La mort nous va-t-elle psy bien ?

Toute ressemblance avec nos vies, nos peurs, nos amours et nos absences ne relève malheureusement pas de la coïncidence.

Il m’a fallu rassembler un certain courage pour écrire ces lignes. Non pour accomplir quelque prouesse littéraire, mais pour m’approcher de territoires que je connais suffisamment pour en mesurer les blessures, sans prétendre pour autant comprendre ce que chacun y traverse. Certains sujets réclament davantage que des mots. Ils exigent de consentir à regarder ce que nous préférerions parfois tenir à distance. Je vais donc m’y aventurer, avec mes chagrins, mes émerveillements, mes convictions et quelques irrévérences, parce que je ne connais pas d’autre manière de faire honneur à la vie que de ne pas détourner les yeux de ce qui la menace.

Dans les entreprises, les absences ont des noms, des codes, des durées, des procédures et quelquefois même des couleurs dans les logiciels de gestion. Il y a les arrêts de travail pour maladie, les congés de proche aidant, ceux de solidarité familiale, les aménagements du temps de travail et les dispositifs de maintien dans l’emploi. Les uns concernent celui qui souffre, les autres celui qui accompagne. Les droits ne sont pas identiques, leurs conditions d’ouverture non plus, mais tous participent d’une même nécessité : permettre que le travail n’ajoute pas ses exigences à des existences déjà suffisamment éprouvées.

Ces protections sont précieuses, et je ne voudrais surtout pas en diminuer l’importance. Seulement, j’observe depuis longtemps combien le langage administratif possède cette faculté étonnante de donner aux situations humaines une apparence d’organisation qui contraste avec le désordre qu’elles abritent. Une absence est enregistrée, un justificatif transmis, une indemnisation étudiée, une date de retour envisagée. Le dossier avance. La situation paraît prise en charge. Pourtant, quelque part derrière ces opérations parfaitement nécessaires, une personne vient peut-être d’apprendre qu’elle est gravement malade, tandis qu’une autre découvre qu’aimer de toutes ses forces ne lui permettra pas de la protéger de tout.

Leurs journées, désormais, ne se ressemblent plus tout à fait. La première peut apprendre à distinguer des résultats biologiques, à comprendre des protocoles thérapeutiques, à attendre des rendez-vous dont dépend parfois la couleur des semaines suivantes. La seconde tente d’aménager son emploi du temps, d’accompagner sans étouffer, de rassurer sans mentir, d’anticiper sans céder à la panique. Entre deux consultations, il reste les courses, les factures, les enfants, les lessives, les réunions professionnelles et cette contrariété parfaitement ordinaire de découvrir qu’il n’y a plus de café au petit déjeuner. La vie n’a pas la délicatesse de suspendre ses petites obligations lorsque surviennent les grandes épreuves.

Et c’est heureux, parfois. Car au milieu du tumulte médical, une dispute au sujet d’une place de stationnement ou un fou rire parfaitement idiot peuvent restituer quelques minutes de cette existence familière dont la maladie menace de modifier les contours. Les gens malades ne deviennent pas soudain des personnages tragiques entièrement consacrés à leur souffrance. Ils conservent leurs goûts, leurs défauts, leurs impatiences, leur humour, leurs désirs. Ils peuvent redouter un examen et se réjouir d’un dîner, pleurer le matin et rire l’après-midi, vouloir être entourés puis réclamer qu’enfin tout le monde leur fiche la paix. Il serait regrettable que la maladie leur confisque jusqu’au droit d’être contradictoires.

Pourtant, derrière cet extraordinaire effort d’organisation, derrière les traitements, les rendez-vous, les arrêts de travail et les attentions de l’entourage, circule parfois une pensée que chacun s’applique à tenir à bonne distance. Une pensée dont le seul énoncé semble susceptible de faire basculer la conversation, comme si prononcer certains mots pouvait leur conférer le pouvoir de précipiter les événements.

Cette pensée, c’est la mort.

Nous disposons d’un vocabulaire remarquablement inventif pour ne pas la nommer. Nous parlons de pronostic réservé, de situation préoccupante, d’évolution défavorable, de maladie contre laquelle il faudra se battre. Nous promettons de garder espoir, nous encourageons à tenir bon, nous rappelons que la médecine accomplit des progrès considérables. Ces précautions peuvent procéder d’une authentique délicatesse et certaines personnes ont profondément besoin de les entendre. Mais elles peuvent aussi dresser autour de la personne malade une frontière invisible, au-delà de laquelle certaines questions deviennent imprononçables. À force de vouloir la protéger de l’angoisse, nous risquons de lui interdire d’exprimer la sienne.

