Harcèlement sexuel : c’est quoi ce bordel ?
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.
Je vais vous surprendre. Pour une fois, cet article sera court. Certaines idées perdent leur netteté à force d’être expliquées. Celle-ci devrait tenir en quelques mots, tomber comme un coup de marteau sur la table, puis nous laisser entendre le silence qu’elle réclame.
Sexe.
Le mot est claqué entre deux lignes. Je vais même vous l’épeler. Le scander, une lettre après l’autre : S. E. X. E.
Il est rare de le voir ainsi, seul, écrit en toutes lettres. Nous savons pourtant lire, dire et répéter « harcèlement sexuel ». L’expression est nécessaire : elle permet de nommer des faits et d’agir. Mais à force de la prononcer, son adjectif peut devenir plus facile à manier que le nom dont il vient. Nous parlons de procédures, de signalements, d’enquêtes. Le vocabulaire se fait précis, prudent, policé. Et quelque chose risque de s’effacer derrière lui : l’atteinte à l’intime, à la pudeur, à cette part de soi que chacun devrait pouvoir garder hors de portée des autres.
C’est ce mot-là que je voulais d’abord laisser sur la page, avant de parler de tout le bruit que son apparition provoque.
Le harcèlement sexuel ne raconte pas une histoire de sexe qui aurait mal tourné. Cette façon de le dire supposerait qu’une histoire commune avait commencé. Il peut être question de paroles imposées à quelqu’un qui n’en voulait pas, de messages auxquels il devient difficile de se soustraire, d’une pression exercée dans une relation où les places ne sont pas égales. Rien n’oblige à ce qu’un corps ait été touché pour qu’une personne se sente atteinte dans son intimité. Une phrase entendue dans un bureau peut accompagner longtemps celle qui en sort, jusque dans sa manière de surveiller une porte ouverte, de répondre à une invitation ou d’accepter de rester seule à la fin d’une réunion.
Puis cette personne parle. Il lui faut trouver quelqu’un à qui s’adresser et décider par où commencer. Elle rapporte parfois des mots qu’elle aurait préféré oublier, retrouve un message qu’elle aurait voulu effacer, situe un événement dans une journée qui, jusque-là, ressemblait à toutes les autres. Son interlocuteur demande une date, un contexte, le nom de ceux qui auraient pu voir ou entendre. Ces questions sont nécessaires pour établir les faits. Elles demandent aussi à la personne qui répond de retourner, avec précision, vers ce dont elle essayait de prendre quelque distance.
À partir de là, l’entreprise a du travail. Elle doit recueillir le signalement, protéger les personnes, rechercher les éléments disponibles, entendre celle qui parle comme celle qui est mise en cause. Il faut pouvoir agir pendant que les faits sont examinés, sans donner à une mesure provisoire la valeur d’une conclusion. Les témoins ont, eux aussi, une place délicate : raconter ce qu’ils ont vu, les mots qu’ils ont entendus, et s’arrêter là où leur connaissance s’arrête. Une enquête sérieuse dépend de cette discipline. Elle a besoin de paroles précises, y compris lorsqu’elles disent : « Je ne sais pas. »
Seulement, l’enquête ne se tient pas dans une entreprise vide. Les collègues continuent de se croiser, les rendez-vous s’inscrivent dans les agendas, une absence se remarque. Quelqu’un demande pourquoi une réunion a été déplacée. Un autre possède un morceau de réponse, ou croit le posséder. Ce qu’il dit gagne un bureau voisin ; on y ajoute une remarque ancienne, un sourire dont le sens paraît soudain évident, le souvenir d’une soirée à laquelle tout le monde n’assistait pas. En quelques jours, une histoire commence à circuler. Elle emprunte aux faits ce qu’elle peut et tire le reste de la mémoire, des affinités, des craintes de chacun.
La rumeur a ceci de troublant qu’elle prend souvent l’allure d’une enquête. Elle réunit des indices, interroge des témoins, reconstitue une chronologie. Mais elle ne sait pas ce qu’elle doit à une confidence, à une hypothèse ou à une invention. Elle ne demande pas aux personnes concernées dans quelles conditions elles pourraient répondre. Chacun ajoute ce qui lui paraît rendre le récit plus cohérent, jusqu’à ce que cette cohérence passe pour une preuve. Pendant que l’enquête véritable accepte de ne pas encore savoir, la conversation, elle, supporte mal de laisser une place vide.
