C’est l’été : le grand méchant loup s’invite dans le calendrier des parents, en plus du reste

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé, en entreprise comme dans nos vies ordinaires, ne relève pas de la coïncidence.

Les contes de fées ont cette honnêteté que nos calendriers n'ont pas toujours : ils préviennent que derrière la clairière commence souvent la forêt.

Hier, nous fêtions l'été. La formule avait de quoi plaire. Elle portait la musique dehors, les rues un peu moins sages, les fenêtres ouvertes plus tard, les terrasses élargies, les enfants qui réclament encore dix minutes, les adultes qui font semblant de croire que les jours longs suffisent à rendre la vie moins serrée. L'été a toujours eu ce talent-là : il entre dans la langue comme une promesse. Il parle de vacances, de lumière, de départs, de repos mérité, de valises presque joyeuses, de sable dans les chaussures, de nuits moins pressées. Il a le charme d'un conte bien commencé.

Mais les lendemains de fête ont rarement la délicatesse de poursuivre la musique.

Pour beaucoup de parents, le 22 juin ne commence pas par une plage intérieure. Il commence par un calendrier posé sur la table, réel comme une facture, têtu comme une contrainte. L'école approche de sa suspension, les enfants sentent déjà la délivrance, les cartables perdent leur autorité, les trousses deviennent des coffres abandonnés, et, pendant ce temps-là, le travail continue. Les mails continuent, les horaires continuent, les réunions continuent, les patients, les clients, les équipes, les chantiers, les permanences, les plannings, les astreintes et les délais continuent. L'été arrive pour les enfants comme une ouverture. Pour les parents, il arrive souvent comme une énigme.

Une forêt d'arrangements

C'est peut-être là le premier malentendu : nous appelons « période estivale » ce qui ressemble, dans l'imaginaire collectif, à une vacance du monde, alors que cette même période ouvre pour les familles une forêt d'arrangements. Il faut faire coïncider ce qui ne coïncide jamais naturellement : les vacances scolaires et les congés professionnels, l'assistante maternelle qui part elle aussi en vacances, le centre de loisirs qui affiche complet, les grands-parents qui peuvent aider lorsqu'ils existent, lorsqu'ils vont bien, lorsqu'ils sont disponibles, lorsqu'ils ne vivent pas trop loin, lorsqu'ils ne sont pas déjà eux-mêmes fatigués par le rôle de recours permanent que la société leur confie sans toujours le nommer. Il faut compter les semaines, les jours, les trajets, les repas, les horaires, les sacs, les autorisations, les inscriptions, les certificats, les numéros d'urgence, les « tu peux me dépanner ? » et les « ne t'inquiète pas, si ça t'arrange vraiment », qui contiennent parfois plus de diplomatie familiale qu'un traité international.

Dans les contes, il existe parfois une marraine suffisamment habile pour transformer une citrouille en carrosse. Dans la vie ordinaire des parents, aucune baguette ne transforme trois semaines sans solution de garde en organisation stable. Il faut bricoler. Mais bricoler proprement, avec bienséance, avec gratitude, avec prudence. Il faut demander sans avoir l'air d'exiger, insister sans culpabiliser, remercier avant même d'avoir obtenu, ménager les susceptibilités, respecter les équilibres familiaux, composer avec l'autre parent lorsque la séparation a déjà distribué les dates selon une ordonnance qui ne connaît ni les tarifs des colonies, ni les réunions de juillet, ni l'état réel de fatigue de chacun. Il faut faire tenir l'été comme le Petit Poucet faisait tenir sa route : en semant des cailloux, semaine après semaine, pour espérer ne perdre personne en chemin.

Ce n'est pas seulement une charge mentale. Ce serait trop pauvre de l'appeler ainsi, même si le mot reste juste. C'est une charge d'anticipation, de coordination, de confiance, de coût, de loyauté, de vigilance. Une charge qui oblige à penser plusieurs scènes à la fois : la maison, le travail, l'autre parent, les grands-parents, la nounou, le centre de loisirs, la colonie, le budget, le droit, la fatigue, la sécurité. Une charge qui n'a pas toujours le bon goût de se voir. Elle se glisse dans les fins de soirée, dans les messages envoyés entre deux rendez-vous, dans les comparaisons de tarifs, dans les appels passés à voix basse, dans les arrangements fragiles, dans les petites concessions qui ne font pas événement mais qui, mises bout à bout, fabriquent l'été réel.

Payer la continuité avant le repos

Car l'été coûte avant même de devenir des vacances.

