Le bon profil a-t-il remplacé le bon travail ?
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
Nous vivons une époque professionnelle où il ne suffit plus toujours de bien travailler. Il faut aussi savoir le dire. Le rendre visible. Le rendre lisible. Le présenter dans le bon format, avec la bonne intensité, le bon vocabulaire, la bonne cohérence narrative.
Ce n'est pas entièrement regrettable. Après tout, savoir expliquer ce que l'on fait est une compétence. Rendre son travail intelligible, transmettre son expérience, clarifier sa valeur, donner à voir ce que l'on apporte : tout cela compte. Le travail qui reste trop discret finit parfois par disparaître derrière sa propre modestie, et personne n'a réellement intérêt à devenir le secret le mieux gardé de son organisation.
Mais quelque chose mérite tout de même d'être interrogé. À force de chercher des profils visibles, cohérents, fluides, immédiatement racontables, ne risque-t-on pas de moins regarder le travail réel ?
Le bon profil. Le bon travail.
Le bon profil a de nombreuses qualités. Il est net. Il sait tenir en quelques lignes. Il se présente avec ordre, parfois avec élégance. Il connaît les mots attendus : impact, leadership, agilité, transversalité, conduite du changement, sens du collectif, culture du résultat. Il transforme une expérience en récit, une transition en opportunité, une difficulté en apprentissage. Il sait faire de la continuité une trajectoire, de l'adaptation une promesse, et parfois d'une compétence encore fragile une projection très bien éclairée.
Le bon travail, lui, est souvent plus embarrassant à raconter. Il n'a pas toujours la bonne lumière. Il ne produit pas toujours un événement. Il ne se résume pas proprement dans une phrase d'accroche. Il avance par ajustements, par attention, par anticipation, par transmission. Il consiste parfois à éviter qu'un problème n'arrive, ce qui est une activité assez ingrate en matière de reconnaissance : il est difficile d'obtenir une médaille pour une crise qui n'a pas eu lieu.
Et pourtant, dans beaucoup d'organisations, c'est précisément là que se loge une partie essentielle de la compétence. Le bon travail sécurise avant que l'on ait besoin de réparer. Il relie avant que le collectif ne se fragmente. Il alerte avant que la situation ne se dégrade. Il explique, traduit, vérifie, stabilise. Il soutient parfois la qualité d'un service, la confiance d'une équipe, la fluidité d'un dossier, sans jamais produire ce moment spectaculaire où chacun pourrait dire : voilà, c'est là que tout s'est joué.
Certaines personnes travaillent si bien que leur travail devient invisible. Lorsqu'il est bien fait, il se voit parfois moins que lorsqu'il manque. Le dossier est fluide, donc on oublie le soin qu'il a demandé. Le collectif tient, donc on ne mesure plus les médiations qui l'empêchent de se fissurer.
Le salarié expérimenté absorbe, ajuste, clarifie, et finit parfois par être moins remarqué que celui qui arrive après l'incendie avec une présentation très convaincante sur la manière dont il a tenu le tuyau.
Il y a là une petite injustice du regard. Nous voyons plus facilement le spectaculaire que le solide. Le spectaculaire se raconte bien. Il aime les avant-après, les urgences résolues, les transformations visibles, les succès immédiatement partageables. Le solide, lui, travaille dans la durée. Il ne fait pas toujours événement. Il évite parfois que les événements regrettables se produisent. C'est moins photogénique, évidemment. On organise rarement un séminaire pour célébrer ce qui ne s'est pas effondré.
Et pourtant, c'est souvent ce travail-là qui fait tenir le reste.
L'angle mort de l'époque du profil
Le risque n'est donc pas que les personnes apprennent à parler de leur travail. Le risque serait même inverse : trop de professionnels compétents ne savent pas toujours rendre visible ce qu'ils portent réellement. Le problème commence lorsque l'organisation reconnaît mieux la mise en récit du travail que le travail lui-même. Lorsque la visibilité devient une preuve. Lorsque l'aisance à se présenter est confondue avec la profondeur professionnelle.
C'est peut-être l'un des angles morts de notre époque du profil. Le profil, par nature, simplifie. Il sélectionne, agence, rend cohérent, donne une forme. Il n'est pas mensonger pour autant. Il est même souvent nécessaire. Mais il reste une construction. Il montre ce qui peut être montré. Il ordonne ce qui fut parfois beaucoup plus chaotique. Il donne à la carrière une ligne que le travail réel, lui, n'a pas toujours eue la gentillesse de suivre.
