Harcèlement sexuel en entreprise : quand la peur de perdre son emploi tient la parole

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Je le précise d'emblée, pour économiser à tout le monde quelques crispations inutiles : j'écris ici le plus souvent au féminin, parce que je parle de la personne qui subit. Non parce que le harcèlement sexuel aurait un genre unique, non parce que les hommes ne pourraient pas en être victimes, non parce que les personnes non binaires ou les autres identités devraient être tenues à l'écart du propos. Il n'y a pas de genre à la victime. Il y a des personnes atteintes, déplacées, humiliées, inquiétées, réduites, parfois durablement abîmées.

Mais il faut bien, dans une phrase, choisir un accord, un pronom, une silhouette grammaticale. J'écris à l'ancienne, sans écriture inclusive ; cela ne signifie pas que j'exclus. Cela signifie seulement que je choisis une forme pour tenir le texte, en espérant que chacun comprendra que le sujet, lui, dépasse largement la grammaire.

On parle souvent de libérer la parole. L'expression est belle. Elle a quelque chose de lumineux, presque de simple. Elle laisse entendre que la parole serait là, retenue derrière une porte, et qu'il suffirait enfin de l'ouvrir pour que la vérité entre dans la pièce.

Mais au travail, une parole n'est jamais seule.

Elle arrive avec un contrat, un salaire, une période d'essai, une ancienneté, un loyer, un crédit, des enfants parfois, une séparation en cours, une réputation professionnelle, un marché de l'emploi plus ou moins accueillant, un secteur où tout le monde se connaît, une hiérarchie, une équipe, des équilibres déjà précaires.

Dans une période économique sévère, parler peut ressembler moins à une libération qu'à une mise en danger.

C'est peut-être cela que l'on oublie trop souvent lorsqu'on demande, parfois avec une sincérité réelle : pourquoi n'a-t-elle pas parlé plus tôt ?

La question paraît raisonnable. Elle cherche à comprendre. Elle peut même venir d'un endroit bienveillant. Mais elle oublie parfois que parler ne coûte pas seulement des mots. Parler peut coûter une place. Une tranquillité. Une évolution. Une réputation. Un renouvellement de contrat. Une ambiance de travail. Une possibilité de rester.

La personne ne se demande pas seulement si elle a le droit de parler. Elle se demande si elle peut se permettre les conséquences d'avoir parlé.

C'est là que le harcèlement sexuel en entreprise prend une dimension sociale que l'on regarde encore trop peu. Il ne s'agit pas seulement d'une atteinte au corps, à la dignité, à la liberté ou à la place professionnelle. Il s'agit aussi d'une situation prise dans un rapport de dépendance économique.

On ne parle pas depuis le vide. On parle depuis un besoin de salaire.

Et ce besoin-là n'est pas théorique. Il paie le logement. Il nourrit les enfants. Il maintient l'équilibre fragile d'un mois qui se termine parfois de justesse. Il permet de rembourser, de se déplacer, de se soigner, de tenir administrativement debout. Il donne une place sociale, une continuité, une identité professionnelle. Il évite, parfois, que tout le reste ne s'effondre.

Alors, quand une remarque déplacée arrive, quand une insistance s'installe, quand un message ambigu revient, quand une proximité devient pesante, quand une invitation n'entend pas le refus, la personne ne calcule pas seulement la violence de ce qu'elle reçoit. Elle calcule aussi ce qu'elle risque en nommant ce qu'elle reçoit.

C'est une comptabilité intime et brutale.

Est-ce que cela vaut la peine ? Est-ce que ce sera cru ? Est-ce que cela sera minimisé ? Est-ce que je vais devenir "celle qui crée un problème" ? Est-ce que mon contrat sera renouvelé ? Est-ce que je pourrai encore travailler avec l'équipe ? Est-ce que je vais perdre ma place ? Est-ce que je retrouverai ailleurs, maintenant, dans ce contexte, avec cette conjoncture, avec mon âge, ma situation, mes charges, mes contraintes ?

Quand perdre son emploi est une peur réelle, dire non n'est jamais seulement dire non.

