Les K aux uns. Les remerciements aux autres.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Pour raconter certaines carrières, quelques K suffisent : le salaire augmente, la réussite se voit. Pour d’autres, il faut davantage de vocabulaire. À l’hôpital, dans l’aide à domicile, le secours ou l’accompagnement, l’expérience s’affine, les responsabilités s’élargissent, mais la rémunération ne suit pas toujours du même pas. Heureusement, les mots ne manquent pas : indispensables, dévoués, admirables. Je voudrais regarder ce que ces compliments reconnaissent et ce qu’ils permettent parfois d’éluder, lorsque le sentiment d’utilité devient la compensation attendue d’une carrière peu rémunératrice. Comme si le sens du métier devait aussi donner des raisons de se contenter du reste.

L’argent n’a pas besoin que nous nous excusions de lui accorder de l’importance. Il protège, permet de se loger, d’absorber un imprévu, d’envisager un choix sans que tout l’équilibre d’une vie en soit menacé. Une progression de salaire peut représenter une victoire considérable, et personne ne devrait avoir à diminuer sa joie pour la rendre convenable. Mais cette victoire prend une autre portée lorsqu’elle fournit à la conversation une mesure générale de la réussite, comme si ceux dont les revenus progressent peu avaient également moins bien conduit leur vie.

C’est dans ce glissement que le chiffre cesse de décrire et commence à consacrer. Une rémunération devient la preuve d’un mérite, puis le mérite supposé semble justifier la place accordée à la personne. Le raisonnement conserve l’apparence rassurante du calcul, alors qu’il vient de passer des montants au jugement. Il lui manque pourtant tout ce qu’il faudrait connaître pour apprécier une trajectoire : le travail accompli, les possibilités offertes, les contraintes rencontrées, les compétences construites et les responsabilités effectivement tenues.

Le traitement réservé aux métiers peu rémunérés devient alors singulier. Pour eux, le discours change de mesure. Leur salaire ne rendrait pas compte de leur valeur ; leur utilité devrait leur permettre de la reconnaître ailleurs. À certains, donc, la possibilité d’associer leur rémunération à leur réussite ; aux autres, le devoir d’en détacher leur valeur pour mieux supporter ce qui leur est versé.

Il faut une certaine aisance dans la répartition des monnaies pour proposer cet arrangement.

Une personne n’a pas davantage à justifier son haut salaire qu’une autre à ennoblir son salaire modeste. Chacune peut aimer son métier, y trouver de l’utilité ou simplement l’exercer sérieusement pour gagner sa vie. Ce qui mérite examen, c’est la différence de récit qui leur est proposée : ici, le montant suffit à rendre la réussite visible ; ailleurs, il faut expliquer ce qui rend le parcours respectable malgré lui.

Cette différence s’appuie sur une légende assez familière : les personnes capables, ambitieuses, audacieuses finiraient par obtenir la rémunération qu’elles méritent. L’histoire peut contenir beaucoup de faits exacts et manquer néanmoins son explication. Une aide à domicile peut développer une maîtrise considérable sans disposer d’un employeur capable de surenchérir pour la retenir ; un professionnel hospitalier peut élargir ses responsabilités dans un cadre où sa progression salariale demeure contrainte. Leur demander pourquoi ils n’ont pas mieux valorisé leurs compétences revient alors à transformer les possibilités de rémunération d’un métier en jugement sur l’ambition de ceux qui l’exercent.

Une rémunération ne se forme pas au terme d’un concours universel au cours duquel le travail de tous aurait été évalué selon des critères communs. Elle dépend de règles, de ressources, de rapports de négociation, de la capacité d’un employeur à payer et de son intérêt à retenir une personne. La rareté d’une compétence peut compter, mais aussi la manière dont elle est reconnue, organisée et rendue visible. Le montant obtenu raconte donc quelque chose de la place occupée dans l’économie. Il ne constitue pas, à lui seul, une appréciation de la qualité du travail, encore moins une vérité sur celui qui l’accomplit.

