Le pouvoir ne devient pas innocent entre les mains d’une femme
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.
Il y a des sujets qui demandent moins du courage que de la justesse. Celui-ci en fait partie.
Il oblige à tenir ensemble deux vérités que notre époque aime parfois séparer pour mieux les opposer. La première est que les violences faites aux femmes, notamment les violences sexuelles, les prédations, les intimidations, les silences organisés et les tolérances de couloir, ne peuvent pas être regardées sans interroger la place des hommes, les codes masculins, les effets de groupe, les protections tacites et les complicités ordinaires. La seconde est qu'aucune identité, même longtemps tenue à distance du pouvoir, ne rend ce pouvoir automatiquement juste lorsqu'elle finit par l'exercer.
Il faut donc avancer sans facilité. Ni contre les femmes, ni pour leur sanctification. Ni dans le vieux réflexe qui consisterait à minimiser les violences masculines en répondant trop vite que « les femmes aussi », formule paresseuse qui ne pense rien et sert souvent à refermer ce qui venait à peine d'être ouvert. Ni dans l'illusion inverse, plus flatteuse mais tout aussi pauvre, qui ferait du féminin une garantie morale, une assurance relationnelle, une forme spontanée de douceur introduite dans l'entreprise par la seule présence d'un visage de femme.
Le sujet n'est pas la femme. Le sujet est le pouvoir. Plus exactement : ce que le pouvoir fait à celles et ceux qui l'exercent, ce qu'il autorise, ce qu'il révèle, ce qu'il déforme parfois, ce qu'il permet de protéger ou d'abîmer selon les cadres qui l'entourent, les limites qui le contiennent, les contre-pouvoirs qui le travaillent et l'éthique qui le traverse. Un pouvoir tenu par un homme peut être juste ou brutal. Un pouvoir tenu par une femme peut être courageux ou destructeur. Le genre éclaire certaines scènes ; il ne les explique jamais toutes.
Le réel résiste à la symétrie confortable
Nous avons longtemps eu raison de regarder les violences qui s'inscrivent dans des rapports de domination masculine. Il fallait nommer ce qui était tu, entendre ce qui était disqualifié, faire apparaître les mécanismes par lesquels des femmes se retrouvaient seules à porter la gêne, la peur, la honte ou la perte professionnelle, pendant que certains hommes continuaient d'être décrits comme brillants, séducteurs, maladroits, importants, « un peu comme ça ». Il fallait regarder la prédation comme une scène sociale, avec ses témoins, ses rires, ses silences, ses arrangements, ses lâchetés minuscules et ses protections très efficaces.
Mais il serait intellectuellement malhonnête de s'arrêter là et de faire comme si toutes les autres formes de pouvoir se distribuaient ensuite selon une géographie morale simple : les hommes du côté du risque, les femmes du côté du refuge. Le réel résiste à cette symétrie confortable. Il résiste même avec une certaine vigueur.
Une femme peut exercer le pouvoir avec une précision remarquable, une attention fine aux effets humains, une capacité à décider sans écraser, à tenir une ligne sans humilier, à porter l'autorité sans la confondre avec la domination. Beaucoup le font. Ces femmes existent, et il serait injuste de ne pas les voir. Mais une femme peut aussi humilier, exclure, manipuler, organiser la rivalité, distribuer la reconnaissance comme une faveur, punir par le silence, construire une réputation, enfermer une personne dans une lecture définitive, utiliser la proximité comme un instrument de contrôle, se protéger derrière une image relationnelle impeccable, ou transformer la bienveillance déclarée en petite administration de la dépendance.
Ce constat ne retire rien aux violences faites aux femmes. Il retire seulement au féminin le privilège impossible de l'innocence automatique.
C'est peut-être là que commence la difficulté. Après avoir dû conquérir des places longtemps refusées, les femmes se retrouvent parfois prises dans une attente paradoxale. Elles doivent exercer le pouvoir, mais sans trop en avoir l'air. Décider, mais rester douces. Arbitrer, mais demeurer maternelles. Réussir, mais ne pas sembler dures. Diriger, mais continuer d'incarner une forme de chaleur morale qui rassure tout le monde. Il faudrait qu'elles entrent dans les lieux de pouvoir tout en réparant, par leur seule présence, ce que le pouvoir a longtemps produit de brutalité.
