L’échec a-t-il encore le droit d’échouer ?

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

J'ai dans mon escarcelle quelques échecs qui sont restés des échecs. Je le précise d'emblée, par souci de transparence intellectuelle et aussi, reconnaissons-le, pour éviter de leur prêter après coup une élégance qu'ils n'ont pas toujours eue.

Certains n'ont pas débouché sur une révélation lumineuse. Ils n'ont pas ouvert de voie royale. Ils n'ont pas produit de grande bascule intérieure, de vocation tardive, de renaissance admirable ou de stratégie rétrospectivement brillante. Ils ont échoué. Avec une simplicité presque vexante.

Je pourrais, bien sûr, les reprendre aujourd'hui avec un vocabulaire plus favorable. Parler d'apprentissage, de détour, de maturation, d'expérience fondatrice. Notre époque offre un très beau choix de rubans pour emballer ce qui n'a pas fonctionné. Il suffit d'un peu d'habileté narrative, d'une lumière douce, et l'échec le plus ordinaire peut commencer à ressembler à un passage nécessaire vers une version plus accomplie de soi-même.

Mais il faut parfois résister à la tentation de faire dire aux événements plus qu'ils ne savent dire.

Tout échec ne cache pas un trésor. Certains échecs ne sont pas des tremplins. Ils sont des trous. Des arrêts. Des pertes. Des portes qui ne se rouvrent pas. Des projets qui ne trouvent jamais leur forme. Des relations professionnelles qui s'abîment. Des recrutements qui ne se font pas. Des dossiers que l'on n'a pas su porter. Des décisions que l'on a mal prises. Des moments où l'on s'est trompée, parfois assez franchement, ce qui a au moins le mérite d'éviter toute ambiguïté.

Nous avons cessé de condamner l'échec. Mais nous lui demandons d'être productif.

Nous vivons pourtant une époque remarquable : même l'échec doit désormais réussir quelque chose. Il ne suffit plus d'avoir échoué. Il faudrait en tirer une leçon, une méthode, une transformation, une phrase utile, une conférence peut-être, une petite architecture de rebond. L'échec est accepté, à condition de se présenter correctement, de ne pas rester trop longtemps en désordre, et de montrer assez vite qu'il travaille déjà pour la suite.

C'est peut-être cela, notre étrange modernité : nous avons cessé de condamner l'échec, mais nous lui demandons maintenant d'être productif.

Il y a là un progrès, évidemment. Mieux vaut une société qui accepte que l'on puisse rater, essayer, recommencer, se tromper, ajuster, plutôt qu'une culture où toute erreur devient une tache indélébile sur la nappe très blanche des carrières. Réhabiliter l'échec a permis de desserrer certaines peurs, de rendre possible l'expérimentation, de rappeler que l'intelligence professionnelle ne naît pas toujours dans la perfection.

Mais cette réhabilitation a parfois pris une tournure curieuse. L'échec est devenu fréquentable lorsqu'il sait se tenir. Lorsqu'il se raconte bien. Lorsqu'il arrive avec sa morale, sa valeur ajoutée, son avant-après, son petit sourire courageux au bas du bilan. L'échec que nous aimons désormais est souvent un échec déjà consolé, déjà rangé, déjà transformé en ressource. Un échec qui, au fond, a réussi à ne plus trop ressembler à un échec.

L'échec réel, lui, est moins commode. Il laisse parfois une gêne. Une confiance entamée. Un silence. Une prudence nouvelle. Un trou dans un parcours. Une fatigue d'avoir essayé pour rien, ou du moins pour beaucoup moins que ce que l'on espérait. Il ne produit pas toujours de récit clair. Il ne donne pas nécessairement envie de remercier la vie pour sa pédagogie, cette grande formatrice dont les méthodes mériteraient parfois une évaluation qualité.

Et pourtant, c'est cet échec-là qu'il faudrait aussi savoir regarder.

Un échec arrive rarement seul. Il vient souvent accompagné d'un périmètre flou, d'objectifs contradictoires, de moyens insuffisants, d'une temporalité intenable, d'un soutien trop discret, d'une promesse mal formulée, d'un collectif déjà fatigué, d'un management absent ou d'une organisation qui découvre un peu tard que la volonté individuelle n'a jamais remplacé une structure solide.

