Harcèlement sexuel et bonne éducation : bonjour, connards.
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.
Oui, le titre est rude. Il l'est délibérément. J'en connais la brutalité, l'inconvenance apparente, le petit scandale qu'il peut provoquer chez celles et ceux qui préfèrent aux sujets difficiles un vocabulaire mieux peigné. Mais il me semble qu'il est des réalités que l'on affaiblit dès qu'on entreprend de les nommer trop poliment. Il est des violences si habiles à se glisser sous le langage convenable qu'à force de les entourer de précautions, on finit par leur offrir un asile supplémentaire. Et je crains que le harcèlement sexuel, dans ses formes les plus diffuses, les plus insinuées, les plus immédiatement déniables, ne fasse précisément partie de celles-là.
Je ne parle pas ici seulement des faits massifs, éclatants, incontestables dans leur brutalité. Ceux-là existent, bien sûr, et ils devraient suffire à eux seuls à disqualifier toute complaisance. Mais je parle aussi de ce qui, bien avant le scandale, bien avant la plainte, bien avant même que les mots justes n'arrivent à se former, installe chez une femme une guerre intérieure minuscule et pourtant incessante. Une remarque qui n'a rien à faire là. Un sous-entendu glissé comme une petite monnaie sale. Une insistance recouverte d'un sourire. Une plaisanterie de trop. Une proximité qui s'autorise d'elle-même. Un compliment qui n'en est pas un, puisqu'il ne vient pas honorer mais déplacer. Une phrase qui retire à la professionnelle la pleine souveraineté de sa place pour la reconduire, en une seconde, à son corps, à son sexe, à sa disponibilité supposée.
Ce sont des scènes brèves. Parfois presque rien, vues de loin. Et pourtant il suffit souvent de ce presque rien pour que le travail cesse, un instant, d'être le lieu du travail. La pièce change de densité. L'air se modifie. Le langage se contamine.
Celle qui est visée ne se trouve plus seulement là pour faire ce qu'elle a à faire ; elle se retrouve occupée à une autre tâche, plus secrète, plus coûteuse, plus solitaire : évaluer, interpréter, se protéger, se tenir prête, anticiper ce qui pourrait revenir, mesurer si elle a bien compris, si elle doit répondre, comment elle doit répondre, si répondre ne créera pas un problème supplémentaire.
Et c'est ici, à mes yeux, que commence l'une des injustices les moins bien nommées de ces situations.
Car on parle volontiers du geste, de la phrase, de l'insistance. On parle moins du délai infime dans lequel la personne visée se trouve sommée d'inventer une réponse. Non pas une réponse quelconque : la bonne. Celle qui devrait être assez ferme pour interrompre, assez claire pour ne pas être retournée contre elle, assez immédiate pour éviter l'installation, assez juste pour ne pas lui valoir, ensuite, la réputation d'avoir exagéré. Il faut dire non, bien sûr, mais sans « faire d'histoire ». Il faut recadrer, mais sans humilier. Il faut se défendre, mais sans se défaire. Il faut restituer l'incongruité sans perdre soi-même les apparences de la tenue.
Autrement dit, il faudrait presque, pour être protégée, savoir être instantanément une autre femme que celle qu'on a le plus souvent appris à devenir.
C'est là une chose que je voudrais approcher sans emphase mais sans détour : la bonne éducation, chez beaucoup de femmes, peut devenir un piège. J'entends par là cette discipline fine, incorporée très tôt, qui enseigne à ne pas heurter plus qu'il ne convient, à ne pas embarrasser la scène, à ne pas sur-réagir, à amortir, à arrondir, à faire place, à lisser les angles, à garder sa voix, son visage, sa gêne même, dans des proportions acceptables. Rien, en soi, qui soit méprisable. Tout, au contraire, paraît souvent relever du tact, d'une certaine tenue, d'un vieux savoir-vivre. Mais face à la violence tacite, cette tenue peut devenir une embuscade.
Parce que pendant que la femme cherche encore la forme juste de son refus, l'autre, lui, a déjà imposé la sienne. Il a déjà déplacé la scène. Il a déjà choisi le terrain. Il a déjà laissé chez elle la charge du malaise. Et ce qu'on appelle encore la politesse devient alors parfois le nom raffiné d'un léger retard à se défendre.
Je ne dis pas cela pour ajouter la moindre once de reproche à celles qui se taisent, qui hésitent, qui contournent, qui répondent trop tard, trop doucement, ou pas du tout. Il faudrait être d'une cruauté rare pour ne pas comprendre ce que produit la sidération, et plus encore pour ne pas reconnaître tout ce que le monde a déjà déposé en elles avant même la scène : le souci de ne pas déranger, de ne pas se tromper, de ne pas être injuste, de ne pas déclencher un incident plus grand encore que l'incident lui-même. La question n'est donc pas de distribuer des leçons de courage rétrospectif. La question est de comprendre pourquoi la défense, dans l'instant, coûte parfois aux femmes bien davantage que la seule énergie de répondre.
