Après l’absence, il faut encore survivre au retour

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

L'absentéisme est devenu un mot de gestion. Il est commode, presque trop. Il rassemble sous une même catégorie des réalités qui n'ont ni la même texture ni la même gravité : un arrêt pour épuisement, une maladie, un accident, une décompensation, une grossesse difficile, un deuil. Le mot range. Il clarifie pour l'organisation. Il simplifie parfois un peu trop pour le réel.

Car derrière l'absence, il n'y a jamais seulement une absence. Il y a une traversée. Il y a un avant qui s'est défait, un pendant qui n'a souvent rien du repos tranquille que l'imagination administrative lui prête, et un après dont il est finalement moins question que de l'arrêt lui-même. Comme si le retour n'était qu'une opération de reprise, un simple redémarrage.

C'est pourtant là que se tient un angle mort important de notre lecture du travail. L'absence est scrutée, commentée, mesurée. Le retour, lui, reste trop souvent pensé comme une formalité. Or revenir n'est pas seulement redevenir présent. Revenir, c'est réapparaître dans un monde qui, lui, n'a pas suspendu son mouvement.

Une question de place, pas seulement de présence

Le service a continué. Les dossiers ont circulé. Les équilibres se sont réorganisés. Des décisions ont été prises sans celui qui n'était plus là. L'absence laisse toujours une empreinte dans le collectif. Et lorsque le salarié revient, il ne retrouve pas seulement un bureau et une messagerie saturée. Il retrouve aussi la manière dont son absence a été pensée, parlée, intégrée, contournée.

C'est là que le retour cesse d'être une pure question de présence pour devenir une question de place. Cette place, pendant l'absence, ne reste pas intacte. Elle se suspend, puis se recompose sans l'intéressé. Il lui faut souvent plus que reprendre son activité : il lui faut réhabiter sa propre place. Retrouver le fil des relations. Retrouver une légitimité tranquille. Revenir sans avoir l'air de réclamer. Beaucoup de retours achoppent moins sur la technique que sur cette réalité plus fine : comment revenir sans se sentir de trop, ou de côté, ou déjà légèrement déplacé de soi-même.

Non plus survivre à l'épreuve, mais survivre à la reprise. Car le retour exige une forme de composition presque acrobatique : rassurer sans nier ce qui a été traversé, reprendre sans prétendre être redevenu identique.

L'évitement et le laissé-de-côté

Le collectif n'est pas toujours à l'aise. Il y a les accueils justes, les mots sobres, les gestes simples. Il y a aussi, beaucoup plus souvent qu'on ne le croit, l'évitement. Non par malveillance nécessairement. Par embarras, par peur d'être maladroit, par difficulté à nommer. La personne revenue devient alors l'objet d'une politesse légèrement blanchie — ni froide, ni vraiment chaleureuse. Une politesse qui contourne plus qu'elle n'accueille. Elle signale qu'il y a eu rupture, mais qu'aucune élaboration commune n'en sera faite.

À côté de l'évitement, il y a le laissé-de-côté. Des échanges auxquels la personne revenue n'est plus spontanément associée. Des circuits d'information qui ne repassent pas tout de suite par elle. Une habitude, prise sans mauvaise intention, de fonctionner sans elle. Le retour révèle alors une vérité peu confortable : la présence d'hier n'avait rien d'acquis, et la place qu'il faut retrouver ne se reconstitue pas d'elle-même.

La pudeur mal lue

Beaucoup de salariés reviennent avec une retenue remarquable. Très peu souhaitent faire de leur retour un sujet. Beaucoup minimisent. Beaucoup cherchent à montrer qu'ils ne demanderont pas davantage, qu'ils sauront reprendre avec mesure. Cette pudeur est souvent admirable. Elle est aussi, parfois, dangereusement mal lue. Plus le retour est propre, plus il paraît aisé. Plus le salarié se montre mesuré, moins son besoin d'accompagnement semble légitime. Comme si la dignité du retour dispensait l'entreprise de le penser.

Le retour à l'emploi dit beaucoup des hiérarchies réelles d'une organisation : ce qu'elle protège, ce qu'elle accompagne, ce qu'elle tolère, ce qu'elle sait réintégrer, et ce qu'elle préfère voir revenir le plus discrètement possible.

Un déplacement de regard

Le retour ne se joue pas seulement au niveau individuel. Tous les salariés ne reviennent pas avec les mêmes ressources. Certains retrouvent un collectif soutenant. D'autres reprennent aussi une bataille silencieuse pour ne pas être reclassés mentalement parmi les salariés "devenus plus compliqués".

Le retour ne peut pas être réduit à une question d'aptitude administrative. Il a une densité sociale, symbolique et relationnelle que beaucoup d'organisations sous-estiment encore. Non pas seulement un poste rendu disponible, mais un espace relationnel suffisamment habitable. Non pas seulement une reprise autorisée, mais une reprise accompagnée. Non pas seulement un retour constaté, mais un retour compris.

À cet endroit, les services sociaux et de santé au travail de l'entreprise ont une place particulièrement précieuse. Ils savent regarder autre chose qu'une date de reprise. Ils savent replacer le retour dans une trajectoire de travail, de santé, de vie sociale. Ils peuvent contribuer à ce que le retour ne soit pas seulement un fait administratif, mais un moment de travail réellement pensé.

L'inclusion ne concerne pas seulement l'accès à l'emploi. Elle concerne aussi le retour à l'emploi. Elle vaut pour ces salariés qui ne reviennent pas simplement à un poste, mais à un collectif, à des regards, à une place qu'il faut parfois leur restituer avec tact.

Accueillir ces retours, les accompagner réellement, éviter d'exiger trop vite de ceux qui reviennent qu'ils prouvent qu'ils n'ont besoin de rien : voilà sans doute une définition de l'inclusion plus convaincante que bien des discours.

Bienvenue.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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