Transition écologique : la planète ne se sauvera pas contre les vies ordinaires
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
J'écris depuis une petite place. Je ne suis ni économiste, ni climatologue, ni stratège publique, ni responsable politique chargée d'arbitrer les grands équilibres de la Nation. Je n'ai pas cette prétention, et je n'en prendrai pas la posture. Je viens déposer ici un avis. Un avis qui m'appartient, situé, imparfait peut-être, mais nourri par un terrain qui, depuis près de trente ans, m'expose aux fragilités humaines et économiques des gens ordinaires.
J'appelle gens ordinaires celles et ceux qui travaillent, comptent, arbitrent, renoncent, reportent, tiennent, recommencent. Celles et ceux pour qui une hausse de facture n'est pas une donnée macroéconomique mais un soir de calcul. Celles et ceux pour qui changer de voiture, isoler un logement, manger autrement, se former, se reconvertir ou déménager ne relève pas seulement d'un choix vertueux, mais d'une série de conditions matérielles parfois impossibles à réunir.
C'est depuis cet endroit-là que je regarde le débat écologique. Et ce que j'y vois souvent m'inquiète.
Non parce que l'urgence écologique serait secondaire. Elle ne l'est pas. Non parce que la planète pourrait attendre que chacun soit parfaitement prêt. Elle ne le peut pas. Non parce qu'il faudrait préserver indéfiniment les habitudes, les excès, les modèles économiques intenables et les conforts irresponsables. Ce serait une fuite.
Mais parce qu'un débat public qui oppose trop vite la planète aux vies ordinaires se trompe de scène.
La planète ne se sauvera pas contre les vies ordinaires. Elle se sauvera avec elles, ou elle se sauvera mal.
La vraie difficulté est de savoir où la contrainte tombe
Le débat public aime les oppositions simples. Elles donnent une forme au conflit, elles distribuent les rôles, elles permettent à chacun de reconnaître son camp. On parle alors d'écologie populaire ou d'écologie punitive, d'écologie raisonnable ou d'écologie de confrontation, de pragmatisme ou d'idéologie. Les mots s'installent, chacun les manie avec plus ou moins de bonne foi, et l'on finit parfois par croire que la question serait de choisir entre une écologie douce et une écologie brutale.
Mais la vraie difficulté est ailleurs.
La vraie difficulté n'est pas de savoir si la transition écologique devra contraindre. Elle devra contraindre. Toute politique sérieuse contraint quelque part, puisqu'elle choisit, interdit parfois, réoriente, finance, limite, oblige, transforme des secteurs, déplace des intérêts, ferme certaines portes pour en ouvrir d'autres.
La vraie difficulté est de savoir où la contrainte tombe.
Sur qui.
À quel moment.
Avec quels moyens.
Avec quelles protections.
Avec quelle justice.
Avec quelle compréhension des vies qu'elle vient traverser.
Une transition juste ne se mesure pas seulement à la noblesse de son objectif. Elle se mesure à la manière dont elle répartit l'effort.
Car l'humain n'est pas en face de l'écologie. Il est dedans. Il est dans les logements à rénover, les métiers à transformer, les trajets à repenser, les horaires à adapter, les revenus à protéger, les corps exposés à la chaleur, les territoires dépendants de la voiture, les entreprises appelées à changer de modèle, les salariés qui devront apprendre autrement, les familles qui n'ont déjà plus beaucoup de marges.
Faire comme si l'écologie pouvait se penser d'un côté, et les conditions d'existence de l'autre, est une erreur politique. Mais c'est aussi une erreur anthropologique. Nous n'habitons pas la planète en théorie. Nous l'habitons avec un salaire, un loyer, une santé, une fatigue, une famille, un territoire, une qualification, un âge, un emploi plus ou moins stable, une capacité très inégale à absorber les changements.
C'est pourquoi je préfère parler d'imbrication plutôt que d'opposition.