Il coûte en garde, en transports, en inscriptions, en activités, en stages, en colonies, en repas supplémentaires, en équipements que l'on n'avait pas prévus, en trajets ajoutés, en journées posées non pour se reposer mais pour couvrir un trou. Des aides existent, bien sûr. Des caisses, des collectivités, des comités sociaux, des dispositifs sociaux, des prises en charge partielles peuvent alléger certaines situations. Elles sont précieuses, et il serait injuste de les ignorer. Mais elles ne changent pas toujours la nature de l'épreuve. Elles ne couvrent pas tout, n'arrivent pas toujours au bon moment, supposent des démarches, des seuils, des justificatifs, des restes à charge. Elles laissent aussi de côté tous ceux qui se trouvent dans cette zone ingrate : trop « au-dessus » pour être vraiment aidés, trop justes pour ne pas compter.

Pour beaucoup de familles, la période estivale signifie d'abord : payer pour pouvoir continuer à travailler. La vacance, au sens noble, suppose un espace libéré. Or beaucoup de parents commencent l'été en achetant seulement de la continuité. Ils ne paient pas encore le repos. Ils paient la possibilité de tenir.

Alors, non, la période estivale ne signifie pas simplement : choisir où mettre son argent pour un voyage extraordinaire. Pour beaucoup de familles, elle signifie d'abord : payer pour pouvoir continuer à travailler. Payer une garde, un séjour, une activité, un billet, une solution temporaire, avant même d'avoir acheté le moindre rêve.

L'entreprise est aussi dans la forêt

L'entreprise, dans cette histoire, n'est pas un décor extérieur. Elle est dans la forêt, elle aussi, même lorsqu'elle préfère regarder le soleil par la fenêtre. L'été entre au travail par les demandes de congés impossibles à satisfaire toutes en même temps, par les campagnes de télétravail exceptionnelles, par les horaires à ajuster, par les réunions à déplacer, par les salariés qui demandent un peu de souplesse et ceux qui n'osent pas, par les métiers où le télétravail est impossible et où l'on doit quand même trouver une solution, par les managers qui arbitrent, par les collègues qui compensent, par les tensions silencieuses entre ceux qui ont des enfants et ceux qui n'en ont pas, entre ceux qui peuvent choisir leurs dates et ceux qui les subissent, entre ceux qui disposent d'un réseau familial et ceux qui avancent seuls.

Le mot « agilité » revient parfois dans ces moments-là avec une innocence discutable. On loue l'agilité des parents, leur capacité d'adaptation, leur sens de l'organisation, comme si cette virtuosité contrainte était une compétence douce et non l'art assez nerveux de faire tenir un meuble auquel il manque un pied. Il faut être agile, oui. Mais l'agilité, lorsqu'elle compense l'absence d'appuis, devient un autre nom de la solitude. Une organisation du travail qui parle de qualité de vie, de parentalité, d'équilibre ou de prévention ne peut pas faire comme si l'été était seulement une ambiance. L'été est un test. Il révèle les marges réelles. Il révèle qui peut demander, qui peut payer, qui peut télétravailler, qui peut compter sur quelqu'un, qui doit sourire en expliquant pour la troisième fois que non, cette semaine-là n'est pas possible parce que la nounou est en congé, parce que la garde alternée est fixée, parce que la colonie commence mardi, parce que les grands-parents ne sont pas des services publics à cheveux blancs.

Mais la forêt estivale ne serait encore qu'une forêt logistique si le grand méchant loup n'y avait pas repris de la place.

Confier n'a jamais été un acte banal

C'est là que le sujet devient plus sombre, et qu'il faut cesser de parler de garde comme d'un simple problème d'intendance. Confier un enfant n'a jamais été un acte banal. Même dans les familles les mieux entourées, même avec les structures les plus sérieuses, même lorsque tout semble coché, encadré, déclaré, assuré, vérifié, confier son enfant suppose toujours de déposer une part de sa vigilance dans les mains d'autrui. Pendant quelques heures, quelques jours, quelques semaines, d'autres adultes verront, décideront, encadreront, consoleront, surveilleront, interpréteront. Il faut croire que le cadre tient. Il faut croire que les adultes sont fiables. Il faut croire que l'enfant saura parler si quelque chose déraille. Il faut croire beaucoup, et les parents savent bien que croire n'est jamais un geste léger.

Or notre époque a rendu cette croyance plus difficile.

Les contes, Bruno Bettelheim l'a bien montré, donnent aux enfants des formes pour approcher les angoisses profondes : la forêt, la perte, l'abandon, le loup, l'ogre, la maison trompeuse, la voix qui rassure trop, le chemin qu'il faut apprendre à reconnaître. Les contes ne protègent pas du danger ; ils permettent de le symboliser. Ils disent à l'enfant que la peur existe, qu'elle peut avoir un visage, qu'elle peut être traversée, que l'intelligence, la prudence, les cailloux, les mots, les alliances peuvent aider à revenir. Mais aujourd'hui, les parents ne racontent plus seulement le loup pour apprivoiser les peurs de l'enfant. Ils croisent eux-mêmes le loup dans les journaux, les faits divers, les récits de violences, les alertes mal entendues, les défaillances de protection, les prédateurs parfois davantage mis en lumière que tenus à l'ombre. Le grand méchant loup n'est plus seulement une figure nécessaire à la croissance psychique. Il s'invite dans les décisions pratiques.