Car parler de la mort ne revient pas à annoncer qu’elle est imminente. Une maladie grave n’est pas nécessairement une maladie dont une personne va mourir prochainement. Des traitements peuvent réussir, des évolutions demeurent incertaines, et la médecine ouvre parfois des perspectives que personne n’avait osé envisager. Mais l’incertitude n’empêche pas la peur. Il est possible de croire aux traitements et de redouter leur échec, de désirer vivre encore longtemps et d’imaginer ce que deviendraient les siens si la vie venait à manquer. Ces pensées ne constituent ni une démission ni un renoncement. Elles appartiennent à cette extraordinaire complexité humaine qui nous permet d’espérer et de trembler dans un même mouvement.

Peut-être faudrait-il simplement laisser aux personnes concernées le choix d’en parler, ou de se taire. Leur permettre d’ouvrir une conversation sans les contraindre à la poursuivre, de prononcer le mot « mort » sans déclencher aussitôt une mobilisation générale de l’optimisme. Certaines voudront tout savoir, d’autres préféreront avancer sans envisager trop loin. Certaines auront besoin de préparer, d’autres de vivre exclusivement dans le présent. Aucune de ces attitudes ne mérite d’être érigée en modèle. La liberté de penser sa propre existence comprend aussi celle de ne pas vouloir penser à sa disparition.

Mais je voudrais approcher une autre inquiétude, plus discrète encore, qui peut parfois devenir aussi dévorante que la peur de mourir elle-même.

Nous imaginons volontiers que le courage d’une personne gravement malade consiste d’abord à supporter les traitements, les douleurs, les incertitudes, les transformations de son corps et l’éventualité de sa disparition. Tout cela réclame des ressources considérables, dont personne ne devrait se permettre de mesurer la quantité. Pourtant, il arrive que l’inquiétude se déplace. Que la pensée quitte son propre corps pour rejoindre ceux des êtres que nous aimons, ceux dont nous connaissons les habitudes, les fragilités, les dépendances, les manières singulières d’avoir besoin de nous.

Que deviendront-ils si je ne suis plus là ? Qui saura reconnaître leurs silences ? Qui s’occupera des choses que j’ai toujours prises en charge sans même y réfléchir ? Comment traverseront-ils les anniversaires, les vacances, les dimanches, tous ces jours ordinaires qui ne demandent presque rien lorsqu’une famille est réunie et deviennent parfois si difficiles lorsqu’une place demeure vide ? Qui prendra soin de celui dont je prenais soin ? Comment les enfants supporteront-ils ce que je ne serai plus capable de leur expliquer ?

À la peur de mourir peut alors s’ajouter une culpabilité dont la violence me paraît particulièrement injuste : celle d’abandonner les siens.

Voilà un sentiment qui mérite, je crois, d’être examiné avec une infinie précaution. Car de quel abandon parlons-nous ? Abandonner suppose habituellement un choix, une décision de se retirer, une responsabilité dans la rupture d’un lien. Or personne ne choisit sa maladie, pas davantage que son évolution. Pourtant, une mère, un père, un conjoint peuvent éprouver l’éventualité de leur mort comme une défection. Ils avaient promis d’être là, de voir grandir, de protéger, d’accompagner, de vieillir ensemble. Ils avaient imaginé des années entières sans jamais songer qu’il faudrait peut-être négocier avec le temps. Et voilà que surgit cette pensée insupportable : je risque de ne pas tenir mes promesses.

Comme si la mort pouvait transformer en faute ce qui ne dépend pas de notre volonté.

Comme si ne plus pouvoir rester revenait à ne pas avoir suffisamment aimé.

Je me demande si nous mesurons vraiment ce que peut représenter cette culpabilité pour quelqu’un qui tente déjà de faire face à une maladie grave. Il lui faudrait supporter ce qui lui arrive et, de surcroît, s’inquiéter de tout ce que son éventuelle absence pourrait infliger aux autres. L’amour, qui devrait constituer un refuge, devient alors parfois le lieu d’une responsabilité impossible à satisfaire. Plus les liens sont précieux, plus la peur de manquer à ceux qui nous aiment peut être déchirante.

