Représentants du personnel : mes faux concurrents, vrais acteurs d’un même réel
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
À première vue, les représentants du personnel pourraient presque passer pour mes concurrents. Eux aussi écoutent, recueillent, alertent, relaient. Eux aussi voient remonter ce qui ne tient plus très bien, ce qui s'use, ce qui se tait, ce qui déborde. À regarder les choses de loin, nous semblons parfois intervenir sur le même terrain.
Mais la ressemblance s'arrête vite. Nous ne sommes ni à la même place, ni dans la même fonction, ni portés par le même mandat. Ils représentent. J'analyse, j'accompagne, je mets en lecture autrement. Ils portent une parole collective, parfois conflictuelle, parfois très exposée. Je travaille depuis un autre endroit, avec d'autres appuis, d'autres temporalités.
C'est précisément pour cela qu'ils ne sont pas mes concurrents. Ils sont les acteurs d'un même réel.
Les premiers réceptacles d'un réel social en train de se charger
On parle volontiers d'eux comme d'opposants, comme de porteurs de revendications, comme de gêneurs institutionnels lorsqu'ils ralentissent, contestent, insistent, reviennent. Mais avant d'être cela, ils sont souvent les premiers réceptacles d'un réel social en train de se charger. Ils entendent ce qui ne remonte pas ailleurs. Ils reçoivent ce qui ne se formule pas toujours proprement : des plaintes incomplètes, des émotions brutes, des lectures partielles, des inquiétudes diffuses. Ils ne recueillent pas seulement des demandes ; ils reçoivent aussi du climat.
Car recevoir le réel du travail n'est pas une opération neutre. Cela use, cela expose, cela déforme parfois la perception, cela peut durcir les lectures comme cela peut les affiner. Le mandat donne des droits, une légitimité, une place. Il ne protège pas magiquement de la fatigue relationnelle, de la saturation ou du risque de ne plus voir les choses qu'à travers le prisme de la tension.
Les représentants du personnel ne sont pas seulement des acteurs du rapport de force. Ils sont aussi des acteurs de mise en récit. Ils donnent une forme à ce qui, sans eux, resterait parfois éclaté.
Des voisins de terrain
Ils transforment une somme de perceptions dispersées en objet collectif. Ils ne produisent pas toujours la lecture la plus juste, ni la plus nuancée, ni la plus apaisée. Mais ils contribuent très souvent à faire exister socialement ce qui, sans ce travail de reprise, resterait à l'état de malaise individuel, de rumeur d'équipe ou de fatigue sans nom.
Et c'est là que, paradoxalement, nous nous rapprochons. Moi aussi, à ma manière, je travaille à partir de ce même matériau. Des récits, des tensions, des vécus fragmentés, des lectures encore floues. Mais je le fais autrement. Sans mandat représentatif. Sans inscription élective. Sans fonction de contestation institutionnelle.
Nous n'empruntons pas les mêmes chemins. Nous ne portons pas les mêmes responsabilités. Mais nous travaillons souvent, chacun depuis notre place, à partir d'un même fond : celui du travail réel et de ses effets sur les personnes.
Des capteurs du réel
Une entreprise qui ne voit plus ses représentants du personnel que comme des opposants se prive d'une lecture précieuse. Non pas parce qu'il faudrait les idéaliser, ni les adoucir. Mais parce qu'ils restent, qu'on le veuille ou non, des capteurs du réel. Parfois excessifs, parfois imparfaits, parfois irritants, oui. Mais capteurs quand même.
Et les capteurs du réel méritent mieux qu'une lecture caricaturale.
Avant d'apporter un point de tension à l'ordre du jour, ils apportent souvent un morceau d'histoire du travail réel. Pas seulement des contradicteurs. Aussi, à leur façon, des narrateurs.
Non, je ne les résumerai pas à ceux qui contestent, bloquent, interpellent ou rallongent les réunions.
Avant d'être des opposants, ils sont souvent les premiers dépositaires d'un récit du travail que l'entreprise gagnerait à entendre avec un peu plus de sérieux.
Des narrateurs, certes parfois un peu combatifs.
Mais des narrateurs quand même.