Ce que l'échec révèle du cadre qui l'a produit

Dans le travail, l'échec est rarement un objet pur. On aime dire : "il n'a pas réussi", "elle n'a pas tenu", "le projet n'a pas pris", "la mission n'a pas abouti". Ces formules ont l'avantage de tenir en peu de mots. Elles ont aussi l'inconvénient de faire disparaître tout ce qui entourait l'échec avant qu'il ne porte ce nom.

Bien sûr, il existe des échecs personnels. Des erreurs d'appréciation. Des maladresses. Des choix insuffisamment travaillés. Des entêtements regrettables. Des moments où l'on a voulu forcer une porte qui ne s'ouvrait pas, sans se demander si elle était fermée pour une raison valable. Il ne s'agit pas de dissoudre toute responsabilité individuelle dans un grand bain organisationnel où plus personne ne serait jamais comptable de rien.

Mais l'inverse est tout aussi pauvre. Faire porter l'échec uniquement à une personne, c'est parfois offrir à l'organisation un très confortable oreiller moral. Elle peut dormir tranquille : le problème avait un nom, un visage, un bureau, une période d'essai, un projet, une insuffisance. On classe, on remplace, on recommence. Et l'on évite ainsi de se demander ce que l'échec révélait du cadre qui l'a produit.

L'échec mérite mieux que la honte ou la décoration. La honte l'écrase. La décoration le maquille. Dans les deux cas, on ne le regarde pas vraiment.

Le regarder, ce serait accepter de lui poser des questions moins élégantes, mais plus utiles. Qu'est-ce qui n'a pas tenu ? La personne, le poste, le projet, les moyens, l'accompagnement, le délai, la promesse, la lecture initiale de la situation ? Qu'a-t-on appelé compétence alors qu'il manquait surtout un cadre ? Qu'a-t-on appelé manque d'adaptation alors que l'environnement était illisible ? Qu'a-t-on appelé échec individuel alors que plusieurs alertes avaient déjà envoyé des cartes postales depuis le bord du précipice ?

Il y a des échecs qui ne demandent pas à être glorifiés. Ils demandent à être instruits. Et instruire un échec, ce n'est pas le transformer à tout prix en réussite différée. C'est accepter qu'il puisse rester douloureux, décevant, parfois inutile en apparence, tout en révélant quelque chose. Pas forcément une grande vérité existentielle. Parfois seulement une information précise : cela ne fonctionnait pas, pas comme cela, pas avec ces moyens, pas à cet endroit, pas dans ce temps, pas avec cette manière de faire semblant que tout pouvait tenir.

L'échec peut être un signal. Mais encore faut-il ne pas le recouvrir trop vite d'un discours sur le rebond.

Nous ne sommes pas égaux devant l'échec

Le rebond est un mot très sympathique, presque sportif, un peu trampoline. Il suppose un sol élastique, un corps prêt, une trajectoire ascendante. Mais tout le monde ne rebondit pas sur le même sol. Certains tombent sur des matelas institutionnels, d'autres sur du carrelage administratif. Certains disposent d'un réseau, d'un revenu, d'un statut, d'un entourage, d'une réputation assez solide pour absorber l'accident. D'autres échouent sans filet, et l'on découvre alors que l'échec n'avait pas du tout la même texture sociale pour tout le monde.

C'est là que le sujet devient plus sérieux. Dans une carrière, un échec n'a pas le même coût selon la place que l'on occupe. Pour certains, il devient une anecdote de parcours, racontée plus tard avec recul dans un dîner professionnel où chacun apprécie les fragilités bien maîtrisées. Pour d'autres, il devient un ralentissement, une mise à l'écart, une perte de confiance, un soupçon durable. Il y a des échecs qui se portent comme des cicatrices nobles, et d'autres comme des preuves à charge.

Nous ne sommes pas égaux devant l'échec. Nous ne sommes pas égaux devant la possibilité de le raconter.

C'est peut-être pour cela qu'il faut manier avec prudence les discours trop enthousiastes sur le droit à l'erreur. Le droit à l'erreur est magnifique lorsqu'il existe réellement. Mais il arrive qu'il soit surtout proclamé dans des organisations qui tolèrent très bien l'erreur abstraite, beaucoup moins l'erreur située, visible, datée, attribuable, avec conséquences et témoins.

