Violence, maltraitance, RPS, harcèlement moral : remettre de la précision dans le langage du travail

Les organisations n'ont jamais autant parlé de souffrance au travail, de violences, de risques psychosociaux, de harcèlement moral, de sécurité psychologique ou de prévention. À première vue, c'est un progrès. Mais cette progression s'accompagne d'un phénomène plus discret, et à mes yeux plus préoccupant : les mots circulent de plus en plus, mais ils distinguent de moins en moins.

Les catégories s'étendent. Les registres se mélangent. Les outils se multiplient. Et à force de vouloir tout nommer, on finit parfois par ne plus savoir exactement de quoi l'on parle. Or, dans le champ du travail, cette confusion n'est jamais anodine.

Le succès des outils ne garantit pas la justesse de la lecture

On voit aujourd'hui apparaître de nombreux dispositifs censés « prendre la température » des organisations : baromètres, enquêtes internes, observatoires, questionnaires d'alerte, remontées anonymes, cellules d'écoute, mesures du climat relationnel. L'intention est généralement légitime. Mais encore faut-il regarder ce que ces mots produisent.

Le terme de baromètre, par exemple, s'est largement imposé. Il suggère une mesure périodique, un niveau global, une variation dans le temps. Il a sa logique lorsqu'il s'agit de suivre un ressenti, une ambiance générale. Mais lorsqu'on parle de violences, d'atteintes ou de maltraitance au travail, il me paraît parfois insuffisant.

Parce qu'il évoque une forme de météorologie sociale — un climat qui monte ou qui baisse. Or ce que les organisations ont souvent besoin de comprendre n'est pas seulement un niveau général. C'est une configuration.

Où les situations apparaissent-elles ? Sous quelles formes ? Dans quels services ? Selon quelles répétitions ? Entre quels acteurs ? Avec quels effets ? Autrement dit, ce dont on a besoin relève moins du baromètre que de la cartographie.

Le baromètre suit une tendance. La cartographie repère, distingue, localise, hiérarchise. Le premier mesure une ambiance ; la seconde cherche à lire une topographie des atteintes et des fragilités.

Cette distinction n'est pas purement théorique. Elle engage une manière différente de piloter.

Le brouillage des mots affaiblit la prévention

Le problème ne tient pas seulement aux outils. Il tient aussi au langage lui-même. Il n'est pas rare de voir utilisés presque indifféremment les termes de violence au travail, maltraitance, risques psychosociaux, harcèlement moral, voire souffrance au travail, comme s'ils relevaient d'un même plan. Or ces mots ne désignent ni la même réalité, ni le même niveau d'analyse, ni le même type de réponse.

Les risques psychosociaux relèvent d'abord d'un registre de prévention. Ils permettent de penser des situations de travail susceptibles de produire des atteintes à la santé : stress, épuisement, tensions, conflits exacerbés. Parler de RPS, ce n'est donc pas encore qualifier précisément une situation — c'est situer un problème dans un cadre d'analyse préventif.

La violence au travail relève d'un registre plus descriptif et plus large : agressions, intimidations, humiliations, pressions, fonctionnements collectifs qui produisent une brutalisation durable des rapports. Mais le risque est d'en faire un mot-valise. S'il désigne indistinctement tout ce qui blesse ou déstabilise, il perd sa capacité à hiérarchiser.

Le mot maltraitance, lui, demande encore plus de discipline. Il me paraît utile lorsqu'il permet de désigner un mode de traitement dégradant, une manière de faire ou de laisser faire qui attaque durablement le sujet, sa place, ses repères, sa sécurité relationnelle. Il a une portée clinique, institutionnelle et éthique forte — et précisément pour cette raison, il ne devrait pas être employé comme synonyme commode de toute relation de travail difficile.

Quant au harcèlement moral, il ne devrait jamais être utilisé par simple extension du langage courant. Il relève d'un autre plan : celui de la qualification juridique. Et cette qualification exige, justement, que l'on ne mélange pas tout.

Quand les catégories se mélangent, l'analyse se dérègle

Le brouillage du langage produit des effets très concrets.

Il appauvrit l'analyse. Quand une organisation confond tension, conflit, violence, maltraitance, harcèlement moral et RPS, elle perd la possibilité de lire les situations en profondeur. Elle ne distingue plus ce qui relève d'un conflit de travail, d'un exercice maladroit de l'autorité, d'une organisation déréglée ou d'une atteinte grave à l'intégrité du sujet.

Il affaiblit la justesse de la réponse. Car on ne régule pas de la même manière un conflit professionnel, un management inadapté, une organisation pathogène, une situation de maltraitance ou une qualification possible de harcèlement moral. Si les mots sont flous, l'action le devient aussi.

Et surtout, il déplace les responsabilités. Ce qui relève d'un problème d'organisation peut être psychologisé. Ce qui relève d'une conflictualité normale peut être surdramatisé. Ce qui relève d'une atteinte grave peut, à l'inverse, se diluer dans un vocabulaire trop extensif. Le langage finit alors par déplacer les responsabilités au lieu de les éclairer.

Nommer juste n'est pas minimiser

Il faut être très claire sur ce point : chercher la précision ne consiste pas à relativiser les atteintes. Ce n'est pas une manière d'affaiblir la parole de ceux qui souffrent. Ce n'est pas davantage une stratégie pour protéger les organisations de leurs propres dérèglements.

C'est l'inverse. Nommer justement permet de mieux protéger : reconnaître ce qui relève réellement d'une violence, ne pas banaliser ce qui mérite une réponse forte, ne pas laisser croire qu'un simple changement de vocabulaire suffit à faire de la prévention.

Une organisation mature devrait pouvoir dire : ici, nous sommes face à un conflit ; là, face à une pratique managériale défaillante ; ici, face à une organisation qui produit du risque ; là, face à une situation qui relève d'une atteinte grave et doit être traitée comme telle.

Ce travail de distinction n'est pas un luxe. C'est une exigence de responsabilité.

Une langue plus exacte pour un travail mieux pensé

Les organisations ont besoin d'outils. Mais elles ont d'abord besoin d'une langue plus exacte. Une langue qui sache distinguer la prévention, la description, l'analyse clinique et la qualification juridique. Une langue qui ne cherche pas seulement à signaler, mais à comprendre. Une langue qui n'étend pas indéfiniment les catégories jusqu'à les vider de leur force.

Dans le travail, bien nommer n'est jamais secondaire. Car les mots ne servent pas seulement à décrire les situations. Ils orientent ce que l'on voit, ce que l'on traite, ce que l'on protège, et ce que l'on laisse dans l'ombre.

Quand les mots se brouillent, les responsabilités se déplacent. Dans le champ du travail, la précision du langage n'est pas un raffinement intellectuel : c'est une condition de justice.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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