C’est à cet endroit que la question du courage prend, à mes yeux, une dimension inattendue.

Nous le convoquons sans cesse auprès des personnes malades. Il faudrait être courageux, combatif, positif, garder le moral, ne jamais baisser les bras. Notre vocabulaire emprunte volontiers à la guerre, comme si la maladie était un adversaire qu’il suffisait d’affronter avec suffisamment de détermination. Certaines personnes puisent une énergie réelle dans cette représentation et elles ont bien entendu le droit de la faire leur. Mais je me méfie de ce que ces encouragements peuvent devenir lorsqu’ils se transforment en prescriptions. À force de célébrer ceux qui se battent, nous risquons d’insinuer que ceux dont la maladie progresse n’auraient pas suffisamment combattu. À force de réclamer du courage, nous pourrions finir par considérer la peur comme un défaut de caractère.

Il n’existe pourtant aucune vertu morale qui garantisse la guérison. La volonté ne commande pas aux cellules, l’optimisme ne remplace pas un traitement et la dignité d’une personne ne dépend jamais de l’issue de sa maladie. Personne ne devrait avoir à devenir héroïque pour mériter de vivre.

Mais peut-être existe-t-il un courage que nous comprenons moins bien parce qu’il ne cherche pas nécessairement à nous protéger nous-mêmes.

Je songe à celui qu’une personne malade pourrait vouloir rassembler, condenser, presque recueillir pour le transmettre à ceux qu’elle aime. Non parce qu’elle aurait renoncé à vivre, mais parce que l’amour possède parfois cette étrange faculté de vouloir prendre soin des autres jusque dans les hypothèses les plus douloureuses. Comme si, redoutant de ne plus pouvoir les protéger par sa présence, elle cherchait à leur laisser suffisamment de force pour affronter son éventuelle absence.

Il faudrait alors inventer une manière de conserver le courage, de le mettre en réserve, de l’enfermer dans de minuscules capsules que les êtres aimés pourraient retrouver au moment où ils en auraient besoin. Des capsules de tendresse, d’affection, de confiance, d’humour. De petites gélules de vie que l’amour aurait préparées à l’avance, non pour guérir le chagrin, mais pour empêcher que celui-ci n’emporte tout sur son passage.

J’aime profondément cette image, peut-être parce qu’elle dit quelque chose de l’inépuisable inventivité de l’affection humaine. Lorsque nous ne pouvons plus promettre de protéger, nous voudrions au moins transmettre de quoi continuer. Lorsque les mots semblent insuffisants, nous cherchons à les charger de tout ce que nous n’aurons peut-être plus l’occasion de dire. Nous voudrions que ceux qui nous aiment puissent un jour retrouver, au détour d’une phrase ou d’un souvenir, une petite réserve de notre présence.

Que contiendraient ces capsules ? Peut-être des recommandations très sérieuses, des paroles tendres, des secrets enfin confiés, quelques conseils pour les grandes décisions. Mais peut-être aussi une recette dont personne ne retrouvera jamais exactement le goût, une chanson chantée faux, une expression absurde répétée pendant des années, une mauvaise habitude qui exaspérait toute la famille et dont l’évocation déclenchera un jour un rire aussi inattendu qu’irrésistible. Les êtres humains ont cette merveilleuse capacité de laisser derrière eux des choses parfaitement insignifiantes qui deviennent, pour ceux qui les aiment, des trésors inestimables.

Il arrive même que la mémoire fasse preuve d’une délicatesse bien plus grande que nos intentions. Nous croyions devoir laisser des paroles magnifiques, des enseignements définitifs, de grandes déclarations d’amour. Et voilà que ressurgit un fou rire dans une voiture, une grimace à table, un surnom ridicule, le souvenir d’une dispute pour savoir qui avait terminé le fromage. L’amour ne conserve pas seulement les grandes heures. Il garde aussi le désordre, les défauts, les petites manies et tout ce qui donnait à une présence son caractère irremplaçable.

Ce sourire qui surgit au milieu des larmes ne retire rien au chagrin. Il ne constitue ni une trahison ni la preuve que la douleur s’efface. Il témoigne simplement de ce que nos liens ne se réduisent pas à leur dénouement. Une existence partagée contient infiniment plus que sa fin.