Cette attente n'est pas une libération. C'est une assignation plus élégante.
Les femmes n'ont pas à être meilleures que les hommes pour avoir le droit d'exercer le pouvoir. Elles doivent pouvoir être regardées comme des sujets politiques et professionnels complets, c'est-à-dire capables de discernement, de courage, d'erreur, d'ambition, de dureté, de loyauté, de fragilité, de grandeur et parfois de faute. Les priver de cette complexité, même pour les valoriser, c'est encore les maintenir dans une fonction morale particulière. La véritable égalité ne consiste pas à supposer les femmes meilleures. Elle consiste à les prendre assez au sérieux pour examiner leur pouvoir avec la même exigence.
Changer le visage du pouvoir ne suffit pas à changer sa mécanique
C'est précisément ce que certaines organisations ont du mal à faire. Elles savent parfois se rassurer trop vite lorsqu'un poste sensible, une fonction de management, une responsabilité RH, une direction ou une mission d'écoute prend un visage féminin. Comme si la présence d'une femme suffisait à garantir la délicatesse du traitement, la sécurité de la parole, la qualité de la décision, l'absence d'emprise ou la justesse relationnelle. L'organisation peut alors croire qu'elle a transformé le pouvoir alors qu'elle n'a parfois fait que changer son incarnation.
Or changer le visage du pouvoir ne suffit pas à changer sa mécanique. Une femme peut entrer dans une organisation dure et y introduire une autre manière de décider. Elle peut aussi reprendre la dureté existante, l'ajuster, la rendre plus acceptable, parfois même plus difficile à contester parce qu'elle se présentera sous des formes plus relationnelles, plus enveloppées, plus psychologisées. Le pouvoir ne parle pas toujours la même langue selon les corps qui l'exercent. Cela ne veut pas dire qu'il aurait une nature différente. Cela veut dire qu'il peut se vêtir autrement.
Là où certains pouvoirs se manifestent par l'ordre, la verticalité, la conquête, la froideur ou la séduction, d'autres passent par des voies plus obliques : la maîtrise de l'ambiance, la distribution subtile des proximités, les confidences sélectionnées, la faveur accordée puis retirée, l'art de faire sentir sans dire, l'usage de la réputation comme outil de régulation, le contrôle du groupe par la chaleur ou par le froid. Ces formes ne sont pas réservées aux femmes. Mais lorsqu'elles sont exercées par des femmes, elles peuvent bénéficier d'un malentendu protecteur : l'idée qu'il s'agirait d'attention, de sensibilité, d'intuition, de souci relationnel. Il faut alors regarder de plus près.
L'attention respecte la liberté de l'autre. L'emprise organise cette liberté autour de soi. L'attention écoute sans confisquer. L'emprise écoute pour mieux savoir où agir. L'attention ouvre un espace. L'emprise crée une dette. L'attention n'a pas besoin d'être reconnue en permanence comme bienveillante. L'emprise supporte mal de ne pas être remerciée. Cette frontière est essentielle, car le vocabulaire du soin, lorsqu'il n'est pas travaillé par une éthique de la limite, peut devenir un vocabulaire de pouvoir.
Nous vivons dans des organisations qui parlent beaucoup d'écoute, de bienveillance, d'accompagnement, de care, de développement, de confiance, de sécurité psychologique. Ces mots ne sont pas faux. Ils peuvent même être indispensables. Mais ils deviennent dangereux lorsqu'ils protègent l'image du pouvoir plus qu'ils ne protègent les personnes exposées à ses effets. Un pouvoir qui se dit bienveillant ne cesse pas pour autant d'être un pouvoir. Il décide, évalue, distribue, promeut, exclut, interprète, sanctionne, autorise, refroidit, reconnaît ou retire sa reconnaissance. Le sourire n'annule pas la dissymétrie.
