« Lâchez prise » : les risques d’un conseil mal ajusté

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il y a des conseils qui ont bonne réputation. Ils circulent facilement, se donnent sans effort, et paraissent d'autant plus sages qu'ils ne demandent ni analyse trop fine, ni reprise trop sérieuse de la situation. « Lâchez prise » appartient à cette famille de formules bien élevées. Qui pourrait sérieusement se déclarer contre l'idée de moins se crisper, de moins porter, de moins s'épuiser ?

Et pourtant, au travail, cette formule me laisse souvent perplexe.

Il existe bien sûr des situations où l'on s'accroche inutilement, où l'on gagnerait à desserrer un peu. Mais précisément : il existe des moments. Le problème commence lorsque ce conseil devient un réflexe suffisamment élégant pour s'appliquer à peu près à tout, y compris à ce qu'il ne comprend pas.

Car dans beaucoup de situations professionnelles, le problème n'est pas qu'une personne ne sache pas lâcher prise. Le problème est qu'elle tient déjà dans des conditions qui rendent le simple fait de continuer extraordinairement coûteux.

Un conseil qui psychologise ce qui relève de l'organisation

Dire à quelqu'un de lâcher prise suppose souvent que ce qu'il tient relève surtout d'une crispation intérieure, d'un excès d'investissement, d'un défaut de recul. Cela suppose que le centre du problème se situe d'abord dans son rapport subjectif à la situation.

Mais que faire si ce que la personne retient, ce n'est pas une illusion de maîtrise, mais l'équilibre fragile d'un travail insuffisamment régulé ? Si ce qu'elle soutient, c'est la continuité même d'une activité que personne n'arbitre clairement ? Si sa difficulté à "lâcher" vient moins d'elle que du fait qu'elle sait très bien ce qui tombera si elle desserre enfin les mains ?

Dans ces cas-là, le conseil rate son objet. Il déplace vers la personne une charge qui tient, en réalité, à la structure même du travail. Il transforme en question de tempérament ce qui pourrait être lu comme une question de cadre, de marges de manœuvre, d'arbitrages absents, de surcharge normalisée.

Le conseil a alors ceci de commode qu'il ne dérange presque personne. On ne dit plus : votre charge de travail excède ce qu'il serait raisonnable de porter seul. On dit : vous devriez apprendre à lâcher prise. On ne dit plus : les arbitrages ne sont pas suffisamment posés et vous compensez depuis trop longtemps. On dit : prenez du recul.

On ne conseille pas de la même manière une personne qui s'agrippe à une exigence imaginaire et une personne qui tient, très concrètement, ce que d'autres ont cessé de porter avec elle.

Le contrepoint de l'alpinisme

Lorsqu'une personne est suspendue à une paroi, on évite généralement de lui recommander, sur un ton paisible, de "lâcher un peu". On commence par regarder la voie. Par mesurer la pente, le vide, les prises disponibles, la fatigue déjà accumulée. On n'interprète pas trop vite sa tension comme un manque de souplesse psychique. On admet qu'il existe des moments où se crisper n'est pas un défaut de personnalité, mais une manière encore lucide de ne pas tomber.

Au travail, ce regard sur la paroi manque souvent. On voit une personne fatiguée, vigilante, tendue, et l'on conclut assez vite qu'elle devrait apprendre à se détendre. On s'intéresse à sa prise avant de regarder le vide. On suppose un excès d'attachement là où il y a parfois, plus simplement, une exposition prolongée.

Il faut parfois beaucoup d'énergie pour avoir simplement l'air de bien faire son travail. Beaucoup d'énergie pour rester fiable dans un cadre flou. Beaucoup d'énergie pour continuer à absorber les contradictions sans les faire exploser, quand les décisions tardent, quand les responsabilités remontent mal, quand la vigilance d'un seul évite encore la chute de plusieurs choses à la fois.

La question décisive : que demande-t-on de lâcher ?

C'est bien là la question décisive. Une perfection inutile ? Très bien. Un surinvestissement ancien ? Peut-être. Une illusion de maîtrise absolue ? Sans doute, parfois. Mais si ce qu'on demande de lâcher est précisément ce qui permet encore de soutenir son travail, sa conscience professionnelle, un équilibre collectif fragile, alors le conseil devient hasardeux.

Le verbe juste n'est alors pas "lâcher", mais presque son contraire. Pas au sens héroïque, sacrificiel, d'un "tenez bon" qui demanderait d'endurer l'inacceptable. Mais un "tenez bon" plus sobre, plus intelligent : celui qui commence par reconnaître qu'il y a bien quelque chose à tenir, que cet effort n'est pas imaginaire, et qu'il mérite d'être regardé sérieusement.

« Lâchez prise » laisse souvent la personne seule avec la charge de se desserrer. « Tenez bon » reconnaît d'abord ce qu'elle est en train de soutenir. L'un peut produire un sentiment de solitude supplémentaire. L'autre ouvre un espace d'enquête : qu'est-ce que vous tenez exactement ? depuis combien de temps ? à quel prix ? avec quels appuis ?

Un conseil n'est juste qu'à condition d'être situé. Et en matière de travail, le conseil psychologiquement élégant n'est pas toujours le plus pertinent.

Avant de dire à quelqu'un de lâcher prise, encore faut-il savoir ce qu'on lui demande de lâcher.

Et il arrive qu'au travail, ce soit précisément ce qui le tient encore.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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