Dire non, c'est parfois entrer dans un territoire dont on ne maîtrise plus les conséquences. C'est prendre le risque que la gêne change de camp trop lentement. C'est accepter que l'on parle de vous, que l'on vous observe, que l'on vous trouve courageuse peut-être, mais aussi compliquée, fragile, excessive, imprudente, pas assez solide, pas assez "professionnelle".

La violence secondaire

Il faut mesurer cette violence secondaire : celle qui oblige la personne atteinte à devenir stratège de sa propre protection. Elle ne doit pas seulement comprendre ce qui se passe. Elle doit choisir le moment, le ton, les mots, l'interlocuteur, le canal. Elle doit rassembler des éléments, se souvenir des dates, conserver des messages, évaluer les témoins possibles, anticiper les retours de bâton, protéger son poste tout en protégeant sa dignité.

Et, pendant ce temps, elle doit continuer à travailler.

Répondre aux mails. Assister aux réunions. Sourire quand il faut. Ne pas paraître trop troublée. Ne pas trop changer. Ne pas trop éviter. Ne pas trop laisser voir que quelque chose, pourtant, a été déplacé.

C'est souvent là que s'installe le silence. Non pas un silence vide. Non pas un silence consentant. Non pas un silence qui dirait que rien ne se passe.

Un silence de calcul, de prudence, de survie professionnelle parfois.

Il faut faire attention à ce mot : silence. Il est souvent utilisé comme s'il était une absence. Or, dans ces situations, le silence est parfois plein. Plein de peur, de lucidité, de dépendance matérielle, de souvenirs d'autres histoires mal reçues, d'observations faites dans l'entreprise, de confiance insuffisante dans les relais, de fatigue aussi.

La personne se tait peut-être parce qu'elle sait très bien ce qu'elle a à perdre. Et cette lucidité mérite d'être entendue.

Il ne s'agit pas de dire que les entreprises chercheraient toujours à faire taire. Il existe des employeurs qui veulent agir correctement, des managers sincèrement démunis, des ressources humaines qui prennent les alertes au sérieux, des collectifs capables de protection, des dispositifs utiles, des référents engagés, des procédures nécessaires.

Mais il faut reconnaître une chose : une procédure, aussi bien écrite soit-elle, ne suffit pas si la personne qui devrait parler pense que sa parole va lui coûter plus cher qu'à celui qui a débordé.

Voilà l'angle mort.

Le harcèlement sexuel ne se nourrit pas seulement du pouvoir de celui qui insiste, qui commente, qui touche, qui écrit, qui suggère ou qui recommence. Il se nourrit aussi de l'incertitude de celle qui ne sait pas si elle pourra rester après avoir parlé.

Rester dans son poste.
Rester dans l'équipe.
Rester considérée.
Rester crédible.
Rester employable.
Rester tranquille.

Cette peur n'a pas toujours besoin d'être formulée. Elle circule dans l'air. Elle se nourrit du contexte économique, des contrats précaires, des restructurations, des périodes d'essai, des fins de mission, des services où chacun serre les dents, des phrases entendues ailleurs : "ce n'est pas le moment", "il faut faire attention", "elle aurait dû régler ça autrement", "on ne va pas fragiliser l'activité pour une histoire comme ça".

Une histoire comme ça. C'est souvent ainsi que les choses se perdent. Dans le "comme ça".

Comme si le harcèlement sexuel était une parenthèse gênante, une complication relationnelle, un problème d'ambiance, une maladresse qui aurait mal tourné. Comme si la personne qui parle introduisait le trouble, alors qu'elle tente seulement de nommer celui qui existait déjà.

Or parler ne crée pas toujours la crise. Parfois, parler révèle la crise que le silence rendait simplement plus confortable pour les autres.

Il faut beaucoup de délicatesse pour comprendre cela sans tomber dans l'accusation générale. Tous les collectifs ne sont pas lâches. Toutes les directions ne sont pas indifférentes. Beaucoup ne savent pas comment faire. Beaucoup craignent d'aggraver. Beaucoup attendent un signal plus clair, une parole plus nette, un fait plus incontestable.

Mais pendant que l'organisation attend la clarté parfaite, la personne concernée, elle, vit dans le trouble. Elle se demande si elle a bien compris. Si elle exagère. Si elle peut encore éviter. Si cela va s'arrêter. Si elle peut supporter encore un peu. Si parler maintenant ne va pas tout compliquer. Si se taire encore ne va pas l'abîmer davantage.