La confusion devient particulièrement dure lorsqu’elle rencontre les carrières ordinaires. J’entends par là celles qui ne produisent pas régulièrement un récit d’ascension, une hausse spectaculaire, un nouveau titre à faire connaître. Des personnes apprennent leur métier, le connaissent mieux, deviennent plus sûres dans leurs décisions, transmettent, corrigent, anticipent ce qu’elles ne voyaient pas quelques années auparavant. Leur travail a changé de qualité sans que leur position ait changé d’éclat. Il faudrait pourtant considérer cette maîtrise comme une progression, plutôt que comme l’occupation prolongée d’un palier dont une personne plus ambitieuse aurait su sortir.

Faire carrière ne peut pas signifier seulement s’éloigner de l’activité pour accéder à la fonction qui la supervise. Un professionnel peut souhaiter approfondir son métier sans devenir manager, rester au contact du travail sans renoncer à évoluer, continuer à exercer sans accepter que cette continuité soit interprétée comme une immobilité personnelle. Encore faut-il que les organisations prévoient des formes de progression qui reconnaissent cette expérience. Sinon, elles demandent aux salariés de quitter ce qu’ils savent faire pour obtenir la consécration de l’avoir bien fait.

La contradiction devient assez embarrassante dans les métiers déclarés indispensables. Une aide à domicile, un agent hospitalier, un professionnel de l’entretien auraient donc mieux réussi en trouvant le moyen de ne plus accomplir le travail dont chacun continue à réclamer l’exécution. Individuellement, un départ peut être nécessaire et heureux. Mais présenté comme la preuve naturelle d’une ascension, il laisse derrière lui une question collective : quelle réussite reste accessible à ceux qui demeurent dans ces fonctions et deviennent meilleurs dans leur exercice ?

La réponse ne peut pas tenir dans une nouvelle distribution de compliments. Certaines compétences sont d’autant moins reconnues qu’elles sont prises pour des qualités personnelles. La patience, le tact, la capacité à rassurer ou à percevoir qu’une situation se modifie paraissent aller de soi chez ceux qui les mettent en œuvre. Dans les métiers très féminisés du soin et du lien, cette confusion peut être renforcée par l’idée que les femmes seraient naturellement disposées à aider, écouter, accompagner. L’apprentissage disparaît derrière la personnalité ; les responsabilités, derrière la générosité. La personne serait « faite pour cela », heureuse disposition qui dispense parfois de regarder ce qu’elle a dû apprendre, et ce que son travail exige encore d’elle. Le compliment peut manquer le métier avec beaucoup de bienveillance.

À cette difficulté s’ajoute la discrétion de certains résultats. Une personne peut rester chez elle, un lieu demeure utilisable, une situation ne s’est pas aggravée, une difficulté a été repérée avant de prendre toute la place. Ce qui a été évité ne vient pas nécessairement témoigner du travail qui l’a empêché. La compétence se retire derrière son résultat, jusqu’à donner aux autres l’impression que la continuité allait de soi. Il faut parfois une absence, un incident ou une tâche mal reprise pour découvrir tout ce qu’une présence habituelle contenait de maîtrise.

Le chiffre, lui, possède une visibilité immédiate. Une rémunération impressionne en quelques secondes ; la qualité d’une activité exige parfois que quelqu’un nous apprenne à la voir. Cette différence favorise les jugements rapides. Elle permet aussi à la hiérarchie des revenus de se prolonger dans une hiérarchie de crédibilité : certains avis arrivent déjà autorisés par la place de celui qui parle, tandis que d’autres doivent longuement établir leur légitimité. Le salaire ne décrit plus seulement une position économique ; il contribue à déterminer qui peut expliquer le travail à qui.

C’est pourquoi je me méfie de la facilité avec laquelle une expérience devient « inspirante » lorsqu’elle s’accompagne d’un montant impressionnant. Il faudrait interroger ce qui mérite d’inspirer : la compétence, la persévérance, l’invention, la manière d’exercer une responsabilité, ou le résultat financier qui les rend soudain dignes d’attention ? Une personne peut avoir toutes ces qualités sans disposer d’une histoire qui se raconte bien sur les réseaux professionnels. Le caractère ordinaire de sa trajectoire ne prouve pas qu’elle serait passée à côté de sa vie.

La violence de ces classements tient aussi à ce qu’ils finissent par entrer dans le regard porté sur soi. Une personne peut être fière de son métier et éprouver néanmoins le besoin de s’en justifier lorsque la conversation se tourne vers ce que chacun gagne. Elle connaît la consistance de son travail, mais découvre qu’elle doit l’expliquer dans une langue où les autres disposent déjà d’un chiffre. Il ne lui suffit plus de dire ce qu’elle fait ; il lui faut rendre respectable le fait d’être restée là.