Le travail, lui, déborde toujours son résumé. Il contient des arbitrages invisibles, des renoncements intelligents, des savoir-faire silencieux, des responsabilités officieuses, des coopérations discrètes, des fatigues contenues. Il contient tout ce qui ne figure pas dans la fiche de poste mais permet pourtant au poste d'être tenu. Il contient la qualité d'un jugement, la précision d'un geste, la mémoire d'un collectif, l'intelligence d'une situation, la capacité à sentir qu'un sujet va mal tourner avant que le tableau de bord ne consente à clignoter.
Ces choses-là sont difficiles à profiler. Elles ne tiennent pas toujours dans les formats contemporains de la valeur professionnelle. Elles demandent de l'observation, du temps, de la proximité avec le travail réel. Elles supposent que l'on ne se contente pas de regarder ceux qui parlent le mieux de ce qu'ils font, mais que l'on sache aussi reconnaître ceux dont le travail permet aux autres de travailler mieux.
Ce que l'organisation doit savoir lire
Il ne suffit pas de demander aux salariés de mieux valoriser leur travail. Il faut aussi que les organisations apprennent à mieux le lire. Cela suppose de ne pas confondre visibilité et contribution, présence et utilité, aisance et compétence, récit et réalité. Cela suppose de regarder les métiers dans leur épaisseur, pas seulement dans leur version présentable.
Car une organisation qui ne reconnaît que ce qui se voit finit par orienter les comportements vers ce qui se montre. Chacun apprend alors à produire la preuve de son utilité, à documenter sa valeur, à rendre son action plus visible, parfois au détriment de l'action elle-même. Il ne faut plus seulement faire ; il faut faire savoir que l'on fait. Il ne faut plus seulement réussir ; il faut produire le commentaire, le résumé, la bande-annonce et, si possible, la citation inspirante qui ira avec.
Si le bon profil devient plus important que le bon travail, on risque de fabriquer une culture où l'on récompense davantage l'exposition que la contribution. Où les métiers les plus discrets deviennent les moins reconnus. Où les personnes les plus fiables finissent par porter silencieusement ce que d'autres savent mieux raconter. Où l'on confond la capacité à occuper l'espace avec la capacité à faire tenir ce qui, sans bruit, soutient l'organisation.
Ce n'est pas seulement injuste pour les personnes. C'est dangereux pour le travail lui-même. Parce que le travail réel ne disparaît jamais sans coût. Lorsqu'il n'est plus regardé, il se fatigue. Lorsqu'il n'est plus reconnu, il se retire. Lorsqu'il est trop longtemps confondu avec une évidence, il finit par manquer. Et ce jour-là, l'organisation découvre souvent avec surprise que ce qui semblait aller de soi reposait en réalité sur des compétences très concrètes, très situées, très patientes, mais insuffisamment nommées.
Le bon profil n'est donc pas l'ennemi du bon travail. Il peut l'aider à exister, à circuler, à être compris, à ouvrir des portes. Mais il ne devrait jamais devenir son substitut. Une organisation mature devrait pouvoir tenir les deux : aider les personnes à mieux rendre visible ce qu'elles font, et se donner les moyens de reconnaître ce qui ne se rend pas spontanément visible.
Elle devrait savoir demander non seulement : qui sait parler de son travail ? Mais aussi : qui fait tenir le travail ? Qui sécurise sans bruit ? Qui voit avant les autres ? Qui prévient les ruptures ? Qui rend les choses possibles sans toujours les signer ? Qui apporte de la qualité là où l'on ne regarde plus parce que, justement, tout fonctionne ?
Il y a une grande différence entre être visible et être indispensable. Les deux peuvent se rejoindre, bien sûr. Mais lorsqu'ils se séparent, il serait prudent de ne pas toujours choisir ce qui brille le plus vite.
Il y a une grande différence entre être visible et être indispensable. Lorsqu'ils se séparent, il serait prudent de ne pas toujours choisir ce qui brille le plus vite.
Le travail réel n'a pas toujours le bon profil.
Il n'a pas toujours la bonne lumière, le bon vocabulaire, le bon résumé en trois lignes.
Mais il a parfois cette qualité plus rare : il tient.