Cette hésitation n'est pas une faiblesse. C'est souvent le signe exact de la violence de la situation.

Le piège de la parole bien présentée

Parce que le harcèlement sexuel en entreprise atteint un endroit très particulier : il déplace la personne dans le lieu même où elle doit continuer à faire preuve de compétence. Il la ramène à son corps, à son sexe, à une disponibilité supposée, alors qu'elle est venue travailler. Puis il lui demande, implicitement, de gérer les conséquences de ce déplacement avec une intelligence impeccable.

Être claire, mais pas brutale.
Être ferme, mais pas agressive.
Être crédible, mais pas dramatique.
Être précise, mais pas procédurière.
Être atteinte, mais pas trop abîmée.

Il faudrait presque que la peur arrive bien présentée pour être recevable.

C'est une exigence impossible. Et pourtant, beaucoup s'y plient. Elles arrangent leur récit. Elles choisissent des mots moins lourds. Elles disent "mal à l'aise" quand elles veulent dire "atteinte". Elles disent "lourd" quand elles veulent dire "inacceptable". Elles disent "ambigu" quand elles veulent dire "insistant". Elles minimisent pour être crues, alors même que la minimisation servira peut-être ensuite à douter de la gravité.

Ce piège est redoutable. Si la personne parle trop fort, on s'inquiète de sa mesure. Si elle parle trop doucement, on doute de la gravité. Si elle a attendu, on lui reproche son délai. Si elle parle vite, on lui demande si elle a pris le recul nécessaire. Si elle continue à travailler, on se dit que ce n'était peut-être pas si grave. Si elle s'effondre, on la trouve fragile.

Dans tous les cas, il lui faut encore prouver qu'elle a bien porté sa propre atteinte.

C'est là que la peur de perdre son emploi devient une force silencieuse considérable. Elle ne dit pas seulement : tais-toi. Elle dit : arrange-toi. Compose. Attends. Observe. Trouve le bon moment. Ne mets pas ton poste en danger. Ne deviens pas un sujet. Ne prends pas le risque d'être celle par qui le désordre arrive.

Cette peur n'a pas toujours tort, malheureusement.

Il existe des paroles qui coûtent. Des alertes qui isolent. Des signalements qui déplacent plus vite la personne qui parle que celle qui pose problème. Des carrières qui se refroidissent. Des ambiances qui se retournent. Des collectifs qui préfèrent préserver leur confort plutôt que de reconnaître ce qu'ils ont laissé faire.

Le dire n'est pas décourager la parole. C'est au contraire prendre au sérieux les conditions nécessaires pour qu'elle devienne possible.

Le courage ne devrait pas être demandé seulement à celle qui subit

On ne libère pas la parole en demandant seulement aux personnes d'être courageuses. On la libère en construisant des espaces où parler ne revient pas à risquer toute sa stabilité. On la libère en protégeant réellement, en clarifiant les relais, en garantissant la confidentialité, en formant ceux qui reçoivent, en traitant les signaux sans exposer inutilement, en cessant de faire peser sur la personne atteinte l'intégralité du courage institutionnel.

Le courage ne devrait pas être demandé seulement à celle qui subit. Il devrait aussi appartenir à l'organisation. Courage de regarder sans attendre le scandale. Courage de ne pas minimiser sous prétexte que la période est difficile. Courage de ne pas sacrifier la sécurité des personnes à la continuité apparente de l'activité. Courage de rappeler que la performance économique ne justifie jamais qu'une personne doive négocier sa tranquillité corporelle pour conserver son emploi.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Personne ne devrait avoir à choisir entre sa dignité et son salaire. Personne ne devrait se demander si refuser une remarque, une insistance, une main, un message, une invitation, va fragiliser son avenir professionnel. Personne ne devrait devoir intégrer dans son budget mental le coût possible d'avoir posé une limite.

Le travail peut être dur. Il peut être exigeant. Il peut demander des efforts, des ajustements, des renoncements. Mais il ne devrait jamais demander à quelqu'un de supporter l'insupportable au motif que dehors, l'économie est rude et les postes rares.