Certaines violences professionnelles sont d'autant plus difficiles à nommer qu'elles ne ressemblent pas à l'image attendue de la violence. Elles ne crient pas. Elles ne frappent pas la table. Elles ne menacent pas frontalement. Elles avancent par atmosphère. Par insinuation. Par retrait progressif de confiance. Par phrases qui n'ont l'air de rien. Par silences punitifs. Par proximité accordée à certains et refusée à d'autres. Par récits déposés avant que la personne puisse répondre. Par soupçons de personnalité : trop fragile, trop intense, trop compliquée, pas assez fiable, pas assez collective, pas dans le bon état d'esprit. Ces mots ne blessent pas toujours immédiatement. Ils classent. Et ce classement peut suffire à déplacer une carrière, une crédibilité, une place dans le groupe.
Une femme peut subir cela. Une femme peut aussi le produire. Le dire n'abîme pas la cause des femmes. Cela l'honore, au contraire, parce que cela refuse de la fonder sur une fable. Les femmes ne sont pas défendables parce qu'elles seraient pures. Elles sont défendables parce qu'elles sont des sujets de droit, des sujets de travail, des sujets politiques, des sujets humains. Leur dignité n'a pas besoin d'innocence. Elle a besoin de justice.
Le pouvoir se transmet parfois comme une blessure qui a réussi
C'est pourquoi il faut aussi se méfier d'une phrase souvent prononcée avec une satisfaction assez trouble : « les femmes sont dures entre elles ». Cette formule mérite méfiance. Elle sert trop souvent à enfermer les femmes dans une rivalité supposée naturelle. Elle réactive un vieux soupçon, celui d'un féminin divisé par essence. Pourtant, il serait tout aussi faux d'ignorer que certaines organisations fabriquent des rivalités entre femmes, surtout lorsqu'elles raréfient les places, récompensent les trajectoires d'exception et laissent entendre qu'il n'y aura pas d'espace pour toutes.
Lorsque la place est étroite, la lutte pour l'occuper peut devenir féroce. Ce n'est pas une vérité biologique. C'est une production institutionnelle.
Une femme placée dans un système qui exige qu'elle prouve plus que les autres, qu'elle ne tremble pas, qu'elle soit irréprochable, peut finir par reprendre à son compte les codes mêmes qui l'ont blessée. Certaines s'en libèrent. D'autres les perfectionnent. D'autres encore les transmettent sans toujours s'en apercevoir, convaincues d'aider les suivantes à devenir solides alors qu'elles les initient peut-être à une forme de dureté inutile. Le pouvoir se transmet parfois comme une blessure qui a réussi.
Voilà pourquoi l'analyse ne peut pas se contenter de désigner des personnes. Il faut regarder les cadres. Les attentes. Les raretés organisées. Les modèles de réussite. Les sanctions informelles. Les cultures qui valorisent la dureté dès qu'elle produit des résultats, puis s'étonnent de ses effets humains. Une femme qui exerce durement le pouvoir n'agit pas dans le vide. Mais elle exerce aussi dans un environnement qui récompense certaines manières de tenir, de décider, de résister, de ne pas paraître atteinte.
Il faut donc articuler les deux niveaux : la responsabilité personnelle et la mécanique institutionnelle. Sans responsabilité personnelle, tout se dissout dans le système. Sans lecture institutionnelle, tout se réduit à des tempéraments. Une personne peut mal exercer le pouvoir et une organisation peut avoir rendu cet exercice probable, utile, rentable ou invisible. Une organisation peut afficher des valeurs d'écoute et laisser prospérer, sous ces mêmes valeurs, des formes fines d'emprise ou d'humiliation.
Le féminin peut alors devenir une caution. Non parce que les femmes seraient complices par nature, mais parce que les institutions aiment les signes qui les dispensent de transformation réelle. Une femme à un poste de pouvoir peut servir de preuve visible : voyez, les choses ont changé. Une femme dans une fonction d'écoute peut servir de garantie symbolique : voyez, la parole est en sécurité. Mais les récits institutionnels ne doivent jamais être confondus avec les effets réels. La question demeure : que se passe-t-il pour celles et ceux qui dépendent de ce pouvoir ?
