Barbie a-t-elle les compétences ?

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Je vais avancer avec prudence sur ce sujet, et peut-être même avec une modestie inhabituelle, ce qui mérite déjà d'être signalé. La beauté au travail fait partie de ces thèmes que l'on approche avec des pincettes, des guillemets, un extincteur à proximité et, idéalement, une porte de sortie.

On sent bien que le sujet existe. On sent bien qu'il agit. Mais dès qu'il faut le nommer, quelque chose se raidit. Nous préférons parler de posture, de présence, d'allure, de charisme, d'image professionnelle, de crédibilité, de "bonne présentation". La beauté, elle, reste dans le couloir. Elle n'a pas de badge officiel, mais elle entre tout de même dans la pièce.

Et c'est peut-être cela qui mérite d'être regardé.

Non pas pour écrire un article sur "les belles femmes", formule déjà beaucoup trop pauvre, beaucoup trop piégeuse, beaucoup trop satisfaite d'elle-même. Non pas pour faire de l'apparence un destin, ni pour réduire les trajectoires professionnelles à un visage, une silhouette, une conformité plus ou moins heureuse aux critères d'une époque. Mais pour interroger une contradiction plus fine, et plus embarrassante : le monde professionnel prétend évaluer les compétences, alors même qu'il continue parfois de lire les corps.

Je ne suis pas au cœur intime de ce sujet, ou en tout cas je ne crois pas l'être de manière évidente. Mais je n'ai jamais considéré que l'on devait être directement concerné par une question pour accepter de la penser. Ce serait d'ailleurs une manière assez étroite de concevoir la réflexion sociale. Il y a des sujets qui nous regardent parce qu'ils traversent les autres, les organisations, les recrutements, les promotions, les regards, les silences, les petits déplacements invisibles de la crédibilité.

Barbie, à cet endroit, est une image intéressante. Non pas Barbie comme simple poupée blonde et souriante. Barbie comme symbole. Comme fabrication. Comme norme visible. Comme forme presque industrielle de féminité lisible. Barbie n'est pas seulement belle. Elle est conçue pour correspondre à une idée de la beauté, à une idée de la féminité, à une idée de ce que l'on regarde avant même de se demander ce que cela pense, produit, comprend, décide ou construit.

D'où la question, volontairement un peu insolente : Barbie a-t-elle les compétences ?

La question pourrait faire sourire. Elle est pourtant moins légère qu'elle n'en a l'air. Car il arrive encore que les femmes soient prises dans une injonction impossible : être visibles sans l'être trop, féminines sans être disqualifiées, agréables au regard sans que ce regard ne vienne aussitôt brouiller la reconnaissance de leurs compétences.

Ce qui ouvre la porte peut ensuite fracturer la crédibilité

La beauté peut ouvrir une porte. Ou, plus exactement, une certaine beauté. Celle qui correspond aux codes attendus, au bon moment, dans le bon milieu, avec la bonne intensité. Une beauté socialement recevable, suffisamment maîtrisée pour être valorisée, mais pas assez affirmée pour devenir suspecte. Car tout est là : ce qui ouvre parfois une porte peut ensuite fracturer la crédibilité.

On vous voit. Puis il faut prouver que l'on aurait dû vous écouter.

L'apparence produit parfois un crédit initial, un accueil plus favorable, une attention plus rapide. Mais ce crédit n'est pas toujours gratuit. Il peut se transformer en dette. Il faut alors rembourser en sérieux, en preuves, en travail supplémentaire, en modestie bien dosée, en compétence irréprochable. Il faut montrer que l'on n'est pas là par malentendu esthétique. Que le regard posé sur soi ne résume pas ce que l'on vaut. Que la place occupée ne doit rien à une faveur de perception.

C'est assez cruel, au fond. Car la même conformité qui peut favoriser une entrée peut devenir un motif de soupçon. Trop soignée, donc peut-être superficielle. Trop séduisante, donc peut-être moins crédible. Trop visible, donc peut-être moins technique. Trop féminine, donc peut-être moins solide. On voit très bien la petite mécanique. Elle ne se dit pas toujours ainsi, bien sûr. Elle serait trop grossière. Elle préfère des mots plus élégants : "elle manque peut-être d'épaisseur", "elle doit encore asseoir sa légitimité", "elle fait très image", "elle est brillante, mais…".

Ah, le "mais". Ce petit escalier de secours de la pensée. Il permet de ne pas dire frontalement ce qui gêne, tout en le laissant circuler. Il permet d'admirer et de diminuer dans le même mouvement. Il permet de reconnaître une qualité tout en installant un doute.

Et dans le cas des femmes, ce doute s'accroche souvent à des choses très anciennes : le corps, l'âge, la séduction supposée, la maternité possible, la douceur attendue, l'autorité jugée trop dure ou trop légère selon l'éclairage du jour.