Une entreprise responsable ne peut pas promettre que rien n'arrivera jamais. Ce serait illusoire. Mais elle peut promettre autre chose, et s'y tenir : si quelque chose arrive, la personne qui parle ne sera pas abandonnée à la peur de perdre sa place. Ce n'est pas une formule. C'est une politique concrète.

Cela suppose des circuits clairs, des interlocuteurs identifiés, une confidentialité réelle, une protection contre les représailles, une attention aux contrats précaires, aux périodes d'essai, aux personnes isolées, aux stagiaires, aux alternants, aux salariés récemment arrivés, à tous ceux qui ont plus à perdre parce qu'ils ont moins de prise sur leur position.

Cela suppose aussi de comprendre que la vulnérabilité économique augmente la vulnérabilité relationnelle. Plus une personne a peur de perdre son emploi, plus elle peut être amenée à supporter ce qu'elle aurait voulu interrompre. Plus son poste est fragile, plus sa parole peut lui sembler dangereuse. Plus le marché est dur, plus le silence peut apparaître comme une stratégie raisonnable.

Ce n'est pas de la résignation. C'est parfois une lecture très exacte du rapport de force.

Et c'est précisément pour cela que l'entreprise ne peut pas se contenter de dire : "il fallait parler."

Elle doit pouvoir se demander : avons-nous rendu cette parole possible ? Avons-nous donné suffisamment de garanties pour que la personne ne pense pas qu'elle allait tout perdre en disant ce qui lui arrivait ? Avons-nous protégé les plus fragiles statutairement ? Avons-nous confondu absence de plainte et absence de problème ? Avons-nous laissé la peur tenir la parole à la place de la personne ?

Ces questions sont inconfortables. Elles le sont d'autant plus dans une période économique sévère, où les entreprises elles-mêmes avancent parfois avec leurs propres contraintes, leurs incertitudes, leurs tensions de trésorerie, leurs réorganisations, leurs inquiétudes. Il ne s'agit pas de nier cette réalité. Elle existe. Elle pèse sur les dirigeants, les managers, les équipes.

Mais cette dureté du contexte ne doit pas rendre les atteintes plus négociables. Au contraire. Quand l'économie se tend, la responsabilité sociale devrait devenir plus précise encore. Parce que les personnes parlent moins facilement lorsqu'elles ont peur. Parce que les abus trouvent toujours plus d'espace là où la dépendance s'accentue. Parce que la protection ne vaut pas seulement lorsque tout va bien, mais précisément lorsque chacun a quelque chose à perdre.

C'est peut-être ici que le rôle d'un accompagnement social, confidentiel et qualifié, prend toute sa place. Non pour se substituer aux procédures nécessaires. Mais pour offrir un premier espace où la personne peut déposer ce qu'elle vit sans être immédiatement exposée. Pour que la parole ne soit pas seulement un saut dans le vide, mais un chemin accompagné.

Il y a des situations où la première protection, c'est de ne pas laisser quelqu'un seul avec sa peur.

Car la peur de perdre son emploi peut tenir la parole longtemps. Elle peut la serrer, la plier, la rendre plus petite. Elle peut la retarder jusqu'à l'épuisement. Elle peut faire passer le maintien économique avant la sécurité intime. Elle peut convaincre une personne qu'elle survivra mieux en supportant qu'en disant.

Et parfois, elle a de bonnes raisons de le croire.

C'est cela qui devrait nous inquiéter collectivement. Pas seulement qu'il existe du harcèlement sexuel en entreprise. Mais que, dans certaines situations, le silence puisse apparaître comme la solution la moins dangereuse.

Une société du travail digne de ce nom ne devrait pas laisser cette équation s'installer.

Elle devrait pouvoir dire, concrètement, pas seulement dans une charte : votre parole ne vous coûtera pas votre place. Votre refus ne vous coûtera pas votre avenir. Votre dignité n'est pas une variable d'ajustement. Votre besoin de salaire ne sera pas utilisé, même indirectement, pour vous faire supporter ce qui n'a pas à l'être.

Alors seulement, peut-être, parler ressemblera un peu moins à un risque.
Et davantage à un droit.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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