Être un homme en entreprise : ni domination, ni effacement, mais une place à réapprendre

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Oui, je vais m'intéresser aux hommes. Je mesure déjà les procès rapides que cette phrase peut susciter. D'aucuns y verront peut-être un déplacement du regard, une manière de minorer ce que les femmes subissent encore, ou une tentative maladroite de réhabiliter ceux qui auraient surtout à se taire, écouter et apprendre.

Ce n'est pas mon propos. M'intéresser aux hommes ne signifie pas inverser les vulnérabilités, ni organiser une concurrence des inconforts. Cela signifie regarder une scène devenue plus silencieuse : celle des hommes qui ne veulent pas dominer, mais ne savent pas toujours comment se repositionner ; celle des hommes qui sentent que les anciens codes ne tiennent plus, sans avoir encore reçu les nouveaux repères ; celle des hommes qui doivent apprendre à être présents sans envahir, attentifs sans être ambigus, naturels sans s'abriter derrière l'ancienne excuse de la spontanéité.

Il ne s'agit pas de les plaindre. Il s'agit de comprendre ce qui se transforme.

Car l'entreprise n'a pas besoin d'hommes effacés par peur de mal faire. Elle n'a pas davantage besoin d'hommes crispés sur des privilèges relationnels qu'ils confondraient avec une liberté perdue. Elle a besoin d'hommes capables de réapprendre leur place.

Ni domination. Ni effacement. Une présence plus consciente, plus lisible, plus adulte.

Ce qui se transmettait dans l'évidence

Pendant longtemps, une partie de la présence masculine au travail a bénéficié d'une forme d'évidence. On pouvait parler fort sans toujours entendre que l'on couvrait les autres. Plaisanter sans mesurer que l'humour, lorsqu'il descend toujours dans le même sens, finit par organiser une hiérarchie. Complimenter une apparence en croyant offrir une attention. Protéger en décidant pour l'autre. Conseiller en occupant la place. Aider en prenant la main.

Tout cela ne venait pas toujours d'une volonté de nuire. C'est même ce qui rend le sujet délicat. Une grande part des maladresses relationnelles masculines ne s'est pas construite dans la conscience d'une violence. Elle s'est transmise dans des habitudes, dans des codes, dans une socialisation ancienne où l'homme apprenait souvent à prendre sa place avant d'apprendre à mesurer l'espace qu'il laissait aux autres.

Or ce temps recule. Et ce recul est nécessaire. Mais il ne suffit pas de dire aux hommes que certaines attitudes ne sont plus possibles. Encore faut-il leur permettre de comprendre ce qui se joue derrière ce changement.

Car ce qui est demandé aujourd'hui n'est pas seulement une retenue. C'est une compétence relationnelle nouvelle. Lire une situation. Entendre une gêne. Comprendre qu'un sourire peut être une manière de tenir, non une validation. Savoir qu'un silence n'est pas toujours un accord. Repérer l'asymétrie d'une relation hiérarchique. Sentir qu'un message tardif, une proximité répétée, une attention insistante ou une plaisanterie sexuelle ne produisent pas le même effet selon la place que l'on occupe.

Ce sont des apprentissages. Et beaucoup d'hommes n'ont pas été éduqués à cela. Ils ont parfois appris à être sûrs d'eux avant d'apprendre à être justes. À occuper avant d'écouter. À séduire avant de questionner. À décider avant de demander. À croire que leur intention suffisait, alors que le travail contemporain leur demande désormais de regarder aussi les effets produits.

Entre l'homme qui occupe tout l'espace et l'homme qui se retire pour ne pas risquer d'être mal compris, il existe une troisième voie : celle d'une présence claire. Une présence qui ne cherche pas à séduire pour exister. Une autorité qui n'a pas besoin d'impressionner. Une attention qui ne réclame pas de dette.

Ce retrait n'est pas une solution

Cette bascule peut être inconfortable. Certains hommes la vivent avec intelligence. Ils tâtonnent, interrogent, corrigent, acceptent d'apprendre. D'autres se raidissent. Ils parlent d'un monde où l'on ne pourrait plus rien dire, alors qu'on leur demande surtout de ne plus tout dire n'importe comment. D'autres encore se retirent. Par peur de mal faire, ils évitent les échanges informels, les entretiens en tête-à-tête, les formes de mentorat, parfois même une convivialité ordinaire.

Ce retrait n'est pas une solution. Il peut même produire un autre déséquilibre : celui d'un monde professionnel devenu plus froid, plus soupçonneux, plus cloisonné, où l'on aurait remplacé la domination par l'évitement, sans construire de véritable maturité relationnelle.

Or l'enjeu n'est pas que les hommes disparaissent du lien. L'enjeu est qu'ils apprennent à s'y tenir autrement.

Tenir sa place, ce n'est pas la perdre. Ce n'est pas devenir moins homme, moins manager, moins collègue, moins vivant, moins drôle, moins incarné. C'est accepter que la place de l'autre existe en même temps que la sienne. C'est comprendre que la liberté relationnelle ne consiste pas à ignorer les effets produits. C'est reconnaître que le respect n'est pas une censure, mais une forme d'intelligence. Une intelligence du cadre. Une intelligence du moment. Une intelligence de l'autre.

L'interdit balise. Il ne construit pas toujours une culture.