Le sentiment d’utilité peut alors devenir un appui précieux. Il ne faudrait pas le traiter comme une illusion, ni suspecter systématiquement l’attachement professionnel de masquer une exploitation. Il existe une satisfaction réelle à accomplir un travail auquel une personne tient. Ce qui mérite examen, c’est l’usage de cette satisfaction lorsque les conditions se dégradent ou que la reconnaissance matérielle reste insuffisante. La personne sait ce qui arriverait si elle ne restait pas, si elle ne reprenait pas une tâche, si elle ne faisait pas l’effort supplémentaire. Son attachement permet de tenir ce que les moyens n’assurent plus complètement.

L’attachement professionnel vient de fournir un financement que personne n’a inscrit au budget. La continuité obtenue rend ensuite moins visible le supplément d’effort qui l’a permise. Le service fonctionne ; la personne reçoit éventuellement un remerciement ; la nécessité de revoir les conditions attendra. Ce mécanisme n’exige pas toujours un calcul délibéré. Il peut s’installer par habitude, par contrainte, par succession d’arrangements dont chacun paraît provisoire et dont la somme finit par former le fonctionnement normal.

La gratitude change alors de rôle. Elle ne reconnaît plus seulement ce qui a été donné ; elle contribue à maintenir l’attente que cela continuera. Une demande de revalorisation peut même troubler le portrait construit autour du dévouement, comme si parler d’argent diminuait la sincérité de l’engagement. Il faudrait pourtant conserver aux professionnels le droit de tenir simultanément ces deux positions : aimer leur métier et contester ce qu’il leur rapporte.

L’utilité sociale d’une activité ne devrait jamais devenir une consigne de modestie salariale.

Les contraintes économiques ne disparaissent pas parce que cette exigence est posée. Tous les employeurs ne disposent pas des mêmes ressources ; un service financé par des fonds publics, une association, une petite entreprise et un groupe profitable ne se trouvent pas dans la même situation. Leur attribuer une capacité identique à augmenter les rémunérations reproduirait la simplification que cet article cherche à défaire. Mais ces différences obligent à remonter jusqu’aux décisions qui déterminent les moyens : financements, prix, contrats, classifications, critères d’évaluation, perspectives de carrière. Elles ne justifient pas de rabattre la discussion sur la vocation des salariés.

Reconnaître la valeur d’un travail demande donc davantage que d’en déclarer la noblesse. Il faut pouvoir examiner ce qu’il exige réellement, les compétences mobilisées, les responsabilités exercées, les contraintes supportées et la progression possible dans le métier. La reconnaissance passe aussi par le temps laissé pour bien faire, les effectifs, les moyens, l’écoute de ceux qui connaissent l’activité. Une revalorisation salariale n’efface pas des conditions devenues intenables ; des conditions satisfaisantes ne dispensent pas davantage de parler de rémunération. Ces dimensions peuvent se renforcer, elles ne devraient pas être utilisées pour se payer les unes les autres.

Cette exigence concerne aussi notre manière ordinaire de regarder les personnes. La rémunération peut renseigner sur leurs possibilités matérielles ; elle ne nous dispense pas de nous intéresser à ce qu’elles font. Une vie professionnelle peut contenir de la maîtrise, de la fidélité à un métier, des responsabilités assumées, des renoncements et des choix contraints sans présenter les signes attendus d’une ascension. Elle n’a pas besoin d’être héroïque pour être respectée. Les gens ordinaires ne devraient pas avoir à devenir admirables pour échapper au soupçon d’avoir moins bien réussi.

Je pourrais terminer par un grand merci à ceux qui soignent, accompagnent, secourent, entretiennent et permettent à tant de journées de se dérouler. Il serait sincère, mais assez commode : je leur verserais une dernière fois cette reconnaissance en paroles dont je viens d’examiner les insuffisances.

Leur travail mérite mieux qu’un compliment chargé de faire oublier le salaire. Ceux qui l’exercent n’ont pas raté leur carrière parce que leur rémunération impressionne peu. C’est notre manière de consacrer les réussites qui les a laissés de côté.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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