Le dialogue social n’est pas un supplément de politesse

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Sur le terrain, l'économie n'arrive jamais sous la forme d'un concept. Elle arrive plus modestement, et souvent plus durement. Un poste n'est pas remplacé. Une équipe absorbe une charge qui n'était pas la sienne. Un planning est recomposé. Une organisation est « ajustée ». Une mobilité est présentée comme une opportunité, avec cette nuance très particulière qui permet parfois aux nécessités de garder une tenue correcte.

Au départ, il y a des chiffres, des arbitrages, des budgets, des contraintes de marché, des décisions de groupe, des objectifs de rentabilité, des modèles qui se transforment ou des marges qui se réduisent. Mais au bout de la chaîne, il y a rarement un tableau Excel qui vient s'expliquer lui-même. Il y a une salle, des salariés, des managers, des représentants du personnel, et une voix qui annonce.

Souvent celle des RH. Souvent celle d'une direction. Parfois les deux.

C'est ainsi que l'économie emprunte la voix des RH. Et c'est là que commence une confusion très humaine : on confond facilement l'origine d'une décision avec le visage qui l'incarne. Celui qui annonce devient celui qui décide. Celui qui explique devient celui qui impose. Celui qui traduit devient celui qui a écrit la langue.

Le visage soulage la colère, mais il ne dit pas toujours l'origine de la décision.

Cette phrase n'a pas pour objet de dédouaner. Elle invite au contraire à une exigence plus grande : nommer précisément les responsabilités. Car une colère mal adressée peut être légitime dans ce qu'elle ressent, mais insuffisante dans ce qu'elle comprend. Et une responsabilité mal située devient vite une responsabilité introuvable.

Dans l'entreprise, toutes les contraintes ne naissent pas au même endroit. Certaines viennent de choix économiques lointains, d'une gouvernance, d'un siège, d'un marché, d'un actionnaire, d'une tutelle, d'un modèle financier qui impose ses effets avant même que les personnes concernées aient pu en entendre les raisons. D'autres relèvent de choix internes, de priorités locales, de cultures managériales, de renoncements successifs, ou d'une certaine habitude à laisser les collectifs compenser ce que l'organisation n'a pas voulu, pas su ou pas pu penser.

Tout cela n'est pas équivalent. Et c'est précisément parce que tout n'est pas équivalent que le dialogue social devient indispensable.

Un dialogue social de qualité sert d'abord à distinguer

Non pas pour distribuer les bons et les mauvais rôles. Non pas pour transformer une contrainte économique en conversation aimable. Mais pour mettre de la précision là où le discours général aime parfois installer du brouillard.

Distinguer ce qui est réellement contraint de ce qui reste arbitrable. Ce qui vient d'une obligation de ce qui relève d'un choix. Ce qui ne peut pas être évité de ce qui pourrait être aménagé. Ce qui est fermé de ce qui peut encore être travaillé. Ce que l'économie impose de ce que l'organisation ajoute parfois par méthode, par calendrier, par silence ou par manière.

Cette distinction peut sembler technique. Elle est pourtant profondément sociale. Lorsqu'une direction dit : « nous n'avons pas le choix », le dialogue social doit permettre de demander, sans procès d'intention mais sans naïveté non plus : de quel choix parlons-nous exactement ? Le choix du principe ? Le choix du rythme ? Le choix des moyens ? Le choix des personnes concernées ? Le choix de l'accompagnement ? Le choix de la parole laissée aux collectifs ?

Car il y a presque toujours un endroit où quelque chose reste possible. Pas toujours beaucoup. Pas toujours assez. Pas toujours ce que l'on souhaiterait. Mais quelque chose. Un délai, une méthode, une information plus loyale, une priorité revue, une charge reconnue, un accompagnement réel, une alerte entendue avant qu'elle ne devienne un dommage.

C'est souvent dans ce « quelque chose » que se loge la responsabilité humaine.

La contrainte peut venir de loin ; la manière, elle, se joue toujours très près. Elle se joue dans le moment où l'on informe. Dans les mots que l'on choisit. Dans ce que l'on ose dire et dans ce que l'on préfère envelopper. Dans la place donnée aux représentants du personnel. Dans le temps laissé aux questions. Dans l'honnêteté sur les marges réelles. Dans la reconnaissance de ce qui sera perdu. Dans la capacité à entendre la colère sans la réduire trop vite à une résistance au changement.

« Résistance au changement » a l'élégance des formules qui expliquent beaucoup sans regarder très longtemps. Elle permet parfois de déplacer le sujet : ce ne serait plus la décision qui interroge, ni la méthode, ni ses effets, mais ceux qui auraient simplement du mal à suivre. C'est commode. Ce n'est pas toujours juste.

Les salariés ne souffrent pas seulement des décisions difficiles. Ils souffrent aussi de la manière dont elles arrivent. Ils souffrent d'être informés trop tard, consultés trop peu, associés trop superficiellement. Ils souffrent lorsque leur expérience du travail arrive après les arbitrages, après les tableaux, après les supports, après les mots déjà relus. Ils souffrent quand on leur demande d'être constructifs dans un espace où l'essentiel semble déjà construit.

La différence entre communication et dialogue

La communication annonce. Elle explique, parfois très clairement. Elle organise la circulation de l'information. Elle a son utilité, et il serait injuste de la mépriser. Mais elle reste insuffisante si elle ne permet pas au réel de remonter.