C'est toujours là qu'il faut revenir. Aux effets. Non à l'intention proclamée. Non à l'identité de la personne. Non au vocabulaire employé. Non à la beauté des valeurs affichées. Aux effets. Qui parle plus librement depuis que ce pouvoir s'exerce ? Qui se tait davantage ? Qui se sent protégé ? Qui se sent observé ? Qui reçoit de la reconnaissance ? Qui la perd sans comprendre ? Qui peut contredire ? Qui doit plaire ? Qui devient dépendant d'une proximité ? Qui se retrouve réduit à une réputation ? Qui sort grandi de la relation de pouvoir, et qui en sort rétréci ?
Le pouvoir se juge à cela. Il se juge à sa capacité à produire de l'espace plutôt que de la peur, de la clarté plutôt que de la confusion, de la limite plutôt que de l'emprise, de la décision plutôt que de l'arbitraire, du désaccord possible plutôt que de la loyauté affective obligatoire. Il se juge à sa manière de supporter la contradiction. Un pouvoir juste n'exige pas que les autres l'aiment pour qu'il puisse décider. Un pouvoir fragile, lui, réclame souvent l'adhésion émotionnelle en plus de l'obéissance professionnelle. Il veut être suivi, compris, reconnu, parfois admiré. Lorsqu'il ne l'est pas, il se vexe. Et un pouvoir vexé devient rarement un pouvoir sûr.
Aucune identité ne dispense de l'éthique
Cette question vaut pour les hommes comme pour les femmes. Mais elle prend une forme particulière lorsque le pouvoir féminin est supposé plus relationnel, plus intuitif, plus proche, plus humain. Car cette proximité supposée peut devenir un piège pour celles et ceux qui la reçoivent. Si une femme de pouvoir se présente comme attentive, à l'écoute, protectrice, presque maternelle dans certains contextes, la personne qui souffre de son management peut avoir plus de difficulté à se faire entendre. Comment dire que la bienveillance affichée fait mal ? Comment nommer une violence qui se déclare soucieuse de votre progression ? Comment contester une emprise qui s'est présentée comme confiance ? Comment refuser une proximité qui se donne pour un privilège ?
Le pouvoir enveloppé laisse parfois moins de prises que le pouvoir brutal. Le pouvoir brutal choque, mais il se voit mieux. Le pouvoir enveloppé fatigue, brouille, rend incertain. La personne qui le subit finit par douter de sa propre lecture. Elle se demande si elle n'exagère pas, si elle n'est pas ingrate, si elle ne manque pas de maturité, si elle ne devrait pas être reconnaissante d'être autant accompagnée. Ce doute est l'un des effets les plus dangereux des pouvoirs relationnels mal limités. Ils déplacent le conflit à l'intérieur de la personne, puis la rendent responsable de ne pas supporter ce qui lui est imposé sous une forme acceptable.
Il faut pourtant pouvoir le dire : certaines femmes peuvent exercer cette forme-là de pouvoir. Non toutes. Non par nature. Non plus que les hommes n'exercent tous les mêmes formes de domination. Mais certaines femmes, dans certaines places, avec certaines histoires, dans certaines organisations, peuvent prendre appui sur une image de douceur, d'écoute, de compétence relationnelle ou de souci des personnes pour exercer une pression très difficile à nommer. Le pouvoir a plusieurs instruments. Certains sont plus visibles que d'autres.
La question n'est donc pas de savoir si les femmes seraient dangereuses. La question est de savoir pourquoi nous avons parfois du mal à regarder leurs usages du pouvoir lorsqu'ils ne correspondent pas à l'image attendue. Peut-être parce que nous avons besoin de figures de réparation. Peut-être parce que nous avons longtemps vu les femmes du côté des victimes, et qu'il devient difficile d'admettre qu'une personne appartenant à un groupe exposé puisse, dans une autre configuration, exercer une domination.
Mais la vie sociale n'obéit pas à cette dramaturgie. Une personne peut avoir été dominée dans un rapport et dominante dans un autre. Une femme peut avoir subi du sexisme et exercer une violence managériale. Un homme peut appartenir au groupe statistiquement associé à certaines prédations et être, dans une situation précise, celui qui protège, qui alerte, qui refuse, qui recadre. Une victime possible n'est pas une sainte permanente. Un membre d'un groupe dominant n'est pas un coupable essentiel. Les rapports sociaux existent, mais ils ne remplacent pas l'examen des actes.