Mais il faut ici que je me méfie de ma propre tendresse pour cette idée des capsules de courage. Car elle pourrait devenir, à son tour, une terrible injonction.

Après avoir demandé aux malades de supporter les traitements, de préserver leur moral, de rester combatifs et de rassurer leur entourage, faudrait-il encore attendre d’eux qu’ils préparent le courage des survivants ? Qu’ils organisent leur mémoire, rédigent des lettres pour les anniversaires futurs, anticipent les chagrins, imaginent les consolations nécessaires à chacun ? Faudrait-il leur demander de fabriquer une absence supportable, comme si l’amour les obligeait à prendre en charge jusqu’aux conséquences de leur propre disparition ?

Quelle injustice ce serait !

Le désir de transmettre peut être magnifique lorsqu’il naît librement. Il peut apporter du réconfort, procurer de la joie, permettre de partager ce qui compte. Mais il ne doit jamais devenir un devoir. Une personne malade n’a pas à préparer la vie des autres sans elle pour démontrer qu’elle les aime. Elle n’a pas davantage à rédiger son testament affectif parce que son avenir est incertain. Elle peut souhaiter parler de l’année prochaine, acheter une robe pour l’été, réserver un voyage, planter un arbre dont elle espère bien connaître l’ombre. Elle peut aussi choisir de ne rien organiser du tout, sinon son prochain dimanche.

Et puis, à bien y réfléchir, peut-être passons-nous notre vie entière à fabriquer ces capsules sans même le savoir.

Nous les déposons dans les conversations, les gestes recommencés, les colères réconciliées, les repas partagés et les milliers de détails auxquels nous n’accordons presque aucune attention tant ils nous paraissent ordinaires. Nous ne savons pas ce que les autres retiendront de nous. Nous ignorons quelle phrase, quel sourire ou quelle maladresse prendra un jour une importance insouponnée. C’est peut-être heureux. L’amour n’a pas besoin de se savoir en train de constituer des souvenirs pour en laisser.

Reste alors la question de ceux qui accompagnent, de ceux qui aiment et se découvrent parfois radicalement impuissants devant ce qui arrive.

Cette impuissance, je crois qu’il faut l’approcher avec beaucoup de délicatesse. Elle peut surgir au sortir d’une consultation, lorsqu’il faut reprendre la voiture, passer à la pharmacie, penser au dîner et retrouver une apparence de vie ordinaire alors que les paroles du médecin continuent de résonner. Il y a tant de choses que nous voudrions faire pour celui qui souffre, tant de douleurs que nous voudrions lui épargner, tant d’événements dont nous aimerions modifier le cours. Et comme nous n’y parvenons pas, nous finissons parfois par considérer que tout ce que nous faisons à côté ne compte pour rien.

Mais pourquoi faudrait-il mesurer notre puissance à notre capacité de changer ce qui arrive ? L’amour ne dispose d’aucune autorité sur une maladie, et il serait cruel de lui prêter celle qu’il n’a pas. Il conserve pourtant une puissance considérable, celle de circuler entre les êtres, de faire parvenir à l’autre de l’affection, de l’attention, de la considération, parfois à travers des gestes si modestes que nous n’osons même pas leur reconnaître une valeur. Une main qui se pose sur une autre, un repas préparé sans bruit, quelques paroles échangées au milieu de la nuit, une présence qui ne demande rien : aucune de ces choses ne commande à l’avenir, mais elles peuvent changer profondément la manière d’habiter le présent. Ne pas avoir de pouvoir sur ce qui arrive n’équivaut pas à être privé de toute puissance auprès de celui qui le traverse.

Nous aurions tort de mépriser cette puissance au seul motif qu’elle ne peut accomplir l’impossible.

Accompagner quelqu’un ne consiste pas à devenir responsable de sa guérison, pas davantage qu’à trouver les mots qui feraient disparaître sa peur. Il arrive que la présence la plus juste soit une présence silencieuse, et que la parole la plus précieuse soit celle qui ne cherche pas à corriger ce que l’autre ressent. Une personne peut avoir besoin d’avouer qu’elle a peur de mourir sans entendre aussitôt qu’elle doit garder espoir. Elle peut pleurer sans souhaiter être consoleé, parler de ses enfants sans attendre qu’une solution soit proposée, confier son inquiétude pour son conjoint sans qu’il faille immédiatement la convaincre que tout ira bien.

