Le corps sommé de se tenir, la tenue de soi rarement exigée
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
Il faut commencer par une distinction, parce que sans elle le sujet se dégrade vite. Il existe des métiers où le corps n'est pas une image. Il est l'instrument même du travail, son appui, sa condition, parfois sa limite.
Le corps d'une danseuse ou d'un danseur porte une technique, une mémoire, une discipline, une précision douloureuse. Le corps d'un militaire, d'un pompier, d'un maître-nageur, d'un sauveteur engage une capacité réelle : courir, porter, nager, contenir, intervenir, protéger, répondre à l'urgence sans que le corps trahisse la fonction au moment même où celle-ci réclame sa pleine présence. Dans ces métiers-là, l'exigence physique ne relève pas d'une mode. Elle appartient au réel.
Cette distinction posée, le reste devient beaucoup plus intéressant.
Car hors de ces métiers où le corps est réellement convoqué par la fonction, quelque chose, dans notre époque, s'est mis à exiger des corps une disponibilité étrange. Une disponibilité moins professionnelle qu'esthétique, moins nécessaire que symbolique. Il ne suffit plus tout à fait d'exercer son métier, de tenir son poste, de respecter ses engagements, de produire un travail juste. Il faudrait encore que le corps témoigne.
Témoigner de quoi, exactement ? D'une discipline. D'une énergie. D'une hygiène de vie. D'une capacité à ne pas se laisser aller. D'un rapport supposément sain à soi-même. D'une forme de maîtrise intérieure rendue visible par l'apparence extérieure. Le corps devient alors une sorte de pièce justificative silencieuse. Il ne parle pas officiellement, bien sûr. Rien n'est écrit ainsi. Mais les signes circulent. Les images travaillent. Les attentes se déposent.
Quand le corps entraîné devient une grammaire de la valeur
Les entreprises installent des salles de sport, financent des dossards pour des marathons, organisent des challenges de pas, célèbrent les kilomètres parcourus, les corps qui courent, les équipes qui transpirent ensemble sous le blason très propre de la cohésion. Elles parlent de santé, de prévention, d'équilibre, de qualité de vie, et une partie de cela peut être juste. Le mouvement peut sauver des dos, calmer des nerfs, redonner du souffle, créer une respiration dans des journées trop assises.
Mais cette promotion du corps performant glisse parfois vers autre chose. Elle fabrique une esthétique du bon salarié : tonique, mobile, volontaire, capable de se dépasser, de tenir la cadence, de transformer sa fatigue en objectif, son corps en preuve, son repos lui-même en stratégie de performance. Le marathon devient alors moins une course qu'une métaphore managériale. La salle de sport devient moins un équipement qu'un signe culturel.
Le problème n'est pas que des salariés courent. Le problème commence lorsque le corps entraîné devient, même discrètement, une grammaire de la valeur.
Car le corps, dans cette logique, ne se contente plus d'aller bien. Il doit montrer qu'il va bien. Il doit afficher sa forme, sa jeunesse relative, sa résistance, sa capacité à ne pas porter trop ostensiblement les années, les charges, les grossesses, les maladies, les nuits courtes, les trajets, les deuils, les aidances, les fatigues anciennes. Il doit rassurer le regard. Il doit confirmer que la personne reste dans le champ du désirable professionnel, c'est-à-dire dans cette zone où le visible ne vient pas troubler l'idée que le travail se fait avec des êtres toujours suffisamment disponibles.
Voilà ce qui dérange : non le soin, non le sport, non l'élégance, non l'effort physique lorsqu'il est choisi, nécessaire, heureux, réparateur ou simplement personnel. Ce qui dérange, c'est l'inflation morale du visible, cette manière contemporaine de demander au corps de prouver la qualité d'une personne, comme si la fermeté d'une silhouette, la fraîcheur d'un visage ou la régularité d'une pratique sportive disaient quelque chose de décisif sur la tenue d'une conduite.
Or se tenir ne signifie pas seulement tenir son corps. La langue française, lorsqu'elle ne paresse pas, nous offre ici une précision remarquable. Se tenir, c'est avoir une posture, certes. Mais c'est aussi avoir une conduite. C'est ne pas se laisser tomber dans ses propres facilités. C'est habiter son comportement avec une exigence minimale.
