L’entreprise n’est pas une famille, et c’est mieux ainsi

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il y a des phrases que l'on hésite toujours un peu à écrire, parce qu'elles semblent plus froides qu'elles ne le sont. Celle-ci en fait partie : l'entreprise n'est pas une famille. Évidemment, formulée ainsi, elle peut donner l'impression d'une porte que l'on ferme un peu sèchement. Pourtant, la phrase n'est pas hostile. Elle est même, à sa manière, profondément protectrice.

Car il y a quelque chose de trouble dans cette vieille tentation de dire que l'entreprise serait une famille. La formule se veut chaleureuse. Elle veut parler de lien, de solidarité, d'entraide, de fidélité, de moments partagés, parfois d'une histoire commune.

Le travail n'est pas un congélateur relationnel. Il a besoin de confiance, de coopération, de reconnaissance, d'attention. Il arrive même que des liens professionnels deviennent sincères, solides, précieux. Il serait absurde de vouloir assécher l'entreprise sous prétexte de la rendre plus correcte. Un collectif de travail sans chaleur humaine serait peut-être très conforme, mais l'on peut raisonnablement douter qu'il soit très vivable.

Le problème commence ailleurs. Il commence lorsque le vocabulaire de la famille ne sert plus à décrire des liens, mais à demander des sacrifices.

Quand le vocabulaire de la famille sert à demander des sacrifices

Quand l'entreprise dit "nous sommes une famille", elle ne dit pas toujours seulement : nous tenons les uns aux autres. Elle peut aussi sous-entendre : soyez loyaux au-delà du contrat, comprenez au-delà du raisonnable, pardonnez au-delà du cadre, restez au-delà de l'horaire, acceptez au-delà des moyens, donnez un peu plus, puisque, tout de même, ici, on n'est pas seulement au travail.

C'est là que la formule devient intéressante. La famille, dans l'imaginaire commun, évoque l'inconditionnel. On y reste attaché malgré les tensions, les défauts, les maladresses, parfois même malgré les injustices. On y pardonne beaucoup. On y supporte beaucoup. Transposée dans l'entreprise, cette logique devient plus délicate. Car le travail n'est pas un lieu d'amour inconditionnel. C'est un lieu de droits, d'obligations, de responsabilités, de limites, de reconnaissance et de réciprocité.

Et c'est très bien ainsi.

Une entreprise n'a pas à aimer ses salariés comme une famille. Elle ne le peut pas. Elle ne le doit pas. Lorsqu'elle le prétend, elle risque de promettre beaucoup plus qu'elle ne pourra tenir, et les promesses affectives non tenues ont cette particularité assez désagréable de devenir très vite des trahisons.

À l'inverse, les salariés n'ont pas à se comporter comme des enfants reconnaissants. Ils n'ont pas à tout supporter par loyauté familiale. Ils n'ont pas à confondre engagement professionnel et dette affective. Ils n'ont pas à répondre à chaque demande comme si refuser revenait à décevoir un parent.

Lorsque l'entreprise emprunte le vocabulaire de la famille, elle trouble les places. Elle demande parfois de l'attachement là où elle devrait garantir un cadre. Elle attend de la patience là où elle devrait organiser des moyens. Elle appelle "esprit de famille" ce qui relève parfois d'une disponibilité sans fin.

Et dans le même mouvement, elle peut créer chez les salariés une attente inverse : celle d'être compris, protégés, reconnus, réparés, comme on aimerait l'être dans un lien intime. Tout devient alors plus confus. Une décision professionnelle peut être vécue comme un abandon. Une réorganisation comme une trahison. Une limite posée par les RH comme une froideur morale. À l'inverse, une demande excessive peut être présentée comme un effort naturel "pour la maison".

Un cadre, c'est ce qui permet de savoir où l'on est

Les DRH, dans cette histoire, occupent une place particulièrement exposée. On attend parfois d'eux une forme de compréhension presque parentale, tout en leur reprochant, parfois dans le même souffle, de représenter le cadre, la règle, l'arbitrage, la décision, le refus, le rappel au contrat. Il faudrait qu'ils écoutent comme un proche, protègent comme un parent, tranchent comme une institution, accompagnent comme un professionnel.

C'est beaucoup demander à une fiche de poste, même bien rédigée. Mais dire que les RH ne sont pas des parents ne revient pas à les décharger. Au contraire. Cela permet de mieux nommer leur responsabilité réelle. Ils ne sont pas là pour aimer. Ils sont là pour tenir un cadre. Et tenir un cadre, lorsque c'est fait avec loyauté, clarté et humanité, est peut-être plus protecteur que beaucoup de discours familiaux.