La planète, le travail, le logement, le revenu, la santé, l'alimentation, les mobilités, les territoires, les entreprises, les métiers, les corps : tout cela est imbriqué. Toucher à l'un, c'est toujours déplacer quelque chose dans l'autre. On ne transforme pas une chaudière sans toucher au budget d'un foyer. On ne transforme pas une filière sans toucher aux salariés qui y travaillent. On ne transforme pas la mobilité sans regarder ceux qui vivent loin de leur emploi parce qu'ils n'ont pas pu vivre plus près. On ne transforme pas l'alimentation sans regarder les prix, les revenus, les habitudes, les contraintes de temps, la fatigue de ceux qui font les courses après dix heures de journée.
On peut bien appeler cela transition. Pour beaucoup, ce sera d'abord une absorption.
Absorber une norme. Absorber un coût. Absorber une hausse. Absorber une contrainte. Absorber un changement de métier. Absorber une formation à un âge où l'on croyait son parcours déjà dessiné. Absorber une facture que l'on n'avait pas prévue. Absorber une injonction à faire mieux alors qu'on faisait déjà au moins cher, au plus près, au plus pratique, au plus supportable.
Il ne suffit donc pas de demander qui est pour ou contre l'écologie. La question plus honnête serait : qui peut absorber la transition ? Qui dispose déjà de suffisamment de sécurité pour changer ? Et, à l'inverse, qui ne peut pas ?
Qui possède le logement qu'il faudrait rénover ? Qui peut avancer les frais ? Qui peut se passer de voiture ? Qui peut choisir son alimentation ? Qui peut télétravailler quand la chaleur devient trop forte ? Qui peut se reconvertir ? Qui peut perdre un peu aujourd'hui pour gagner collectivement demain ? Qui peut attendre le retour sur investissement ?
Une écologie qui ignore ces questions devient vite une écologie de surplomb. Elle parle juste dans ses finalités, mais faux dans ses points d'application. Elle demande à chacun d'être responsable, sans toujours distinguer ceux qui ont des alternatives de ceux qui n'en ont pas. Elle moralise des comportements qui sont parfois des contraintes. Elle fait peser sur les personnes la charge individuelle de dépendances qui ont été organisées collectivement.
Ce n'est pas la contrainte qui fracture. C'est la contrainte mal placée.
C'est ici que le mot "punitive" devient à la fois commode et insuffisant. Une mesure écologique n'est pas punitive parce qu'elle contraint. Il y aura des contraintes nécessaires. Il faudra limiter certaines pratiques, réguler certains secteurs, faire contribuer davantage ceux qui polluent le plus, transformer des modèles économiques qui ont longtemps externalisé leurs coûts sur le vivant, les territoires et les générations futures.
Mais une mesure devient injuste lorsqu'elle contraint d'abord ceux qui ont le moins de prise pour répondre. Ce n'est pas la contrainte qui fracture toujours. C'est la contrainte mal placée.
Celle qui tombe sur une aide à domicile qui traverse vingt kilomètres pour aller travailler, sans transport collectif disponible. Celle qui tombe sur un artisan déjà étranglé par ses charges. Celle qui tombe sur un locataire d'une passoire thermique qui ne décide pas des travaux. Celle qui tombe sur une famille qui n'a pas les moyens d'acheter autrement que ce qui est accessible. Celle qui tombe sur un salarié d'une filière en mutation à qui l'on dit que son métier doit disparaître sans lui dire précisément quelle place on lui prépare.
La République aura à arbitrer. Et arbitrer, ce n'est pas caresser tout le monde dans le sens du confort. C'est choisir. C'est assumer qu'il faudra faire évoluer, contraindre, financer, interdire parfois, accompagner souvent. Mais l'arbitrage républicain exige une chose fondamentale : faire porter l'effort au bon endroit.
Faire mal, s'il le faut, mais ne pas faire mal n'importe où. Ne pas demander d'abord aux plus captifs de payer le prix de la liberté passée des plus mobiles, des plus solvables, des plus protégés. Ne pas appeler responsabilité individuelle ce qui relève d'une absence d'alternative. Ne pas faire de la sobriété une leçon adressée à ceux qui vivent déjà dans la restriction. Ne pas transformer les vies ordinaires en terrain d'application commode de décisions que les plus puissants sauront contourner, négocier ou absorber.
