À force de prévention, finit-on par voir le danger partout ?

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Certaines politiques de prévention me font penser à ces plages paradisiaques à l'entrée desquelles un panneau annonce, avec un sens du timing très personnel : danger. Le sable est toujours clair. L'eau est toujours belle. En théorie, rien n'a changé. Et pourtant, plus personne ne regarde la plage de la même manière. Le paysage reste identique ; la perception, elle, a déjà basculé.

Au travail, il arrive que la prévention produise un effet comparable.

Qu'on me comprenne bien : le sujet n'est pas de contester la prévention. Mais entre l'absence de prévention et sa sursaturation, il existe tout de même un écart. Et cet écart mérite d'être regardé. Car à force de schémas d'alerte, de procédures, de campagnes de sensibilisation, de situations à signaler, il arrive qu'un autre climat s'installe. On ne prévient plus seulement les risques. On commence à diffuser une ambiance. Une tonalité. Une manière d'habiter le travail sous le signe d'une vigilance presque continue.

Devenir soupçonneux du réel lui-même

Le problème n'est pas que les salariés deviennent attentifs. Le problème commence lorsqu'ils deviennent soupçonneux du réel lui-même. Quelqu'un élève la voix : est-ce encore une tension ordinaire, ou déjà un signal ? Un manager recadre maladroitement : maladresse, pression, violence, dérive ? Une décision tombe mal : difficulté classique, ou manifestation d'un système plus inquiétant ?

Au lieu de commencer par regarder la situation, on se surprend parfois à chercher immédiatement la catégorie de risque à laquelle l'assigner. Comme si l'environnement avait appris à chacun qu'avant même de comprendre ce qui arrive, il convenait déjà de se demander de quel danger il s'agit.

Une prévention trop omniprésente peut finir par produire un halo de risque sur tout le reste. Le réel n'est plus d'abord perçu dans sa banalité, sa complexité, ses aspérités ordinaires. Il est pré-coloré. Pré-interprété. Préoccupé par avance.

À ce stade, la prévention ne protège plus seulement. Elle organise aussi un rapport au monde. Et ce rapport au monde n'est pas neutre.

À force d'alerter, on peut désapprendre à différencier

Or tout n'a pas la même gravité. Il existe encore, heureusement, dans la vie professionnelle, des maladresses sans nocivité systémique, des conflits sans danger structurel, des tensions sans effondrement imminent, des moments pénibles sans bascule institutionnelle. Le réel a cette particularité peu spectaculaire d'être souvent plus mélangé que les schémas qui prétendent l'ordonner.

Le paradoxe est là : une prévention mal calibrée peut finir par appauvrir la lecture des situations qu'elle prétend aider à mieux repérer. À force de vouloir rendre chacun compétent sur tout, on risque aussi de rendre tout inquiétant. À force de demander de la vigilance partout, on installe parfois une forme de veille intérieure continue dont on sous-estime le coût psychique.

Il faut bien dire que vivre durablement sous panneau d'alerte n'est pas une expérience reposante. Même lorsqu'on ne regarde pas le panneau, on sait qu'il est là. Il travaille en arrière-plan. Il transforme les lieux les plus ordinaires en décors potentiellement ambigus. Et il arrive même, les mauvais jours, qu'on ne sache plus très bien si l'on est protégé par le dispositif ou discrètement inquiété par lui.

Un plaidoyer pour mieux proportionner

Une politique de prévention mature ne devrait pas seulement multiplier les signaux. Elle devrait aussi préserver une qualité de rapport au réel. Elle devrait aider à distinguer, non à surchauffer. À nommer, non à contaminer. À protéger sans installer chacun dans la conviction que le danger est partout, tout le temps, sous toutes ses formes.

Prévenir n'a jamais consisté à repeindre tout l'environnement aux couleurs du risque. Prévenir, c'est rendre les personnes plus capables, pas plus inquiètes. Plus lucides, pas plus contractées. Plus attentives, pas plus méfiantes de tout.

Il y a une forme d'élégance organisationnelle assez rare : celle qui sait parler des risques sans transformer le climat en scène de crime potentielle. Celle qui protège sans dramatiser chaque aspérité.

Si l'on finit par entrer au travail comme on entre dans l'eau après avoir lu dix fois le panneau "attention danger", on ne nage plus vraiment.

On observe. On se crispe. On scrute l'horizon avec une intensité très respectable — mais assez peu compatible avec l'idée d'un rapport simplement habitable au monde.

Et ce n'est peut-être pas tout à fait ce qu'on attendait de la prévention.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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