Le problème n'est donc pas que la beauté existe. Le problème est que le regard professionnel prétend parfois ne pas la voir, alors même qu'il l'utilise, la récompense, la surveille, la soupçonne ou la sanctionne.

L'évaluation qui se trouble

Ce serait presque plus simple si l'apparence était un critère officiel. Au moins, nous pourrions le contester proprement. Mais elle travaille rarement à visage découvert. Elle avance sous des noms convenables : présentation, prestance, aisance, charisme, impact, image, présence. Tous ces mots ne sont pas illégitimes. Ils peuvent avoir un sens professionnel réel. Mais ils peuvent aussi devenir des portes discrètes par lesquelles entrent des jugements moins avouables.

Que mesure-t-on vraiment lorsqu'on dit d'une femme qu'elle "présente bien" ? Sa capacité à représenter l'entreprise ? Son aisance relationnelle ? Sa conformité aux codes sociaux d'un milieu ? Sa manière de rassurer le regard ? Et que mesure-t-on lorsqu'on dit, à l'inverse, qu'elle est "trop apprêtée", "trop visible", "trop sûre d'elle", "pas assez naturelle" ? À quel moment l'apparence cesse-t-elle d'être observée pour devenir un dossier à charge ?

Le monde du travail aime beaucoup les compétences, en théorie. Il les liste, les cartographie, les évalue, les développe, les met dans des référentiels. Il aime les tableaux, les niveaux, les grilles, les entretiens, les critères. Mais dans le réel, la compétence n'arrive jamais seule. Elle arrive portée par un corps, un visage, une voix, un âge, un genre, une manière d'entrer dans une pièce. Et c'est précisément pour cela que l'évaluation professionnelle demande autant de rigueur.

Parce qu'il ne suffit pas de dire que l'on évalue les compétences pour que le regard cesse d'évaluer autre chose. Il ne suffit pas de proclamer l'égalité pour désactiver les vieux réflexes. Il ne suffit pas d'afficher l'inclusion pour empêcher les normes esthétiques de continuer à produire leurs petits effets de tri.

La perfection est décorative. La compétence est active.

C'est peut-être cela, le vrai sujet. Non pas savoir si la beauté favorise la réussite. La question est trop simple. Le vrai sujet serait plutôt : que faisons-nous professionnellement de ce que nous voyons d'abord ?

Sommes-nous capables de reconnaître qu'un premier regard peut orienter une impression sans lui laisser gouverner l'évaluation ? Sommes-nous capables de distinguer l'allure de la compétence, le charme de la fiabilité, la conformité esthétique de la valeur professionnelle ? Sommes-nous capables d'admettre que certaines femmes doivent encore traverser une double épreuve : correspondre assez aux codes pour ne pas être disqualifiées, puis s'en détacher assez pour être prises au sérieux ?

Car Barbie, dans l'imaginaire collectif, est rarement supposée compétente. Elle est supposée parfaite, ce qui n'est pas du tout la même chose.

La perfection est décorative. La compétence est active. La perfection se regarde. La compétence se mesure dans le réel, dans les décisions, dans le travail, dans la méthode, dans l'expérience, dans les résultats, dans la capacité à tenir une complexité sans la réduire à une image. Confondre les deux, c'est enfermer les femmes dans une vitrine, puis s'étonner qu'elles demandent une salle de réunion.

Il faudrait donc apprendre à déplacer le regard. Non pas faire comme si l'apparence n'existait pas. Ce serait naïf, et peut-être même hypocrite. Nous sommes des êtres de perception. Nous voyons avant d'analyser. Nous ressentons avant de classer. Nous sommes traversés par des impressions, des stéréotypes, des habitudes culturelles, des normes esthétiques que nous n'avons pas toujours choisies.

Mais nous pouvons décider ce que nous faisons de ce premier regard. C'est là que commence le sérieux.

Dans le recrutement, dans la promotion, dans l'évaluation, dans la reconnaissance professionnelle, la question ne devrait jamais être : cette femme correspond-elle à une image ? Elle devrait être : que sait-elle faire, que comprend-elle, que produit-elle, que construit-elle, comment travaille-t-elle, que permet-elle aux autres de mieux faire, quelle valeur réelle apporte-t-elle ?

Le reste peut exister. Mais il ne doit pas gouverner.

Alors, Barbie a-t-elle les compétences ? Peut-être. Peut-être même davantage que ce que le regard pressé accepte d'imaginer.

Mais la question la plus intéressante n'est pas là.

La vraie question est de savoir pourquoi, avant même d'ouvrir son dossier, quelqu'un aura encore eu besoin de vérifier si son apparence plaidait pour elle, contre elle, ou à sa place.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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