Confronter les puissances avant de corriger les impuissances
Une écologie politiquement adulte doit accepter la confrontation. Mais elle doit confronter les bons objets. Les rentes. Les excès. Les modèles industriels intenables. Les profits construits sur des coûts environnementaux et sociaux invisibilisés. Les organisations qui savent verdir leurs mots plus vite que leurs pratiques. Les dépendances énergétiques entretenues. Les inégalités de moyens. Les conforts très émetteurs que l'on présente parfois comme des libertés non négociables.
La confrontation n'est pas un problème en soi. Elle est même inévitable lorsque l'on touche à des intérêts installés. Le problème commence lorsqu'elle se trompe de cible. Lorsque l'on confronte plus durement le foyer modeste à sa facture que l'acteur économique à son modèle. Lorsque l'on demande plus de vertu visible à celui qui subit déjà qu'à celui qui a bénéficié longtemps. Lorsque l'on parle de transition à des personnes qui entendent surtout : vous allez encore devoir vous adapter.
L'écologie populaire, si elle veut être autre chose qu'une formule aimable, doit répondre à cette question. Elle ne peut pas seulement dire : nous voulons mieux respirer, mieux nous nourrir, mieux vivre. Elle doit dire comment. Par qui. Avec quels financements. Selon quelle progressivité. Avec quelles obligations pour les plus grands émetteurs. Avec quelles compensations pour les plus fragiles. Avec quelle politique industrielle. Avec quelle politique du logement. Avec quelle politique du travail. Avec quelle protection pour ceux qui ne pourront pas changer seuls.
Une écologie populaire ne consiste pas à parler doucement au peuple. Elle consiste à regarder précisément comment il vit. Ce qu'il paie déjà. Ce qu'il supporte déjà. Ce qu'il peut encore absorber. Ce qu'il ne peut plus porter. Ce qu'il faudrait lui donner comme prises pour qu'il ne vive pas la transition comme une dépossession supplémentaire.
Car le peuple n'est pas une abstraction électorale. Ce sont des personnes avec des corps, des horaires, des crédits, des enfants, des parents âgés, des trajets, des métiers, des loyers, des chaudières, des voitures parfois indispensables, des fins de mois parfois trop longues, des santés déjà entamées par le travail, des capacités d'ajustement très variables.
La colère écologique et la colère sociale ne sont pas deux colères séparées
Il y a, dans cette affaire, une question de confiance. Les citoyens peuvent accepter des efforts lorsqu'ils perçoivent que l'effort est juste. Ils peuvent accepter des contraintes lorsqu'elles sont lisibles, proportionnées, accompagnées, et surtout lorsqu'ils voient que les plus puissants ne sont pas exonérés de leur part. Ils peuvent comprendre qu'un monde doit changer. Mais ils refusent, souvent avec raison, d'être les premiers sommés de changer dans un monde où d'autres continueraient à aménager leurs exceptions.
La colère écologique et la colère sociale ne sont pas deux colères séparées. Elles se nourrissent l'une l'autre lorsque la transition est mal pensée. Une écologie sans justice sociale produit du ressentiment. Une justice sociale qui ignore les limites de la planète prépare d'autres violences. Les deux doivent donc être pensées ensemble, non par supplément d'âme, mais par nécessité politique.
L'habitabilité ne se divise pas. Habiter une planète respirable n'a pas de sens si l'on ne peut plus habiter dignement son logement, son métier, son territoire, son budget, son corps. Mais préserver les vies ordinaires n'a pas de sens si l'on laisse se dégrader les conditions physiques mêmes de leur avenir.
C'est cela qu'il faut tenir ensemble. Et c'est cela qui rend le sujet si difficile.
Il ne s'agit pas de ralentir la transition au nom des fragilités humaines. Il s'agit de comprendre que les fragilités humaines font partie de la transition. Elles ne sont pas un obstacle extérieur. Elles sont le terrain même sur lequel la politique écologique devra réussir ou échouer.
