Santé au travail : avons-nous oublié de parler du travail ?
Analyse · Santé au travail · Mars 2026
Depuis une vingtaine d'années, la question de la santé au travail a progressivement pris une place centrale dans les organisations. C'est une évolution nécessaire, et il serait absurde de le contester.
La reconnaissance des risques psychosociaux, de l'usure professionnelle, des effets de certaines organisations du travail sur la santé mentale et physique a constitué un progrès majeur.
Mais à mesure que cette question s'est installée dans le débat public et managérial, un glissement s'est opéré.
On a parlé de santé au travail, puis de qualité de vie au travail, puis de bien-être au travail, parfois comme si ces expressions allaient de soi, parfois comme si elles se substituaient les unes aux autres. Or ce déplacement lexical n'est pas neutre. Car à force de vouloir humaniser le rapport au travail, on a parfois fini par en estomper la nature même.
Le travail n'est pas un lieu spontané
Et c'est peut-être là que réside aujourd'hui un malentendu profond.
Ce n'est pas un espace relationnel sans contraintes.
Ce n'est pas un prolongement de la vie privée.
Et ce n'est pas davantage un univers dans lequel chacun pourrait se présenter sans ajustement, sans retenue, sans discipline de soi.
Travailler, c'est entrer dans un cadre. Un cadre de rôles, de règles, d'attentes, d'exigences, de rapports hiérarchiques, de responsabilités, de limites et de coopération. C'est accepter que tout ne relève pas du registre de l'affect, de l'authenticité immédiate ou de la convivialité.
Autrement dit, le travail n'est pas un lieu où l'on vient retrouver l'ambiance d'un groupe d'amis.
Cette évidence, qui paraissait autrefois implicite, semble aujourd'hui devoir être redite. Non pour défendre une vision rude ou désincarnée du travail, mais parce qu'une partie des difficultés contemporaines tient aussi au fait que beaucoup arrivent dans l'univers professionnel avec des représentations insuffisamment ajustées à ce qu'il exige.
Toute souffrance au travail n'est pas uniquement organisationnelle
J'accompagne, comme beaucoup de professionnels du champ social, des personnes en réelle souffrance sur leur poste. Il ne s'agit donc en aucun cas de nier la violence de certaines situations, ni de renvoyer les difficultés à une simple fragilité individuelle. Ce serait faux, injuste et cliniquement pauvre.
Mais il serait tout aussi réducteur de considérer que toute souffrance au travail procède uniquement d'une organisation défaillante, d'un management pathogène ou d'une malveillance institutionnelle.
Certaines souffrances naissent aussi d'un écart croissant entre ce que le travail est et ce que certains imaginent qu'il devrait être.
Quand on laisse croire, explicitement ou implicitement, que le travail devrait être un espace de confort relationnel, d'expression libre de soi, de validation quasi constante, de fluidité affective et de convivialité durable, on prépare mal les personnes à ce qu'elles vont effectivement rencontrer.
Ce que le travail implique réellement
De la contradiction · De la frustration · De l'évaluation · De la hiérarchie · Des arbitrages · Des désaccords · Des contraintes de temps · Des exigences de résultat · La nécessité permanente de réguler sa manière d'être
La régulation de soi fait partie du travail
Or cette régulation n'a rien d'anormal. Elle fait partie du travail.
Travailler suppose toujours, à un degré ou à un autre, une transformation de soi en situation. Il faut ajuster son langage, contenir certaines réactions, différer certaines impulsions, tenir une position professionnelle, distinguer ce qui relève de la proximité et ce qui relève de la collaboration, comprendre que l'on ne travaille pas avec des amis mais avec des collègues, des responsables, des partenaires, parfois même avec des personnes que l'on n'aurait jamais choisies en dehors du cadre professionnel.
Cela ne signifie pas que le travail devrait être froid, hostile ou déshumanisé. Cela signifie simplement qu'il ne peut être pensé sérieusement sans intégrer sa part d'effort psychique, de discipline relationnelle et d'apprentissage social.
À force de vouloir protéger les individus des aspérités du travail, on contribue parfois à les y préparer de moins en moins.
Ce dont on parle moins
On valorise l'idée d'un environnement professionnel apaisé, bienveillant, épanouissant — ce qui est légitime — mais on parle moins de ce qui rend concrètement possible une présence stable au travail.
À faire avec la différence.
À entendre une consigne sans s'y vivre immédiatement atteint.
À distinguer la critique d'un travail de la remise en cause d'une personne.
À composer avec des règles qui ne sont pas négociables à chaque instant.
Le sujet n'est donc pas de revenir à une vision sacrificielle du travail. Le sujet est de sortir d'une vision édulcorée.
Ce que signifie vraiment être en santé au travail
Être en santé au travail ne veut pas dire travailler dans un espace sans tensions, sans contraintes ni désaccords. Cela veut dire pouvoir exercer son activité dans un cadre suffisamment clair, suffisamment juste et suffisamment soutenable pour que les exigences professionnelles ne deviennent ni arbitraires, ni destructrices.
La santé au travail ne commence pas quand on efface le travail. Elle commence quand on le nomme correctement.
Elle suppose de reconnaître que le travail engage le corps, la pensée, les émotions, les relations et l'identité. Qu'il peut user, fragiliser, exposer. Mais aussi qu'il demande une préparation, une socialisation professionnelle, une capacité d'ajustement et parfois un véritable apprentissage de ce que signifie tenir une place dans une organisation.
La responsabilité de l'organisation reste entière
Il me semble important de réintroduire une distinction essentielle : le bien-être n'est pas la finalité première du travail. Le travail n'a pas pour fonction de reproduire les codes du cercle amical, ni de garantir un confort psychique permanent. Sa vocation est de permettre une activité utile, inscrite dans des règles, des finalités et des coopérations.
En revanche, la responsabilité de l'organisation est immense : faire en sorte que ce cadre d'exigence reste habitable.
C'est là que se joue, selon moi, une conception sérieuse de la santé au travail. Non dans la promesse implicite d'un univers relationnel sans heurts, mais dans la construction de conditions de travail qui permettent aux personnes de soutenir les exigences de leur fonction sans y laisser leur santé.
Il ne s'agit pas d'opposer le travail à la santé. Il s'agit de rappeler que la santé au travail ne peut se penser qu'à partir du travail réel, et non contre lui.
À trop euphémiser ce qu'est le travail, on affaiblit parfois les personnes au lieu de les protéger. À mieux le nommer, on les prépare davantage — et l'on se donne peut-être enfin les moyens de parler de santé au travail sans oublier le mot essentiel : travail.