Elle leur coûte aussi une image d'elles-mêmes.
Car une femme qui coupe net, qui renvoie sèchement l'outrage à son expéditeur, qui choisit la netteté plutôt que la grâce, sait qu'elle risque aussitôt de quitter la zone rassurante de la féminité acceptable. Elle devient moins accommodante. Moins aimable. Moins souple. Et le vieux vocabulaire n'est jamais loin pour la punir de cette sortie de rôle : excessive, agressive, brutale, ingérable, « chieuse », selon ce mot minable et pourtant si persistant, qui sert encore à disqualifier celles qui refusent d'absorber en silence ce que d'autres s'autorisent à déposer sur elles.
Il y a quelque chose de profondément inique dans cette distribution. Celui qui introduit l'obscénité légère, l'insistance déplacée, la sexualisation non sollicitée, ne se voit pas toujours aussitôt assigné à la brutalité de ce qu'il fait. Mais celle qui renvoie la scène à sa vraie teneur, elle, court immédiatement le risque d'être jugée sur la forme de son refus. Était-ce nécessaire de parler ainsi ? De répondre aussi sèchement ? De mettre l'autre mal à l'aise ? Comme si la véritable faute, au fond, n'était pas d'avoir introduit le trouble, mais d'avoir refusé de le supporter avec assez d'élégance.
C'est peut-être ici que le titre reprend son sens.
« Bonjour, connards », ce n'est pas le goût soudain de l'injure pour l'injure. Ce n'est pas la coquetterie d'une violence de plume. C'est une manière de restituer, en une seconde, ce que les femmes sont si souvent sommées de laisser en elles faute de pouvoir le rendre à temps. C'est un salut retourné. Une politesse viciée rendue à son véritable destinataire. Une formule qui dit : je ne vais pas, cette fois, embellir ce que vous abîmez. Je ne vais pas restaurer seule la tenue de la scène pendant que vous vous dispensez, vous, de la moindre correction.
On objectera peut-être qu'il faut se garder des simplifications, des généralisations hâtives, des formules qui blessent indistinctement. C'est vrai. Il faut se garder de beaucoup de choses. Mais l'on pourrait, pour une fois, se garder aussi d'une autre facilité : celle qui consiste à exiger des femmes une langue plus propre que l'expérience qu'elles traversent. Une langue plus diplomatique que l'état d'alerte où elles sont mises. Une langue plus pédagogique que la violence feutrée qu'elles subissent. Il est des situations où la civilité ne protège pas ; elle retarde simplement le moment où la limite pourra enfin être réaffirmée.
Et cette limite, il faut bien le dire, ne tient pas toujours dans une phrase élégante.
Il arrive qu'elle passe par la sécheresse. Par le refus sans apprêt. Par une forme de rudesse qui n'a rien d'un caprice de caractère, mais tout d'une restitution exacte. Non parce qu'il faudrait faire l'éloge de l'incivilité comme méthode générale, ni prôner une brutalité symétrique qui viendrait répondre point pour point à la brutalité première. Mais parce qu'il est des moments où l'impolitesse n'est plus une faute contre l'ordre commun ; elle est la seule manière de faire enfin passer la gêne du bon côté.
Combien de femmes, après coup, se sont reproché d'être restées trop polies ? Combien ont rejoué la scène en elles-mêmes, trouvant le soir la réplique qu'elles n'ont pas eue sur l'instant, se prêtant rétrospectivement l'aplomb qui leur a manqué ? Combien ont eu à porter, en plus du malaise initial, cette seconde peine, plus intime, plus tenace : celle de s'en vouloir à elles-mêmes d'avoir voulu, jusque dans l'atteinte, demeurer convenables ?
C'est une violence supplémentaire, et d'une espèce particulièrement raffinée. Elle transforme la civilité en couleuvre. Elle fait de l'éducation une faiblesse stratégique. Elle dépose dans la conscience des femmes l'idée absurde qu'elles auraient peut-être mieux résisté si elles avaient été moins bien élevées.
L'angle mort est peut-être là : dans cette seconde peine, la plus silencieuse, la plus intérieure — celle que les femmes s'infligent à elles-mêmes d'avoir voulu, jusque dans l'atteinte, demeurer convenables dans un espace qui ne l'était pas.
Je crois qu'il faut regarder ce paradoxe en face. Non pour conclure que la politesse serait un défaut et la rudesse une vertu, mais pour admettre qu'un ordre social qui prépare si bien les femmes à supporter et si mal à interrompre est un ordre social profondément mal agencé. Un monde qui préfère encore les femmes irréprochables aux femmes protégées est un monde qui n'a pas fini de déplacer sur elles le coût de la violence masculine. Un monde qui attend d'elles qu'elles répondent juste, vite, sans trembler, sans déplaire, tout en demeurant agréables, est un monde qui les condamne à une gymnastique morale exténuante.
Alors oui, le titre est rude. Il fallait sans doute qu'il le soit.
Il fallait bien qu'au moins une chose, dans cette affaire, cesse d'être polie.
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