À qui confier ? Comment savoir ? Jusqu'où vérifier ? À partir de quel moment la prudence devient-elle soupçon, et à partir de quel moment la confiance devient-elle naïveté ? Voilà les questions que la carte postale estivale ne montre pas. L'enfant voit parfois la colonie, les copains, la piscine, les veillées, les nuits ailleurs, cette promesse magnifique d'une liberté adaptée à son âge. Le parent voit aussi le trajet, le taux d'encadrement, les adultes inconnus, les chambres, les douches, les déplacements, les téléphones coupés, les signaux faibles, les histoires entendues ailleurs, la possibilité rare mais insupportable de la faille. Il ne veut pas enfermer son enfant. Il ne veut pas lui transmettre une peur massive du monde. Il sait que grandir suppose de quitter un peu la maison. Mais il sait aussi que le monde n'est pas toujours digne de ce qu'on lui confie.

Cette hypervigilance n'est pas une folie parentale. C'est une lucidité épuisée.

Elle ne signifie pas que tout lieu serait dangereux, que toute colonie serait suspecte, que tout adulte extérieur au cercle familial serait inquiétant. Ce serait injuste, destructeur, et terriblement pauvre pour les enfants. Ils ont besoin d'autres lieux, d'autres adultes fiables, d'autres formes d'autonomie, d'expériences qui les agrandissent. Mais cette nécessité n'efface pas la peur. Elle oblige seulement les parents à tenir deux vérités ensemble : les enfants doivent pouvoir aller vers le monde, et le monde ne mérite pas toujours la confiance qu'il exige. C'est cette tension qui use. Protéger sans enfermer. Laisser partir sans abandonner. Faire confiance sans se raconter d'histoires. Vérifier sans devenir soupçonneux. Permettre l'été sans livrer l'enfant à la forêt.

Il lui manque la garantie symbolique du conte

Voilà pourquoi l'été n'est pas un conte de fées pour les parents. Il en a les accessoires, parfois : les chemins, les départs, les sacs préparés, les maisons d'ailleurs, les grands-parents comme figures de refuge, les adultes auxquels on transmet les consignes, les enfants qui voudraient courir devant. Mais il lui manque la garantie symbolique du conte. Dans les livres, même lorsque la forêt est sombre, elle a une fonction. Elle sert à grandir. Elle permet de traverser l'angoisse. Elle ramène souvent l'enfant transformé. Dans la vie sociale, la forêt est moins bien écrite. Elle contient des coûts, des horaires, des injonctions contradictoires, des adultes fiables et d'autres qui ne le sont pas, des institutions solides et d'autres trouées, des dispositifs utiles et des angles morts, des parents fatigués auxquels on demande de rester souples, souriants, prévoyants, solvables et psychiquement disponibles.

Les parents ne demandent pas que l'été soit parfait. Ils demandent qu'il ne soit pas vendu comme une évidence heureuse alors qu'il repose sur une organisation invisible, coûteuse et inquiète. Ils ne demandent pas que toute la société s'arrête autour de leurs enfants. Ils demandent seulement que l'on cesse de traiter la garde estivale comme une affaire privée, périphérique, presque domestique, alors qu'elle conditionne très concrètement la présence au travail, la santé mentale, les finances familiales, les relations séparées, les solidarités intergénérationnelles et la sécurité des enfants. Ils demandent que la période estivale soit regardée pour ce qu'elle est aussi : une mise à l'épreuve des appuis.

Il ne s'agit pas de gâcher l'été. Ce serait trop facile, et assez triste. L'été peut être beau. Il peut ouvrir des soirées plus longues, des enfants plus libres, des tables dehors, des silences réparateurs, des paysages qui réparent un peu les nerfs, des départs qui grandissent, des souvenirs qui resteront. Mais cette beauté n'est jamais purement saisonnière. Elle suppose des conditions. Du temps. De l'argent. Des relais. Des droits. Des adultes fiables. Des organisations de travail suffisamment intelligentes pour comprendre que la vie ne s'arrête pas aux portes de l'entreprise. Des institutions qui protègent réellement. Des familles qui ne soient pas contraintes de transformer chaque semaine d'été en épreuve d'adresse.

Hier, nous fêtions l'été.

Aujourd'hui, beaucoup de parents entrent dans la forêt avec un panier, un agenda, un budget, quelques cailloux dans la poche, des consignes à transmettre, des demandes de télétravail à formuler, des grands-parents à ménager, des enfants à rassurer, une confiance à accorder, une peur à tenir, et le grand méchant loup quelque part dans le calendrier, en plus du reste.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
Précédent
Précédent

Canicule : la température sociale du travail

Suivant
Suivant

Coupe du monde de football : comment l’équipe de France fabrique l’appartenance dont l’entreprise rêve sous le nom d’inclusion