Une décision juste n'est pas seulement une décision techniquement efficace. C'est une décision qui sait où elle tombe. Elle sait qu'un même euro ne pèse pas le même poids selon le revenu. Qu'une même interdiction ne produit pas le même effet selon le territoire. Qu'une même norme ne se traverse pas de la même manière selon que l'on possède, que l'on loue, que l'on subit, que l'on décide, que l'on a des alternatives ou que l'on n'en a aucune.
Cette exactitude-là manque souvent au débat. Nous avons beaucoup de mots pour désigner les camps. Nous en avons moins pour décrire les conditions concrètes de l'effort.
Pourtant, c'est là que tout se joue. Dans le détail des vies. Dans les marges de manœuvre réelles. Dans la capacité d'un ménage à avancer des frais. Dans la possibilité d'un salarié de se former sans perdre pied. Dans la faculté d'un territoire à proposer autre chose qu'une injonction. Dans la loyauté d'un État qui ne demande pas à ceux qui ont peu de compenser l'inaction de ceux qui ont beaucoup.
La transition écologique ne pourra pas être seulement une politique de comportements. Elle devra être une politique de structures. Sinon, elle demandera aux individus de réparer seuls les conséquences de décisions collectives anciennes. Elle leur demandera de choisir autrement dans des systèmes qui ne leur laissent pas toujours d'autre choix. Elle les rendra responsables de dépendances qu'ils n'ont pas créées. Elle déplacera la culpabilité vers le bas et la négociation vers le haut.
Ce serait une faute. Une faute sociale, mais aussi une faute écologique. Car une transition ressentie comme injuste ne tient pas longtemps. Elle devient contestée, contournée, rejetée. Elle nourrit le soupçon, la défiance, les votes de colère. Elle donne aux entrepreneurs de ressentiment une matière facile : celle de vies ordinaires qui se sentent une fois de plus désignées, contraintes, sommées, pendant que les grands mécanismes semblent continuer.
Il faut donc dire les choses simplement : l'écologie devra confronter. Mais elle devra confronter les puissances avant de corriger les impuissances. Elle devra demander davantage à ceux qui peuvent davantage. Elle devra accompagner réellement ceux qui doivent changer sans pouvoir le faire seuls. Elle devra protéger les travailleurs des secteurs transformés, les ménages contraints, les territoires dépendants, les corps exposés. Elle devra cesser de confondre pédagogie et injonction, acceptabilité et communication, responsabilité et culpabilisation.
Ce n'est pas une écologie molle. C'est une écologie exigeante. Exigeante parce qu'elle refuse les slogans faciles. Exigeante parce qu'elle regarde les coûts. Exigeante parce qu'elle ne promet pas une transition sans douleur, mais demande que la douleur soit politiquement assumée, socialement répartie, économiquement pensée, humainement supportable.
La planète ne se sauvera pas contre les vies ordinaires. Non parce que les vies ordinaires auraient toujours raison contre l'intérêt général. Mais parce que l'intérêt général n'existe pas hors d'elles. Il passe par elles. Il les traverse. Il leur demande des efforts. Il doit donc leur offrir autre chose qu'une injonction : des moyens, des protections, des délais, des alternatives, une justice visible.
Je dépose ici cette conviction depuis ma petite place. Depuis ce terrain où l'on voit ce qu'une facture fait à une famille, ce qu'un trajet impose à un corps, ce qu'une reconversion tardive réveille comme peur, ce qu'un logement mal isolé coûte en santé, ce qu'une instabilité économique produit comme fatigue morale. Depuis ce terrain où les grandes décisions finissent toujours par avoir un visage.
La transition écologique est nécessaire.
Mais elle ne pourra être républicaine que si elle accepte de répondre à la question la plus concrète, la plus rude, la moins contournable :
qui peut l'absorber ?
Et qui, sans aide, sans justice, sans arbitrage courageux, risque simplement de la subir ?