Je ne crois pas que tous ceux qui parlent le fassent par cruauté. Certains sont inquiets pour une collègue. D’autres connaissent depuis longtemps la personne mise en cause et peinent à concilier ce qu’ils entendent avec celle qu’ils côtoient chaque jour. Une équipe peut aussi redouter que le silence de la direction signifie qu’il ne se passe rien. Ces réactions sont humaines. Elles n’autorisent pourtant personne à disposer du récit d’autrui. La sollicitude cesse d’en être une lorsqu’elle exige des détails pour se satisfaire ; la loyauté envers un collègue n’oblige pas à instruire sa défense dans les couloirs.
Il faut regarder aussi ce que ces conversations évitent. Il est plus facile de discuter longuement de ce qu’une personne aurait dit ou fait que de se demander comment, dans un service, certaines plaisanteries ont été reçues pendant des mois. Plus facile de prendre parti pour quelqu’un que l’on connaît que de revenir sur une remarque à laquelle on avait soi-même ri. Un signalement peut conduire une organisation à examiner ses habitudes, ses rapports d’autorité, la liberté réelle dont chacun dispose pour marquer une limite. La rumeur, à sa manière, détourne parfois le regard de ce travail plus inconfortable : elle transforme une question adressée au collectif en histoire sur deux personnes.
Pour celle qui a signalé les faits, il y a dans ce brouhaha une épreuve supplémentaire. Elle a choisi de confier quelque chose à des interlocuteurs précis ; elle découvre que d’autres en parlent sans elle. Il ne lui appartenait pas de décider seule des conclusions de l’enquête, mais son intimité ne devrait pas devenir, en attendant, la matière des conversations de chacun. La personne mise en cause peut, elle aussi, être enfermée dans une version des faits avant d’avoir pu répondre. À mesure que les paroles se multiplient, il devient plus difficile d’entendre distinctement celles dont l’enquête a besoin.
Il arrive alors qu’un médecin prescrive un arrêt de travail à la personne qui a parlé. Elle ne dort plus, ne parvient plus à se concentrer ou ne peut, pour un temps, envisager de retourner dans les lieux où tout s’est noué. Cet arrêt peut lui être nécessaire. Il ne dispense pourtant pas l’entreprise de chercher comment la protéger au travail. Pendant son absence, ses tâches sont réparties, ses collègues prennent d’autres habitudes et les conversations ne s’arrêtent pas à la porte qu’elle a franchie. Elle avait besoin de se tenir à distance d’une situation ; elle peut craindre, au fil des semaines, de perdre aussi sa place dans le travail qu’elle exerçait.
Reste le silence. Il porte, dans ce sujet, une histoire lourde. Combien de personnes ont entendu qu’il valait mieux ne rien dire pour préserver une réputation, ne pas diviser une équipe, ne pas compromettre leur propre avenir ? Combien de témoins ont préféré douter de ce qu’ils avaient compris ? Il serait insupportable que le mot « silence » serve encore à repousser une personne qui trouve enfin la force de parler. Une enquête a besoin qu’on lui dise les faits ; un témoin doit pouvoir apporter ce qu’il sait ; une personne concernée doit pouvoir chercher de l’aide auprès de ceux qu’elle choisit.
Le silence auquel je pense commence ailleurs. Il est demandé à ceux qui ne savent pas, à ceux qui ont seulement entendu dire, à ceux qui s’apprêtent à transmettre une confidence parce qu’elle leur paraît trop importante pour rester entre leurs mains. Il ne les oblige pas à se détourner des personnes. On peut prendre des nouvelles sans réclamer le détail des faits, offrir de l’aide sans obtenir le droit d’interroger, répondre à une enquête sans devenir ensuite le narrateur de ce qu’on y a dit. Ce silence demande de renoncer à une place dans l’histoire qui ne nous revient pas.
L’entreprise, de son côté, ne peut se contenter de demander à chacun d’être discret. Si elle ne fait rien de visible, le silence peut ressembler à de l’abandon. Il lui faut agir avec suffisamment de netteté pour que les personnes sachent qu’un signalement est traité, que des protections sont pensées et que l’enquête avance, tout en préservant ce qui relève de la vie de chacun. Il existe une façon de dire que l’on travaille sans raconter à tous sur quoi une personne a dû livrer des mots si difficiles.
Alors le silence des couloirs prendrait une autre dimension. Il laisserait aux faits le temps d’être établis et aux personnes la possibilité de ne pas être résumées par ce que les autres en supposent. Il ne diminuerait pas la gravité de l’affaire ; peut-être la rendrait-il plus perceptible. Certaines histoires méritent assez d’attention pour qu’on cesse de les reprendre entre deux portes.