Nous confondons parfois le réconfort avec l’obligation de rassurer. Pourtant, il existe une différence considérable entre accueillir une peur et vouloir la faire taire. Lorsque deux personnes s’aiment, chacune peut être tentée de protéger l’autre de ses propres inquiétudes. La personne malade dissimule ses angoisses pour ne pas accabler son entourage ; les proches cachent les leurs pour ne pas désespérer celui qu’ils accompagnent. Chacun prend soin de l’autre avec une telle application qu’ils finissent parfois par ne plus pouvoir se dire ce qui les traverse.

Deux solitudes peuvent ainsi se construire au cœur même d’un amour immense.

Je ne crois pas qu’il faille tout se dire. Il existe des silences choisis, des pensées que nous souhaitons garder pour nous, des moments où la parole serait une violence supplémentaire. Mais il devrait être possible de parler de la mort sans être immédiatement reconduit vers la vie, de parler de la peur sans recevoir une leçon de courage, de dire son impuissance sans être considéré comme inutile. La sincérité n’oblige pas à renoncer à l’espérance. Elle évite seulement de faire de l’espérance une consigne.

Et puisqu’il est question de ceux qui accompagnent, je voudrais accorder une pensée particulière à ceux dont la souffrance demeure moins visible parce qu’ils ne sont pas les malades. Les conjoints, les parents, les enfants, les amis, les proches qui accompagnent. Ceux qui apprennent un diagnostic, s’inquiètent de résultats, organisent des déplacements, préparent des repas, veillent sur les autres et tentent de conserver suffisamment d’énergie pour recommencer le lendemain. Leur douleur n’est pas celle de la personne malade, et il ne s’agit pas de les mettre en concurrence. Mais elle existe. Elle mérite d’être reconnue sans qu’ils aient à se justifier de souffrir alors qu’ils ne sont pas ceux dont le corps est atteint.

Il arrive même que cette souffrance soit traversée par une culpabilité supplémentaire : celle de ne pas être assez solide, assez disponible, assez optimiste. Certains s’en veulent d’avoir besoin de repos, d’éprouver de l’agacement, de souhaiter quelques heures pendant lesquelles la maladie ne serait plus le centre de toutes les conversations. Pourtant, aimer quelqu’un n’a jamais interdit d’être fatigué. La disponibilité humaine n’est pas inépuisable, et la tendresse ne se mesure pas au nombre de nuits sans sommeil.

Il n’existe pas davantage de proches exemplaires que de malades exemplaires. Il existe des êtres humains qui cherchent, tant bien que mal, à ne pas se perdre les uns les autres dans ce qui leur arrive.

C’est aussi ce que le monde du travail devrait parvenir à reconnaître, sans jamais prétendre entrer dans l’intimité des personnes. Un arrêt de travail renseigne sur une situation administrative, il ne raconte ni les nuits, ni les peurs, ni les bouleversements d’une existence. Un congé permet de dégager du temps, il ne donne aucun pouvoir sur l’évolution d’une maladie. Le respect de la vie privée demeure essentiel, mais il ne dispense pas de considération. Entre l’indifférence administrative et l’intrusion compassionnelle, il existe un espace professionnel exigeant, fait de confidentialité, de souplesse, de continuité et d’attention. Un salarié peut revenir travailler sans avoir retrouvé la vie qu’il avait quittée ; un proche aidant peut être présent à son poste tandis qu’une partie de son existence se déroule ailleurs. Il ne devrait être nécessaire ni de raconter sa souffrance pour être respecté, ni d’en faire la démonstration pour être accompagné. La reprise du travail ne signifie pas que tout est terminé, pas davantage qu’une absence correctement enregistrée ne garantit qu’une situation humaine a été comprise.

Et lorsque la mort survient, elle déjoue plus encore nos tentatives d’organisation.

Le deuil dispose lui aussi de ses congés, de ses justificatifs, de ses durées réglementaires. Il est heureux que ces droits existent, mais ils ne sauraient prétendre mesurer le temps du chagrin. Quelques jours peuvent permettre d’accomplir des démarches, d’organiser des obsèques, de faire face à certaines urgences matérielles. Ils ne peuvent suffire à réorganiser un monde dont une personne essentielle vient de disparaître. La douleur déborde du calendrier, s’invite dans les gestes les plus ordinaires, surgit parfois au milieu d’une réunion, devant un rayon de supermarché, à l’écoute d’une chanson ou dans le simple réflexe de vouloir appeler quelqu’un qui ne répondra plus.