Le dialogue social, lui, ne se contente pas de faire descendre une décision. Il met la décision à l'épreuve du travail. Il demande : que va-t-elle produire dans les équipes ? Que va-t-elle déplacer dans les métiers ? Quelle charge va glisser ? Quelle autonomie va se réduire ? Quelle responsabilité va s'alourdir ? Quel manager de proximité va se retrouver à porter une injonction impossible ? Quel collectif tient déjà par des arrangements invisibles que personne n'a pris la peine de nommer ?

Le dialogue social sert à rendre visible ce que les chiffres ne voient pas toujours immédiatement. Non parce que les chiffres seraient inutiles, mais parce qu'ils ne disent jamais tout. Ils indiquent une masse salariale, un effectif, un coût, une évolution, une performance. Ils ne disent pas toujours le travail réel, la fatigue accumulée, le sens qui se déplace, la confiance qui se fissure, la dignité qui demande à ne pas être traitée comme une variable secondaire.

C'est pourquoi le dialogue social n'est pas un supplément de politesse. Il n'est pas le moment où l'on ajoute quelques égards à une décision déjà close. Il n'est pas le vernis relationnel d'une contrainte économique. Il n'est pas une cérémonie destinée à donner une forme présentable à ce qui ne serait plus discutable.

Il est une méthode de lucidité collective.

Une responsabilité qui engage tout le monde à sa juste place

Cette méthode engage les directions, qui ne peuvent pas se contenter d'invoquer le contexte comme s'il s'agissait d'un personnage autonome. Elle engage les RH, parce que traduire une contrainte ne consiste pas seulement à l'administrer proprement. Elle engage les représentants du personnel, dont le rôle est précisément d'introduire dans la discussion ce que l'organisation risque de ne pas voir depuis le haut. Elle engage enfin les managers, souvent placés à l'endroit le plus délicat : assez proches du terrain pour recevoir les effets, rarement assez puissants pour modifier seuls les causes.

La qualité du dialogue social ne se mesure pas au nombre de réunions tenues, ni à la courtoisie des échanges, ni à l'épaisseur des documents transmis. Elle se mesure à la capacité réelle d'une organisation à laisser le dialogue produire quelque chose : une précision, un ajustement, un renoncement, une alerte prise au sérieux, une conséquence mieux anticipée, une responsabilité mieux située.

Un dialogue social peut être poli et pauvre. Il peut être tendu et utile. Il peut être inconfortable et nécessaire. La maturité sociale d'une organisation ne consiste pas à éviter toute tension ; elle consiste à créer les conditions pour que la tension éclaire au lieu d'abîmer davantage.

Il faut le dire avec diplomatie, mais le dire tout de même : certaines organisations communiquent beaucoup et dialoguent peu. Elles informent avec soin, mais écoutent avec prudence. Elles présentent avec méthode, mais ouvrent peu de marges. Elles consultent dans les formes, mais assez tard pour que la consultation ressemble davantage à une étape qu'à une possibilité.

Or, lorsque l'économie emprunte la voix des RH, la qualité de cette voix compte. Non pour rendre agréable ce qui ne l'est pas. Non pour transformer une décision difficile en récit mobilisateur. Non pour demander aux salariés d'adhérer à ce qui les inquiète. Mais pour ne pas ajouter à la contrainte économique une brutalité sociale évitable.

La parole qui ne demande pas d'adhérer à ce qui fait mal

Il y a des décisions douloureuses qui restent dignes parce qu'elles sont conduites avec clarté. Et il y a des décisions peut-être justifiables sur le papier qui deviennent profondément maltraitantes parce qu'elles sont conduites trop vite, trop haut, trop tard, ou dans une langue si lisse qu'elle finit par ne plus laisser de place à ce que les personnes vivent réellement.

La qualité du dialogue social commence peut-être là : dans le refus de confondre maîtrise du langage et considération.

Dire les choses simplement. Dire ce qui est certain et ce qui ne l'est pas. Dire ce qui est contraint et ce qui reste ouvert. Dire ce qui sera difficile sans demander aux personnes de le trouver immédiatement stimulant. Dire ce qui sera perdu, parce que toute transformation ne produit pas seulement du nouveau ; elle retire aussi des repères, des habitudes, des équilibres, parfois une part de métier.

Cette parole-là n'affaiblit pas l'autorité. Elle la rend plus fiable.

Une organisation n'est pas toujours libre de ses contraintes. Mais elle reste responsable de la manière dont elle les rend partageables.

Voilà pourquoi il est trop court de faire des RH ou des directions les seuls mauvais objets de l'entreprise. Et il serait tout aussi court de les présenter comme de simples messagers d'une économie qui les dépasserait entièrement. Leur responsabilité n'est pas partout, mais elle existe. Elle réside dans la traduction, dans la loyauté, dans le processus, dans l'écoute, dans les marges qu'ils cherchent ou qu'ils renoncent à chercher, dans la manière dont ils permettent au réel de remonter avant qu'il ne casse.

C'est une responsabilité moins spectaculaire que la décision elle-même, mais elle n'est pas secondaire.

Car entre l'économie et les salariés, il y a toujours une traversée. Cette traversée peut être sèche, verticale, administrative. Elle peut aussi être plus exigeante, plus loyale, plus humaine, sans perdre en sérieux. C'est précisément là que le dialogue social trouve sa nécessité : non pour empêcher le réel d'être difficile, mais pour éviter qu'il soit imposé sans intelligence collective.

La maturité sociale d'une organisation ne consiste pas à éviter toute tension. Elle consiste à créer les conditions pour que la tension éclaire au lieu d'abîmer davantage.

Le dialogue social n'est pas un supplément de politesse.

C'est une manière de tenir le réel à plusieurs.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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