Mon livre va paraître. Moi aussi ?
Toute ressemblance avec l'autrice de ces lignes est, pour une fois, parfaitement intentionnelle.
Je me suis toujours glissée derrière les phrases avec une aisance qu’aucune photographie ne m’a jamais donnée. Les mots pouvaient aller vers les autres sans me demander de les accompagner jusqu’à la porte. Puis mon livre a reçu une date de parution. Il y a eu une couverture, un calendrier, des images à partager, des rencontres à préparer. J’ai compris que les phrases avaient désormais besoin de moi pour sortir.
Je ne vais pas feindre la surprise. Je savais qu’un livre ne trouve pas ses lecteurs par la seule force de son existence. Je souhaite profondément que celui-ci soit lu, et je mesure le travail de ceux qui l’accompagnent. Lorsque quelqu’un me demande d’en parler, il ne me demande rien d’extravagant. La difficulté vient de ce que cette demande, parfaitement raisonnable, s’adresse à une personne qui avait justement choisi l’écriture pour rencontrer le monde autrement.
Dans un texte, je peux chercher longtemps la distance juste. M’avancer sur un sujet, revenir en arrière, retirer ce qui en dit trop, laisser une phrase ouverte pour que le lecteur y entre à sa manière. Une photographie n’accorde pas ce délai. Elle vous présente d’un seul coup, avec un visage, une posture, un sourire dont vous ne maîtrisez pas tout à fait le sens. Je ne reproche rien à mon visage. Je lui découvre simplement une mission que j’avais jusque-là confiée aux mots.
Il faut ensuite trouver la phrase qui accompagnera l’image. Quelques lignes pour annoncer un livre dont l’écriture a demandé tant de pages. Dire ce qu’il contient sans le réduire à une promesse. Expliquer pourquoi il pourrait intéresser quelqu’un sans lui dicter ce qu’il devra en penser. Puis publier, regarder ce qui se passe, recommencer la semaine suivante.
L’exercice peut sembler léger à celui qui en voit seulement le résultat. Une image, une légende, quelques réactions. Pour moi, il commence bien avant la publication et se poursuit après elle. Je me demande si la phrase est trop appuyée, si ma présence prend trop de place, si je suis en train de demander au lecteur de s’intéresser à moi alors que je voudrais lui donner envie d’ouvrir le livre. Lorsque la publication paraît enfin, elle porte aussi toutes ces questions que personne ne voit.
Ma contrariété est là, et je préfère ne pas la polir davantage : j’ai envie que mon livre soit visible, mais je résiste à l’idée de devoir l’être autant que lui. Je suis heureuse de sa parution. J’ai travaillé pour qu’elle advienne. Je voudrais pouvoir la célébrer sans me transformer, à chaque étape, en vitrine de ce que j’ai écrit.
Cette résistance ne m’autorise pas à regarder de haut ceux qui se montrent avec plaisir. Certains savent parler de leur travail avec une générosité que j’admire. D’autres ont dû apprendre à le défendre parce que personne ne le faisait pour eux. Une présence publique peut être une façon d’ouvrir des portes, de remercier, de transmettre. Je ne doute pas non plus que des auteurs plus discrets que moi accomplissent cet exercice avec la même appréhension. Je connais seulement le prix qu’il prend dans ma propre économie.
J’essaie donc d’apprendre un geste qui me ressemble. Montrer la couverture sans me cacher derrière elle. Dire d’où vient le livre sans raconter davantage de moi que je ne le souhaite. Accueillir une rencontre, répondre à une question, recevoir un compliment sans devoir aussitôt le détourner. Ce sont de petites choses pour qui les fait facilement. Elles me demandent de quitter, chaque fois, la place familière depuis laquelle j’observe.
Je découvre aussi que les lecteurs ne viennent pas tous chercher la même chose. Certains voudront connaître le travail dont parle le livre ; d’autres seront curieux de la personne qui l’a écrit. Je peux leur laisser cette curiosité sans croire que je leur dois toute ma vie. Entre disparaître derrière les pages et m’exposer entièrement, il existe peut-être une place où je puisse me tenir debout, un livre à la main.
Je vais la chercher au fil de cette parution. Il y aura des photographies que je regarderai trop longtemps avant de les accepter, des phrases que je réécrirai alors qu’elles étaient déjà bonnes, et probablement quelques moments où j’aurai envie de regagner ma chaise au fond de la salle. Il y aura aussi des lecteurs. C’est pour eux que je ferai le trajet jusqu’à la lumière.
Si vous me trouvez un peu gauche lorsque nous nous rencontrerons, pardonnez-moi. Je débute dans l’art de me tenir à côté de mes mots.