Une conduite qui se relâche se rationalise longtemps
Cette tenue-là semble beaucoup moins exigée. Un corps qui se relâche se remarque vite. Une conduite qui se relâche se rationalise longtemps. Une apparence qui sort des codes expose au commentaire silencieux. Une manière de parler qui humilie peut rester protégée par le talent, l'ancienneté, le tempérament, le pouvoir, la performance.
Une silhouette fatiguée devient un signe. Une parole brutale devient un style. Un visage marqué inquiète. Une conduite négligée s'explique. Une personne qui ne ferait pas assez attention à son apparence sera vite soupçonnée de se négliger ; une personne qui ne fait pas assez attention à ce qu'elle produit dans son comportement bénéficie souvent d'une indulgence plus vaste, plus patiente, presque organisée.
La disproportion mérite d'être regardée. Nous demandons aux corps de ne pas déborder, mais nous tolérons des comportements qui débordent partout. Nous demandons aux corps de rester disciplinés, mais nous acceptons des paroles mal tenues, des humeurs imposées, des attitudes envahissantes, des manières de décider qui écrasent, des égos laissés en liberté sous prétexte qu'ils obtiennent des résultats. Nous demandons au visible de se corriger, mais nous demandons beaucoup moins à la conduite de se reprendre.
Cette asymétrie traverse aussi le travail. Une entreprise peut promouvoir le bien-être, le sport, la santé, la mobilité, le corps actif, tout en laissant prospérer des comportements qui usent beaucoup plus sûrement les personnes qu'une absence de stretching. Elle peut installer une salle de sport et tolérer un management sec. Acheter des dossards et laisser des équipes courir après des arbitrages jamais rendus. Célébrer la vitalité collective et détourner le regard devant les petites violences quotidiennes.
Le corps est alors invité à se maintenir dans une organisation qui ne tient pas toujours ses propres comportements.
Ce paradoxe n'est pas anecdotique. Il révèle une hiérarchie contemporaine des exigences. Ce qui se voit se travaille. Ce qui se photographie s'améliore. Ce qui peut entrer dans une communication interne devient vite une preuve de modernité. Une salle de sport se montre. Un dossard se partage. La tenue de soi, elle, se voit moins immédiatement. Elle ne se résume pas en affiche. Elle n'offre pas toujours de récit simple.
Pourtant, quelle force
La tenue de soi est une discipline plus exigeante que beaucoup de disciplines visibles. Elle demande une vigilance sans public. Elle demande de se relire intérieurement, de se reprendre avant d'abîmer, de ne pas se raconter trop vite que nous sommes seulement ainsi faits. Elle demande de distinguer l'authenticité de la négligence, le caractère de la facilité, l'exigence de la dureté, le pouvoir de l'autorisation permanente.
Il est parfois plus simple de courir dix kilomètres que de retenir une phrase inutilement blessante. Plus simple de tenir un régime que de tenir une relation professionnelle sans la charger de son humeur. Plus simple de sculpter un corps que de discipliner sa manière de prendre la parole. Plus simple de compter ses pas que de mesurer ses effets.
Cette comparaison ne déprécie pas l'effort physique. Elle rappelle seulement que toutes les disciplines ne reçoivent pas la même reconnaissance sociale. La discipline du corps est visible, valorisable, parfois admirable. La discipline de conduite est plus secrète. Elle produit moins d'éclat. Elle se manifeste surtout par ce qui n'a pas été abîmé : une réunion qui ne bascule pas, une phrase qui ne blesse pas, une limite posée sans humilier, une décision expliquée sans écraser, une puissance tenue sans devenir domination.
Le travail a besoin de cette discipline-là. Il en a même un besoin vital. Les organisations ne souffrent pas seulement de corps trop peu entraînés. Elles souffrent de comportements mal tenus, de paroles approximatives, de responsabilités déplacées, de colères maquillées en exigence, de négligences relationnelles installées dans les habitudes. Elles souffrent de personnes qui savent très bien se présenter, mais beaucoup moins se conduire.
Le mot "tenue" est précieux parce qu'il ne moralise pas grossièrement. Il ne réclame ni gentillesse obligatoire, ni douceur permanente, ni effacement des aspérités. Une personne peut avoir de la tenue et être ferme. Avoir de la tenue et dire non. Avoir de la tenue et contester. Avoir de la tenue et déranger. La tenue n'est pas la docilité. Elle est la forme que prend une force lorsqu'elle accepte de ne pas se dégrader en brutalité.