Un cadre, ce n'est pas de la froideur. Un cadre, c'est ce qui permet de savoir où l'on est. Ce qui est dû, ce qui ne l'est pas. Ce qui peut être demandé, ce qui doit être refusé. Ce qui relève de l'écoute, ce qui relève du droit, ce qui relève du management, ce qui relève de la santé. Un cadre fiable n'empêche pas l'humanité. Il l'empêche seulement de se perdre dans des promesses floues.

C'est précisément parce que l'entreprise n'est pas une famille qu'elle doit être juste. Cette phrase me semble centrale.

Si l'entreprise était une famille, on pourrait peut-être tout expliquer par l'amour, le lien, l'histoire, la fidélité. Mais elle ne l'est pas. Elle est un espace organisé, hiérarchisé, contractuel, traversé par des rapports de pouvoir, des intérêts économiques, des contraintes collectives, des obligations légales et des situations humaines parfois très sensibles. Elle ne peut donc pas se contenter de bonnes intentions. Elle doit construire des garanties.

La justice de traitement vaut mieux qu'une affection proclamée. La clarté des règles vaut mieux qu'une chaleur sélective. La loyauté de la parole vaut mieux qu'une proximité de façade. L'attention aux situations vaut mieux qu'un grand récit familial dans lequel chacun est invité à se sentir membre du clan, jusqu'au jour où le clan annonce, très professionnellement, qu'il doit "se réorganiser".

Une humanité adulte

Il y a d'ailleurs une ironie assez fine dans cette affaire. Lorsque tout va bien, l'entreprise aime parfois dire qu'elle est une famille. Lorsque les choses se tendent, elle redevient assez vite une organisation. Le tutoiement recule, les formules se sécurisent, les mails se relisent, les décisions se contractualisent, et l'on découvre que l'on appartenait peut-être à une famille, mais avec période d'essai, clause de mobilité et comité de direction.

Ce n'est pas grave en soi. Ce qui est grave, c'est de ne pas le dire clairement.

Car les salariés peuvent entendre beaucoup de choses lorsqu'elles sont dites loyalement. Ils peuvent entendre qu'une entreprise a des contraintes, qu'un cadre existe, que certaines décisions seront difficiles, que l'organisation ne peut pas être le lieu de réparation de toutes les fragilités de la vie. Mais ils supportent beaucoup moins bien les doubles discours : être appelés "famille" lorsqu'il faut donner davantage, puis redevenir des variables d'ajustement lorsque l'économie se rappelle au souvenir de tous.

L'entreprise n'est pas une famille, donc. Et c'est peut-être une bonne nouvelle. Parce qu'une famille peut aimer mal, pardonner trop, ne jamais dire les choses, confondre attachement et emprise, loyauté et silence, histoire commune et impossibilité de partir. L'entreprise, elle, peut faire mieux dans son registre à elle : définir des règles, prévenir les risques, reconnaître les contributions, organiser le dialogue, protéger la santé, traiter les alertes, accompagner les parcours, poser des limites, assumer ses décisions.

Ce n'est pas moins humain. C'est autrement humain.

Le travail a besoin d'une humanité adulte, pas d'une fiction affective. Une humanité qui n'exige pas d'être aimé pour être respecté. Une humanité qui ne demande pas aux salariés de prouver leur loyauté par l'effacement de leurs limites. Une humanité qui sait qu'un collectif n'a pas besoin de se prendre pour une famille pour être solidaire. Il a besoin de règles justes, de managers fiables, de RH accessibles, d'espaces de parole, de relais, de reconnaissance et d'une certaine décence dans la manière de traiter les personnes.

La décence est un mot moins spectaculaire que la famille. Mais dans l'entreprise, elle est souvent plus utile. Elle ne promet pas l'amour. Elle promet mieux, peut-être : ne pas abuser de l'attachement, ne pas instrumentaliser la loyauté, ne pas faire passer une exigence organisationnelle pour une preuve d'affection, ne pas demander à chacun de donner "comme à la maison" dans un lieu qui, précisément, n'est pas la maison.

Le contraire de la confusion affective n'est pas l'indifférence. C'est la justesse. Le contraire du discours familial n'est pas la froideur. C'est le cadre. Le contraire de l'amour proclamé n'est pas le mépris. C'est le respect.

Alors oui, l'entreprise n'est pas une famille. Et c'est mieux ainsi.

À condition, bien sûr, qu'elle ne se serve pas de cette vérité pour devenir sèche, distante ou brutale.

Et le respect, contrairement à l'amour, a cet avantage considérable au travail : il peut s'organiser.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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