On aime l'innovation, l'audace, l'expérimentation. Puis vient le moment où quelqu'un a effectivement expérimenté. Et là, soudain, la poésie managériale se fait plus comptable.

Il faudrait donc distinguer. Il y a l'échec que l'on célèbre parce qu'il a déjà été récupéré par la réussite. Et il y a l'échec encore ouvert, encore inconfortable, encore mal digéré. Celui dont personne ne sait très bien quoi faire. Celui qui n'entre pas dans les récits performants. Celui qui ne se laisse pas facilement transformer en "compétence acquise".

C'est peut-être celui-là qui mérite notre attention.

Parce qu'il nous oblige à sortir de la petite morale du "tout arrive pour une raison". Non, tout n'arrive pas toujours pour une raison intelligible, utile ou généreuse. Certaines choses arrivent parce que nous avons mal évalué, mal accompagné, mal décidé, mal regardé. Certaines choses arrivent parce que les moyens n'étaient pas là. Certaines choses arrivent parce que la vie, le travail, les organisations et les humains ont parfois une capacité remarquable à produire du désordre sans plan de progrès associé.

Il faut pouvoir le dire sans désespérer. Reconnaître un échec pour ce qu'il est n'interdit pas d'avancer. Cela évite de repartir trop vite avec une légende à la place d'une analyse. Cela permet de ne pas demander à la personne qui a échoué de se transformer immédiatement en version inspirante d'elle-même.

Un échec qui reste un échec peut encore avoir une utilité. Non pas parce qu'il aurait réussi en secret. Mais parce qu'il nous oblige à l'honnêteté. Il nous rappelle que tout ne se transforme pas. Que tout ne se rentabilise pas. Que certaines pertes restent des pertes. Que certaines tentatives ratées n'avaient pas de vocation cachée. Que l'on peut se tromper sans que cette erreur devienne une identité, mais aussi sans qu'elle soit repeinte trop vite en étape nécessaire.

L'échec a peut-être simplement besoin d'un peu de tenue. Pas une tenue de gala. Il n'en demande pas tant. Mais une tenue intellectuelle. Une manière de le regarder sans l'écraser, sans l'exhiber, sans le maquiller. Une manière de dire : voilà ce qui n'a pas fonctionné, voilà ce que cela a coûté, voilà ce que cela révèle, voilà ce qui dépendait de moi, voilà ce qui dépendait du cadre, voilà ce qui ne doit pas être répété.

C'est moins spectaculaire qu'une grande histoire de renaissance. Mais c'est peut-être plus utile.

Le droit d'avoir raté sans devoir aussitôt produire une morale

Alors, l'échec a-t-il encore le droit d'échouer ? J'aimerais répondre oui.

Oui, il devrait avoir le droit de rester un échec, au moins assez longtemps pour être compris. Le droit de ne pas être immédiatement transformé en leçon, en tremplin, en slogan, en preuve de résilience ou en chapitre admirable d'un récit de développement personnel. Le droit d'être regardé dans sa part ingrate, confuse, parfois décevante.

Et nous devrions, nous aussi, avoir ce droit. Le droit d'avoir raté quelque chose sans devoir aussitôt produire une morale. Le droit de ne pas savoir encore ce que cela nous aura appris. Le droit de dire : "je me suis trompée", sans ajouter immédiatement : "et c'est formidable". Le droit de reconnaître que certains échecs restent, pour un temps ou pour longtemps, des échecs.

Ce n'est pas une défaite de la pensée. C'est peut-être le début d'une pensée plus honnête.

Car il y a une forme de dignité à ne pas sauver trop vite ce qui n'a pas fonctionné. À ne pas faire de chaque chute un spectacle. À ne pas exiger de chaque erreur qu'elle devienne rentable. À laisser l'échec nous dire quelque chose, même lorsque ce quelque chose n'est pas très joli, pas très inspirant, pas très partageable, mais simplement vrai.

J'ai donc dans mon escarcelle quelques échecs qui sont restés des échecs. Je les garde. Non par goût du drame, je vous rassure ; mon sens de la tragédie a lui aussi ses horaires de bureau.

Je les garde parce qu'ils me rappellent qu'il n'est pas toujours nécessaire de transformer tout ce qui a manqué en matériau noble.

Mais ils m'ont appris, peut-être, à ne pas confondre l'honnêteté avec le pessimisme. Et c'est déjà un début.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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