« Ce n’est pas personnel » : une formule qui brouille plus qu’elle n’éclaire
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
Il existe, dans le langage du travail, des formules qui paraissent apaisantes et qui, pourtant, méritent d'être interrogées. « Ce n'est pas personnel » fait partie de celles-là.
On l'entend dans des contextes variés : à l'occasion d'une décision, d'une réorganisation, d'un refus, parfois d'une critique. La formule voudrait signifier que ce qui est dit ou décidé ne relève ni d'une hostilité privée, ni d'un jugement sur la personne. Elle cherche à protéger la relation en séparant l'acte de la personne.
Mais cette séparation est loin d'être toujours aussi simple qu'elle le prétend.
Car le simple fait d'énoncer « ce n'est pas personnel » indique souvent qu'une dimension personnelle est déjà perçue comme possible, sensible, voire inévitable. S'il était évident que rien n'atteigne la personne, il n'y aurait sans doute pas lieu de le préciser. La formule ne surgit pas par hasard. Elle apparaît généralement au moment même où l'on pressent que ce qui est dit ou décidé risque d'affecter celui qui le reçoit dans quelque chose de sa place, de sa reconnaissance ou de sa sécurité professionnelle.
C'est en cela que cette phrase est intéressante : elle cherche à neutraliser ce qu'elle révèle en même temps.
Ce qui n'est pas personnel dans l'intention peut l'être pleinement dans ses effets
Du côté de celui qui la prononce, la formule permet d'indiquer que la décision ne procède pas d'une animosité particulière. Dans bien des cas, cette intention n'est pas feinte. Mais du côté de celui qui reçoit la phrase, l'expérience peut être tout autre.
Une décision d'organisation peut ne pas être prise contre quelqu'un et pourtant modifier profondément sa place. Une remarque professionnelle peut ne pas relever d'un jugement intime et pourtant toucher l'estime de soi. Une réorganisation peut être pensée à une échelle collective et produire, pour celui qui la traverse, un effet très concret de déstabilisation ou de perte.
Autrement dit, le travail n'a pas besoin d'être personnel dans son intention pour atteindre les personnes de manière très personnelle dans leur expérience.
Quelque chose atteint celui qui reçoit — mais la phrase semble lui retirer d'avance le droit de le nommer comme tel. Comme si l'absence d'hostilité suffisait à annuler la réalité du reçu.
Réintroduire de la précision
Quand quelqu'un dit « ce n'est pas personnel », parle-t-il de son intention ? Du caractère général de la décision ? De l'absence d'hostilité ? Ou entend-il suggérer que celui qui reçoit ne devrait pas se sentir personnellement concerné ? Ces plans ne se confondent pas. Et lorsqu'ils sont laissés dans le flou, la formule tend moins à apaiser qu'à brouiller.
Une demande d'éclaircissement peut alors devenir précieuse. Non pour alimenter le conflit, mais pour réintroduire un peu de précision là où une formule simplifie abusivement la situation.
Il est possible de répondre : « Quand vous dites que ce n'est pas personnel, qu'entendez-vous exactement ? » Ou : « Voulez-vous dire qu'il ne s'agit pas d'un jugement personnel sur moi, ou que je ne suis pas personnellement concerné ? Ce n'est pas la même chose. » Ou plus simplement : « Ce n'est peut-être pas personnel dans votre intention. En revanche, cela me concerne personnellement dans ses effets. »
Cette dernière formulation permet de distinguer sans opposer. Elle ne force pas l'autre à reconnaître une intention hostile qu'il n'a peut-être pas. Mais elle rétablit un point essentiel : ce qui modifie ma place, mon travail ou ma reconnaissance ne peut pas être considéré comme purement neutre du seul fait que l'intention ne serait pas personnelle.
Parler avec davantage de précision
Plutôt que de dire trop vite « ce n'est pas personnel », il serait souvent plus juste de dire : « Ce n'est pas un jugement sur votre personne. » Ou : « Cette décision ne vous vise pas personnellement, mais je sais qu'elle a pour vous des effets importants. » Ou encore : « Ce point concerne le travail, mais je mesure qu'il peut vous atteindre. »
Ces formulations n'effacent pas la difficulté. Mais elles reconnaissent la situation dans sa double dimension, objective et subjective, sans demander à l'une d'annuler l'autre.
Reconnaître cela ne revient pas à psychologiser excessivement les relations professionnelles. Cela revient simplement à ne pas confondre neutralité d'intention et neutralité d'effet.
Il peut y avoir une décision impersonnelle dans son principe et très personnelle dans ses effets. Il peut y avoir une remarque professionnelle dans son objet et déstabilisante dans sa réception. Cette complexité mérite d'être reconnue.
« Ce n'est pas personnel » ne résout pas la tension entre intention et effet.
Bien souvent, la formule la masque.
Et c'est précisément pour cette raison qu'elle mérite d'être interrogée avec davantage de rigueur, de calme et de précision.