L’absence ne s’installe pas gentiment à la place qu’une existence aurait préparée pour elle. Elle bouleverse les habitudes, déplace les repères, modifie jusqu’à la manière d’habiter certains lieux. Il faut parfois apprendre à vivre avec une chaise vide, un prénom qui continue de circuler, des objets dont la présence devient douloureuse et précieuse tout à la fois. Certaines personnes chercheront à conserver chaque trace, d’autres auront besoin de mettre longtemps les souvenirs à distance. Il n’existe aucune méthode universelle pour apprivoiser l’absence, et je me garderais bien de promettre qu’elle finit toujours par devenir douce.

Je sais seulement que l’amour ne disparaît pas au moment où cesse la présence physique de celui qui en était l’objet. Il peut changer de forme, rencontrer des silences, se heurter à des impossibilités. Il peut demeurer vif, douloureux, joyeux par instants, contradictoire souvent. Il ne suit aucune progression raisonnable et ne se soumet pas davantage aux calendriers psychologiques qu’aux calendriers administratifs.

Nous parlons beaucoup de « faire son deuil », expression dont je mesure l’utilité pour certains, mais dont je redoute parfois la portée lorsqu’elle laisse supposer qu’il existerait un travail à mener jusqu’à son achèvement. Comme si l’amour devait progressivement solder ses comptes avec l’absence, comme si vivre à nouveau exigeait de laisser définitivement derrière soi ce qui nous a constitués. Il est pourtant possible de continuer à aimer ceux qui sont morts sans renoncer à la vie. Possible de leur conserver une place sans leur abandonner toutes les autres. Possible aussi de ne rien décider, pendant longtemps, parce que certains chagrins ne se laissent pas immédiatement organiser.

Et c’est peut-être ici que les deux peurs se rejoignent.

D’un côté, celui qui redoute de mourir peut craindre d’abandonner ceux qu’il aime. De l’autre, ceux qui redoutent de le perdre peuvent imaginer qu’ils ne sauront jamais continuer sans lui. Entre ces deux inquiétudes, l’amour voudrait se faire assez puissant pour promettre que personne ne souffrira, que chacun trouvera la force nécessaire, que les souvenirs suffiront à traverser les jours difficiles.

Mais l’amour ne peut pas garantir cela. Il ne peut ni supprimer la mort ni anesthésier le chagrin. Il ne rend pas invulnérables ceux qui s’aiment. Et je crois qu’il faut avoir le courage de lui retirer cette responsabilité impossible, sans diminuer pour autant son immense valeur.

Nous n’avons pas à protéger ceux que nous aimons contre toute souffrance pour que notre amour soit véritable. Nous n’avons pas à trouver le courage de mourir afin de leur transmettre celui de vivre. Nous n’avons pas davantage à être capables d’envisager sereinement une absence qui nous paraît insupportable. Il peut y avoir de la peur, de la colère, du désespoir, des journées sans lumière et des instants de bonheur incongrus. Tout cela appartient à la vie humaine, sans qu’il soit nécessaire de distribuer les bons et les mauvais points du courage.

Je voudrais pourtant revenir une dernière fois vers ceux qui sont vivants, pleinement vivants, même lorsqu’une maladie grave vient troubler leur existence. Ceux qui reçoivent des traitements, attendent des résultats, espèrent une amélioration, organisent les semaines à venir et n’ont aucune envie de se voir déjà installés dans la mémoire de leurs proches. Car il serait terrible que notre empressement à penser l’absence nous fasse manquer la présence.

Une personne malade n’est pas un souvenir en préparation. Elle est là, aujourd’hui, avec sa voix, son visage, ses envies, ses inquiétudes, son caractère et peut-être même cette humeur exécrable qu’elle revendique depuis des années. Elle a le droit de parler de sa mort éventuelle sans être regardée comme quelqu’un qui s’en va déjà, de préparer l’avenir, de souhaiter guérir, de rire d’une plaisanterie inconvenante ou de réclamer qu’enfin les conversations cessent de tourner autour de son état de santé. Elle a surtout le droit de ne pas consacrer le temps qui lui appartient à rassurer tout le monde.

Quant à la mort, je ne lui reconnaîtrai jamais le pouvoir de transformer rétrospectivement l’amour en désertion.

Mourir n’est pas manquer d’amour.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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