrière a un angle mort assez classique : la vie. La vie, c'est ce qui n'entre pas bien dans les récits de conquête professionnelle. C'est le territoire où l'on vit et où le travail n'offre pas vingt possibilités. Ce sont les enfants qu'il faut récupérer à l'heure dite. Les parents qui vieillissent. Les séparations qui désorganisent. Les crédits qui interdisent les grandes prises de risque. Les emplois que l'on accepte parce qu'ils sont là, et non parce qu'ils accomplissent une stratégie savamment pensée depuis un carnet Moleskine.
La vie demande parfois moins : "Que veux-tu vraiment faire de ta carrière ?" que : "Qu'est-ce qui est possible, raisonnable, supportable, ici et maintenant ?"
Car la plupart des gens ne "font" pas carrière comme on part à la conquête d'un sommet. Ils avancent. Ils composent. Ils acceptent un poste parce qu'il faut bien travailler. Ils changent quand ils peuvent. Ils restent quand ils doivent. Ils saisissent certaines occasions, en laissent passer d'autres, non par manque de courage, mais parce qu'une existence ordinaire n'est pas un laboratoire de développement personnel.
Et il n'y a là rien de médiocre.
Personne ne dit franchement aux autres qu'ils ont raté leur vie professionnelle. On fait beaucoup mieux : on raconte certains parcours avec tant d'élégance qu'ils déposent chez tous les autres un doute discret.
Réhabiliter les trajectoires moins romanesques
Il faudrait peut-être réhabiliter les trajectoires moins romanesques. Celles qui ne donnent pas lieu à une belle interview. Celles qui ne "racontent" pas grand-chose, sinon une forme de constance. Celles qui n'impressionnent personne, mais qui ont demandé beaucoup de sérieux, beaucoup d'arbitrages, beaucoup d'intelligence pratique. Celles qui ont été construites non dans l'héroïsme, mais dans la négociation permanente avec le réel.
Car une carrière se joue aussi là. Dans la gare qu'on ne peut pas rallonger. Dans le salaire qu'on ne peut pas perdre. Dans la ville qu'on ne peut pas quitter. Dans l'enfant qu'on ne peut pas coucher par visioconférence. Dans l'énergie qui manque. Dans le moment de vie qui ne se prête ni à la mobilité, ni à la conquête, ni au mot "challenge" — qui, il faut bien le dire, a déjà fatigué beaucoup de monde.
Tout le monde n'a pas envie de "faire carrière"
Voilà. C'est dit. Tout le monde n'a pas ce désir. Tout le monde n'a pas envie que son travail devienne un projet existentiel. Tout le monde n'a pas besoin de se raconter en mouvement, en dépassement, en expansion continue. Il existe des gens qui veulent travailler sérieusement, vivre correctement, garder du temps, de l'énergie, de l'attention pour autre chose, et qui ne considèrent pas cela comme une version mineure de la réussite.
Ils ont raison.
Car une vie professionnelle digne ne se mesure pas nécessairement à la vitesse de progression d'un organigramme. Elle peut se mesurer à autre chose : à la soutenabilité, à l'équilibre, à la qualité du travail fourni, à la compatibilité avec une vie réelle, avec des liens réels, avec des obligations réelles. Tout cela manque sans doute un peu de panache. Mais cela ressemble beaucoup plus à ce que vivent la plupart des gens.
Ce qui vaut pour une trajectoire ne vaut pas toujours comme morale collective. Et ce qui a été possible pour l'un ne devient pas, par magie, un défaut chez ceux dont la vie a composé autrement.
Les parcours ordinaires ont parfois moins d'éclat, moins de récit, moins de belles formules, moins de verticalité.
Mais ils ont souvent davantage de réel.
Et vous ? Vous avez fait carrière ?