Une colère peut avoir de la tenue. Une opposition peut avoir de la tenue. Une autorité peut avoir de la tenue. Même une rupture peut avoir de la tenue, si elle ne se vautre pas dans l'humiliation, la revanche ou le désordre moral.
Ce qui manque parfois, ce n'est pas la douceur. C'est la forme. Cette capacité à ne pas déverser, ne pas s'imposer comme un climat, ne pas faire de sa propre intensité une charge pour les autres. Cette capacité à se respecter assez pour ne pas se laisser gouverner par ses automatismes les plus pauvres.
Car la tenue de soi commence là : dans la relation à soi-même. Elle suppose de ne pas se dispenser de soi-même. De ne pas considérer son tempérament comme une fatalité commode. De ne pas prendre ses blessures, son stress, sa fatigue, son ancienneté, son statut ou sa compétence pour des autorisations.
Dans ce sens, la tenue de soi est une forme de bonne éducation, si nous acceptons de rendre à cette expression un peu de noblesse. Elle ne désigne pas ici le dressage social, les codes poussiéreux ou l'art de se tenir correctement à table pendant que tout le reste s'effondre. Elle désigne autre chose : la conscience que notre manière d'exister produit des effets ; la capacité à ne pas faire porter aux autres notre absence de forme ; le refus de confondre liberté et déversement, sincérité et rudesse, fatigue et droit de blesser. Cette bonne éducation-là n'est pas mondaine. Elle est presque politique : elle rend la vie commune un peu plus habitable.
La cohérence exigerait autre chose
Il serait peut-être temps de remettre cette exigence au cœur du travail. Pas sous la forme d'une morale rigide, ni d'un règlement des bonnes manières. Le travail n'a pas besoin d'un catéchisme comportemental supplémentaire. Il a besoin d'une intelligence plus fine des effets. Il a besoin de nommer ce que certaines conduites produisent. Il a besoin de dire qu'une compétence technique ne compense pas tout, qu'un résultat ne blanchit pas une manière, qu'une performance ne dispense pas de se tenir.
C'est là que l'entreprise a une responsabilité. Elle ne peut pas promouvoir la santé visible et tolérer l'usure comportementale. Elle ne peut pas célébrer les corps qui courent et fermer les yeux sur les comportements qui font fuir. Elle ne peut pas transformer le bien-être en vitrine et laisser les personnes se débrouiller avec des paroles qui les entament.
La cohérence exigerait autre chose. Elle exigerait de reconnaître que la santé au travail ne se joue pas seulement dans les corps, les postures ergonomiques, les pas quotidiens, les fruits au bureau ou les abonnements sportifs. Elle se joue aussi dans la manière dont les personnes se tiennent, dont les responsables exercent leur pouvoir, dont les désaccords se formulent, dont les tensions sont reprises, dont les excès sont nommés.
Le corps vieillit. Il change. Il porte les années, les événements, les charges, les métabolismes, les accidents, les maternités, les maladies, les nuits, les saisons. Cette vérité devrait inspirer plus d'humilité que de correction permanente. La tenue de soi, en revanche, peut se travailler jusqu'au bout. Elle peut même s'affiner avec le temps, lorsque l'expérience ne devient pas suffisance, lorsque la fatigue ne devient pas sécheresse, lorsque la position ne devient pas licence.
Les personnes ne sont pas seulement comme elles sont. Elles sont aussi comme elles acceptent de se laisser être. Cette phrase vaut pour le corps, dans la mesure où chacun peut et veut en prendre soin. Elle vaut plus encore pour la conduite. Nous ne sommes pas responsables de tout ce que le corps traverse. Nous sommes davantage responsables de la forme donnée à nos gestes, à nos paroles, à notre manière d'occuper l'espace.
Nous pourrions rêver d'une époque moins obsédée par la maîtrise visible et plus attentive à la qualité des conduites. Une époque qui ne confonde pas le corps entretenu avec la personne tenue. Une époque qui sache admirer la force physique lorsqu'elle est nécessaire, mais qui n'oublie pas d'exiger cette autre force, plus silencieuse : la force de ne pas se laisser aller dans sa manière d'être.
Le corps est sommé de se tenir.
La tenue de soi, elle, reste trop rarement exigée.
Et dans cette asymétrie se lit une époque : très attentive aux surfaces, beaucoup moins à la qualité de ce qui les habite.

