L’heure de partir

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il existe, dans bien des vies professionnelles, une heure de partir. Non pas l'heure idéale. Non pas l'heure calme. Non pas celle où tout serait achevé. L'heure réelle. Celle à laquelle il faut se lever, ranger, fermer, parce qu'une autre responsabilité attend. Un enfant à récupérer. Une garde qui se termine. Un proche qui dépend de vous.

Cette heure-là produit souvent une gêne diffuse. On regarde l'horloge. On anticipe. On calcule. On sent monter cette petite anxiété particulière des journées qui ne peuvent pas déborder. Et l'on se compare à ceux qui peuvent rester — qui prolongent, absorbent un imprévu de dernière minute, étirent leur journée autant qu'il le faut, ou autant qu'il le semble.

De cette comparaison naît souvent une culpabilité discrète. Comme si devoir partir à l'heure disait quelque chose d'un engagement moindre. Comme si avoir, hors travail, des responsabilités non négociables réduisait la valeur du salarié.

Cette lecture est injuste. Et peut-être même profondément trompeuse.

Une hiérarchie silencieuse

Elle repose sur une préférence implicite du monde du travail pour ceux dont la journée peut encore s'étendre. Les premiers apparaissent souples, disponibles, engagés. Les seconds se vivent parfois comme contraints, empêchés, limités. Mais ce partage dit moins la valeur des personnes qu'il ne révèle une vieille hiérarchie entre ceux qui peuvent offrir des marges supplémentaires au travail — et ceux qui ne le peuvent pas.

Car quand rien n'oblige à partir, beaucoup restent plus longtemps qu'ils ne l'auraient voulu. Non toujours par nécessité objective, mais parce que le départ devient flou, négociable, culpabilisant. Il y a toujours encore un mail. Encore dix minutes. Encore un point à finir. Et de proche en proche, la journée se prolonge moins parce qu'elle le doit que parce qu'elle le peut.

Non plus : je suis empêché de rester. Mais : quelque chose m'aide à partir. Quelque chose me rappelle qu'une journée de travail normale n'a pas à se prolonger indéfiniment pour prouver sa légitimité.

Une contrainte qui peut devenir protection

Ce que certains vivent comme une faiblesse est aussi, parfois, une protection. Ce qui passe pour une contrainte peut devenir une sentinelle. Une obligation extérieure oblige à sortir. Elle rappelle qu'une journée a une fin. Elle remet une borne là où le travail, laissé à lui-même, a souvent tendance à s'étendre, à gagner un peu de terrain, à déborder avec cette douceur dangereuse des choses qui ne s'arrêtent jamais tout à fait.

Bien sûr, cela n'efface ni la charge mentale, ni la fatigue de ceux qui doivent tenir plusieurs mondes de front. Anticiper, courir, surveiller l'heure, craindre la réunion qui s'éternise : tout cela existe et cela use. Mais cette usure ne doit pas masquer une autre vérité. Ces responsabilités extérieures empêchent aussi le travail de s'installer sans limite. Elles forcent une clôture que d'autres, parfois, aimeraient pouvoir s'imposer sans y parvenir.

Cesser de confondre implication et absence de borne

On parle tant de santé au travail, de prévention, d'équilibre, de droit à la déconnexion. Et l'on continue pourtant à valoriser avec une étrange indulgence ceux qui peuvent ne jamais savoir exactement quand finit leur journée. Comme si l'extensibilité restait une qualité en soi. Comme si l'engagement se mesurait encore à la capacité de laisser le travail déborder autant que nécessaire.

C'est une lecture pauvre. Elle confond l'implication avec l'absence de borne. Elle fait peser sur ceux qui doivent partir une culpabilité qui devrait changer de camp. Car le problème n'est pas qu'un salarié respecte son heure de départ pour rejoindre une autre part de sa vie. Le problème serait plutôt qu'il faille encore, aujourd'hui, se justifier de respecter le cadre ordinaire de sa journée de travail.

Il y a même, dans cette obligation extérieure, une forme de lucidité imposée. Elle rappelle que le travail, même important, même absorbant, ne peut pas être la seule chose à décider de l'heure à laquelle on s'arrête. Elle rappelle aussi qu'une vie professionnelle n'est pas plus digne lorsqu'elle déborde davantage.

La santé au travail, c'est aussi la possibilité très concrète de finir. De partir sans honte. De ne pas transformer en faiblesse le fait d'avoir, hors travail, des obligations, des liens, des présences qui comptent.

L'heure de partir n'est pas toujours l'heure que l'on choisirait.

Mais elle peut devenir autre chose qu'une contrainte subie : une borne, une protection, une fidélité au cadre initial.

Et peut-être, dans certaines vies, la dernière manière très concrète de rappeler au travail qu'il n'a pas vocation à prendre toute la place.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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