À force de compter en K, on finit par mépriser ce qui compte

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il faut voir avec quelle tranquille assurance certains parlent désormais de la réussite professionnelle. Tout y semble simple, net, objectivable. Une trajectoire se résumerait à une progression de revenus, une carrière à quelques paliers franchis, un accomplissement à un montant enfin assez élevé pour devenir racontable. Les K sont devenus une langue. Ils servent à comparer, à classer, à admirer, à départager.

Cette manière de parler n'a pas seulement quelque chose de pauvre. Elle a quelque chose de violent.

Car à force de raconter la réussite dans cette monnaie-là, on finit par déplacer bien davantage que la question du salaire. Le chiffre cesse de décrire, il commence à consacrer. Et dans cette liturgie un peu sèche, tout ce qui ne se laisse pas aisément convertir en milliers d'euros glisse vers une forme d'infériorité symbolique. On ne dit pas que cela ne vaut rien, bien sûr. On laisse simplement entendre que cela ne relève pas tout à fait du même ordre de réussite.

Celles et ceux dont on ne peut pourtant pas se passer

Il faudrait pourtant avoir le courage d'aller jusqu'au bout de ce raisonnement. Si la réussite se mesure d'abord en K, alors il faut accepter de regarder autrement celles et ceux dont une société ne peut pourtant pas se passer. Les pompiers. Les agents hospitaliers. Les aides-soignantes. Les aides à domicile. Tous ceux qui portent, déplacent, nettoient, veillent, accompagnent, relèvent, soutiennent, rassurent, recommencent. Tous ceux dont le travail n'a rien de spectaculaire, mais empêche très concrètement que le monde ne se défasse tout à fait. Il suffit de formuler clairement la question pour entendre ce que la passion contemporaine des K comporte d'indécent.

Bien sûr, personne ne l'énonce de façon aussi crue. Le mépris moderne a de meilleures manières. Il se formule en récits d'ascension, en célébrations de trajectoires dites inspirantes, en conseils adressés à ceux qui auraient tort de ne pas mieux valoriser leur profil sur le marché. Le vocabulaire est poli ; le fond l'est beaucoup moins. Car à force de tenir le chiffre pour horizon naturel du mérite, on finit par donner à entendre que ceux qui ont choisi autre chose ont, d'une certaine manière, moins bien choisi leur vie.

Or l'argent compte, évidemment. Il protège, il soulage, il élargit parfois les possibilités d'existence. Mais c'est précisément parce qu'il compte qu'il ne devrait pas être chargé de dire à lui seul ce que vaut une existence professionnelle. Il indique une place dans l'économie. Il ne dit ni la densité humaine d'un travail, ni sa rudesse, ni sa nécessité, ni ce qu'il exige de présence, de patience, de sang-froid, d'endurance ou de courage. Il mesure une part du réel ; il n'en épuise pas le sens.

Il faut une singulière étroitesse du regard pour observer une journée de secours, de soin ou d'accompagnement et n'y voir, au terme du compte, qu'un niveau de revenus insuffisant pour entrer dans la catégorie des réussites admirables.

La double injustice

Il y a, dans cette obsession des K, une double injustice. La première est évidente : elle rabaisse symboliquement des professions essentielles en laissant entendre qu'elles auraient manqué le véritable rendez-vous de la réussite. La seconde est plus feutrée, et peut-être plus cruelle encore. Elle consiste à tirer parti de leur noblesse même. On célèbre le dévouement, l'engagement, la vocation, comme si cette noblesse devait suffire à compenser la faiblesse de la reconnaissance matérielle. On admire en paroles ce que l'on continue de minorer dans l'ordre réel. On remercie beaucoup. On revalorise peu.

Le déséquilibre devient alors presque parfait. D'un côté, des professions dont l'utilité sociale est immense, mais dont la traduction salariale demeure souvent modeste. De l'autre, un imaginaire collectif qui réserve l'éclat de la réussite à celles et ceux qui peuvent exhiber des montants assez élevés pour impressionner la conversation. Les uns recevront de la gratitude, les seconds recevront du prestige. Les uns feront tenir la vie commune ; les autres incarneront le récit social de la victoire. Il faudrait déjà trouver cela profondément inquiétant. Nous avons fini par le tenir pour normal.

C'est sans doute ce glissement qui altère le plus profondément notre manière de regarder le travail. Nous savons parfaitement admirer les ascensions tarifées. Nous peinons de plus en plus à reconnaître la valeur de ce qui soutient la vie ordinaire. Nous regardons mal ce qui ne brille pas. Nous accordons difficilement du prestige à ce qui ne produit ni glamour, ni fascination, ni récit triomphant, mais sans quoi pourtant tout vacille.

Déplacer la lumière

Une société dit toujours quelque chose d'elle-même dans ce qu'elle choisit d'applaudir. Lorsqu'elle réserve son admiration la plus spontanée à ce qui rapporte beaucoup, elle ne se contente pas de hiérarchiser des revenus ; elle hiérarchise des formes de présence au monde. Elle élève ce qui se vend bien, puis relègue à une noblesse silencieuse ce qui soigne, ce qui secourt, ce qui accompagne, ce qui empêche la chute. À la longue, cette répartition des honneurs finit par produire une étrange cécité : nous savons parfaitement ce qui paie, nous savons de moins en moins ce qui tient.

Il faudrait alors déplacer un peu la lumière. Regarder moins ce qui s'affiche et davantage ce qui soutient. Prendre au sérieux le fait qu'une société repose moins qu'elle ne le croit sur ceux qui racontent le mieux leur réussite, et beaucoup plus qu'elle ne l'admet sur ceux qui rendent encore possible la dignité des jours difficiles.

Merci à celles et ceux qui, dans les services à la personne, dans les hôpitaux, dans les casernes, dans les couloirs, dans les chambres, dans les interventions de nuit, dans les gestes répétés que personne ne songe à compter comme des trophées, ont choisi de demeurer là où la valeur du travail ne se laisse pas aisément convertir en K. Merci à celles et ceux que notre époque célèbre parfois avec émotion, mais qu'elle devrait peut-être commencer par regarder avec davantage de justice.

Les K, pour utiles qu'ils soient, ne suffisent pas à fonder une hiérarchie du respectable.

À force de compter en K, on finit par mépriser ce qui compte.

C'est peut-être à cette confusion que se mesure la pauvreté d'une époque.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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