Trop souvent, la prévention des violences sexistes et sexuelles se réduit à une pédagogie de l'interdit : ce qu'il ne faut pas dire, ce qu'il ne faut pas faire, ce qui expose à une sanction. C'est indispensable. Mais ce n'est pas suffisant. Car l'interdit balise. Il ne construit pas toujours une culture. Il évite le pire, mais il n'apprend pas nécessairement le juste. Or beaucoup d'hommes ont aujourd'hui besoin d'autre chose qu'une liste de risques. Ils ont besoin de repères concrets sur la manière d'habiter le lien professionnel.

Comment complimenter un travail sans commenter un corps ? Comment être attentif sans devenir insistant ? Comment soutenir une collaboratrice sans créer une dépendance ambiguë ? Comment faire de l'humour sans prendre appui sur le sexisme ordinaire ? Comment exercer une autorité sans jouer de la proximité ? Comment recevoir une remarque sans se sentir immédiatement accusé dans son identité entière ?

Ces questions sont simples en apparence. Elles sont pourtant au cœur de la transformation actuelle. Car on ne change pas une culture seulement en punissant ses excès. On la change aussi en travaillant ses évidences. Et l'une des évidences masculines les plus profondes a longtemps été celle-ci : croire que la place se prend.

Peut-être faut-il désormais apprendre qu'elle se tient.

Les anciens codes n'ont pas seulement abîmé les femmes. Ils ont aussi appauvri les hommes.

Il y a, dans cette évolution, quelque chose qui peut être très beau si l'on accepte de ne pas la réduire à une guerre de positions. Les hommes n'ont pas seulement à perdre de vieux privilèges. Ils peuvent aussi gagner une autre qualité de relation. Une manière d'être moins enfermés dans la démonstration, moins contraints par la virilité de façade, moins obligés de jouer la puissance, l'assurance, la plaisanterie permanente ou la maîtrise.

Car les anciens codes n'ont pas seulement abîmé les femmes. Ils ont aussi appauvri les hommes. Ils leur ont parfois appris à confondre présence et conquête, autorité et domination, humour et emprise, protection et contrôle, désir et permission. Ils leur ont laissé peu d'espace pour la délicatesse, l'hésitation, la retenue, l'écoute véritable.

Réapprendre une place, ce n'est donc pas seulement corriger des comportements à risque. C'est aussi ouvrir une possibilité plus humaine.

Mais cette possibilité demande du courage. Pas le courage spectaculaire de celui qui prend toute la lumière. Un courage plus discret : celui de se regarder agir. D'accepter d'être repris. De ne pas transformer chaque remarque en procès. De comprendre qu'un malaise exprimé par une femme n'est pas forcément une attaque contre tous les hommes, mais parfois une demande très simple : que le cadre reste habitable.

Ce courage-là manque encore parfois dans les organisations. On préfère souvent deux postures plus faciles : la culpabilisation générale ou la défense corporatiste. La première écrase. La seconde nie. Aucune des deux ne fait vraiment avancer.

Entre les deux, il faudrait inventer des espaces plus adultes. Des formations qui ne ressemblent pas à des mises en accusation. Des échanges où les hommes puissent poser des questions sans que leur maladresse devienne immédiatement une faute morale. Des cadres où l'on puisse dire : "je ne sais pas comment faire" sans être humilié. Mais aussi des lieux où l'on puisse entendre clairement : "cela, vous ne pouvez plus le faire".

La nuance n'est pas la complaisance. Elle est parfois la condition d'un changement réel. Car un homme qui se sent uniquement attaqué cherchera souvent à se défendre. Un homme qui se sent autorisé à apprendre pourra peut-être se transformer.

Il ne s'agit donc pas d'adoucir les exigences. Il s'agit de les rendre transmissibles.

L'entreprise peut y contribuer très concrètement : en formant les managers à la lecture des asymétries, en clarifiant les règles sur les messages, les déplacements, les soirées, les entretiens, les relations hiérarchiques ; en travaillant les situations ordinaires plutôt que les seuls cas extrêmes ; en donnant aux équipes un langage commun pour parler des limites sans dramatiser inutilement, mais sans minimiser.

Elle peut aussi valoriser des modèles masculins plus justes. Des hommes qui n'ont pas besoin d'occuper tout l'espace pour exister. Des managers capables de reconnaître une maladresse. Des dirigeants qui n'utilisent pas leur pouvoir relationnel comme une évidence. Des collègues qui savent recadrer sans humilier, soutenir sans envahir, plaisanter sans rabaisser. Ces modèles comptent. Parce qu'on ne déconstruit pas une culture seulement avec des chartes. On la transforme aussi par imitation. Il faut pouvoir voir des hommes tenir leur place autrement.

Être un homme en entreprise devient peut-être plus difficile qu'avant. Mais seulement si l'on appelait facilité le fait de ne pas avoir à se demander ce que l'on produisait chez les autres. Cette difficulté nouvelle n'est pas une punition. Elle est le prix d'une relation plus consciente.

Elle demande aux hommes de quitter l'évidence pour entrer dans la responsabilité. De renoncer à certaines libertés mal nommées pour découvrir une présence plus digne. De comprendre que la spontanéité n'a de valeur que lorsqu'elle ne fait pas payer son confort à quelqu'un d'autre.

Ce n'est pas un effacement. C'est une élévation.

Ni domination, donc. Ni retrait. Mais une place à réapprendre, patiemment, concrètement, dans les gestes ordinaires du travail : une parole moins automatique, une attention moins possessive, une autorité moins théâtrale, une écoute moins défensive.

Peut-être que l'entreprise contemporaine ne demande pas aux hommes de devenir moins présents. Elle leur demande de devenir plus conscients.

Et cela, au fond, n'est pas une menace. C'est une chance.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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