La santé au travail à l’épreuve d’un travail sans frontières

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

On parle beaucoup de santé au travail dans l'entreprise. On rédige des procédures, on déploie des politiques de prévention, on rappelle le droit à la déconnexion. Pourtant, dans le réel, le travail a depuis longtemps débordé des murs qui étaient censés le contenir.

Il est partout. Dans les trains, les métros, les halls d'attente, les chambres d'hôtel, les téléphones, les entre-deux de la journée. Le travail ne se limite plus à un lieu, ni même à un horaire. Il s'invite dans tous les interstices de la vie ordinaire, comme s'il allait de soi que chaque minute disponible doive être occupée, rentabilisée, exploitée.

C'est là qu'apparaît une première contradiction. Nous parlons de bien-être au travail, mais le travail ne reste plus au travail. La politique de prévention, aussi nécessaire soit-elle, ne peut pas suivre partout. Aucune procédure ne sera placardée sur chaque quai de gare, dans chaque rame, sur chaque écran personnel.

La dette perpétuelle

Ce travail sans frontières ne repose pas uniquement sur des contraintes extérieures. Bien sûr, il y a les délais, les charges, les attentes implicites. Mais il y a aussi ce que chacun emporte en soi : des habitudes installées, la peur d'être débordé, le besoin d'anticiper, de combler, de se rassurer, de prouver, de ne pas laisser s'accumuler.

Beaucoup vivent aujourd'hui leur rapport au travail comme une forme de dette perpétuelle. Il y a toujours quelque chose à avancer, à rattraper, à traiter. Toujours un message en attente, un dossier non clos, une disponibilité à manifester. Dans ces conditions, les temps de trajet, d'attente ou de transition ne sont plus vécus comme des espaces neutres. Ils deviennent des moments dans lesquels il faudrait rembourser quelque chose.

C'est peut-être là que se loge une part du risque contemporain. Non pas seulement dans l'excès de travail demandé, mais dans l'impossibilité croissante à cesser de produire. Quand le travail installe en chacun le sentiment de n'être jamais tout à fait à jour, il devient plus difficile de reconnaître ses limites, plus difficile de s'autoriser une pause, plus difficile encore de considérer qu'un moment sans production n'est pas un moment perdu.

La question convoque aussi autre chose : la capacité de chacun à apprécier s'il est, à cet instant, au bon endroit pour produire ce qu'il produit. Suis-je réellement disponible, lucide, ajusté, en état de travailler ici, maintenant ?

Redevenir le premier prescripteur de sa propre protection

Dire cela ne revient pas à faire peser la responsabilité de la santé sur les seuls salariés. La prévention institutionnelle demeure indispensable. Les obligations de l'employeur demeurent essentielles. Mais lorsque le travail se diffuse dans toute la vie, il faut aussi reconnaître que la santé au travail dépend, en partie, de la possibilité laissée à chacun de redevenir le premier prescripteur de sa propre protection.

Se protéger, parfois, ne consiste pas à mieux optimiser. Cela consiste à ne pas ouvrir son ordinateur. À différer. À laisser un trajet être un trajet. À ne pas transformer chaque entre-deux en temps productif. À retrouver le pouvoir d'apprécier qu'il existe des moments, des lieux et des états intérieurs qui ne sont pas faits pour travailler.

La santé au travail ne peut plus être pensée uniquement à l'intérieur de l'entreprise. Parce que le travail, lui, n'y reste plus.

Tant que nous n'aurons pas regardé en face cette extension silencieuse du travail à toute la vie ordinaire, nous continuerons sans doute à parler de prévention là où, dans les faits, beaucoup vivent déjà sous le régime d'une dette perpétuelle.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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