Cette distinction est capitale. Sans elle, nous ne pensons plus. Nous distribuons des rôles. Or les organisations de travail ont besoin de pensées plus fines que des distributions de rôles. Elles doivent pouvoir nommer les violences genrées lorsqu'elles existent, sans transformer le genre en explication universelle. Elles doivent pouvoir soutenir les femmes victimes de comportements masculins, sans faire de toutes les femmes des figures naturellement protectrices. Elles doivent pouvoir interroger le pouvoir masculin, sans absoudre le pouvoir féminin.
Rien ne civilise le pouvoir automatiquement. Ni le genre. Ni le diplôme. Ni l'expérience. Ni la réputation. Ni la gentillesse apparente. Ni les mots de la bienveillance. Le pouvoir se civilise par des limites, des règles, des contre-pouvoirs, une culture du désaccord, une capacité à regarder les effets produits, une éthique de la parole, une attention aux personnes vulnérabilisées par la relation hiérarchique ou fonctionnelle. Il se civilise lorsqu'il accepte de ne pas être cru sur parole. Il se civilise lorsqu'il supporte que les autres puissent dire : ce que vous faites produit cela, même si ce n'était pas votre intention.
Cette réflexion n'est pas antiféministe. Elle est même, à sa manière, profondément féministe, si le féminisme ne consiste pas à remplacer une mythologie par une autre, mais à rendre possible une égalité adulte. Une égalité où les femmes ne sont ni tenues à l'écart du pouvoir, ni obligées de l'exercer comme des saintes réparatrices. Une égalité où elles peuvent être jugées sur leurs actes, leurs décisions, leurs effets, leurs responsabilités. Une égalité où leur accès au pouvoir ne les transforme ni en symboles décoratifs, ni en cautions morales, ni en exceptions à examiner avec indulgence.
Prendre les femmes au sérieux, c'est aussi prendre au sérieux ce qu'elles font lorsqu'elles exercent le pouvoir. Tout le reste est une forme de condescendance. Une condescendance flatteuse, certes, mais une condescendance tout de même. Celle qui dit : parce que vous êtes une femme, nous vous croyons spontanément plus douce, plus sûre, plus morale, plus humaine. Cette phrase ressemble à un compliment. Elle est un piège.
Il faut donc sortir de l'angélisme. Non pour entrer dans le soupçon. Pour entrer dans la responsabilité. La responsabilité de regarder le pouvoir sans se laisser séduire par son visage. La responsabilité de ne pas confondre représentation et transformation. La responsabilité de nommer les violences masculines lorsqu'elles existent, sans faire du féminin une zone d'immunité. La responsabilité, enfin, de refuser la paresse des catégories trop propres.
Le travail n'a pas besoin de nouvelles fables. Il a besoin d'une lecture plus exigeante. Une femme au pouvoir peut ouvrir une autre manière de faire. Elle peut aussi reproduire les brutalités qu'elle a rencontrées, s'abriter derrière une image de soin, utiliser la relation comme un instrument, confondre proximité et maîtrise, exigence et dureté, intuition et procès, écoute et capture. Ces deux possibilités doivent rester pensables ensemble. C'est inconfortable. Mais la pensée commence souvent là où le confort moral se retire.
Aucune identité ne dispense de l'éthique. Ni celle d'homme. Ni celle de femme. Ni celle de victime. Ni celle de dirigeant. Ni celle de personne engagée, sensible, brillante, courageuse ou supposément bienveillante. L'éthique commence là où l'identité ne suffit plus à plaider pour soi.
Dans l'entreprise, cela signifie regarder ce que le pouvoir fait réellement. À qui il donne de l'air. À qui il retire de la place. Qui peut parler. Qui se tait. Qui doit plaire. Qui peut contredire. Qui devient dépendant. Qui se retrouve interprété avant même d'être entendu. Qui sort plus libre de la relation, et qui en sort plus petit.
Le reste peut avoir de l'importance. Le parcours, le genre, l'histoire, les obstacles traversés, les symboles déplacés. Tout cela compte. Mais rien de tout cela ne suffit à rendre un pouvoir juste.
La justice d'un pouvoir ne se déclare pas.
Elle se vérifie dans ce qu'il laisse vivre.

