Je vais paraître. Jusqu’à me ressembler ?
J’avais écrit que j’allais apparaître, juste assez pour vous tendre le livre. Je croyais avoir trouvé la bonne mesure. Une question demeure pourtant : quelle personne faut-il présenter pour que le geste soit bien reçu ? Celle qui hésite avant la photographie, celle qui sourit lorsque l’objectif se lève, ou celle qui découvre ensuite que ce sourire lui ressemble, mais ne dit pas tout ? Je ne soupçonne pas ce visage d’être faux. Je m’interroge sur ce qui disparaît lorsque seule sa version la plus présentable circule.
Au quotidien, je suis ordinairement simple, dans toute la complexité que cela suppose. Un mélange de surréalisme et de cubisme : des rapprochements inattendus, plusieurs angles qui coexistent sans se laisser ramener à un seul portrait. Je suis parfois trop, tout en restant cachée. Je me dilue dans l’écriture ; c’est pourtant elle qui me donne une forme et permet à ce qui m’entoure de résonner en moi. Je contemple longtemps et j’aime traverser vite les vies, les rencontres, les paysages. Mon attention s’y attarde bien après mon passage.
Quelle part de cet ensemble faudrait-il choisir pour me présenter ? Je saurais reconnaître chacune. Aucune ne suffirait à me raconter.
Notre rencontre commencera pourtant avant que nous soyons face à face. Elle prendra place entre mes lignes, dans la distance qui sépare l’émotion avec laquelle je les ai écrites de celles qui vous habiteront lorsque vous les lirez. Vous arriverez avec votre journée, vos souvenirs, ce qu’une conversation aura laissé en vous, ce qu’une absence y tient encore. Je ne saurai rien de tout cela. Mes phrases y trouveront pourtant leur chemin, parfois assez loin de l’endroit depuis lequel je les avais écrites.
Comment nous rencontrer fidèlement, vous et moi, dans cet espace ? Je peux travailler la précision de mes mots ; je ne peux pas choisir ce qu’ils réveilleront. Vous pourrez y reconnaître quelque chose de vous sans avoir tout à fait rencontré ce que je cherchais à dire. Cette distance ne me désole pas. Elle laisse à votre lecture une liberté que je n’aimerais pas lui retirer. Mais elle m’interroge lorsque vient le moment de me présenter : quelle personne aurez-vous imaginée derrière les pages, et que fera ma présence de cette première rencontre ?
J’aimerais que nous puissions nous retrouver avec la simplicité d’un ami rejoint au fond d’un bar discret. Un coin de table, une rencontre imprévue, aucune présentation à réussir. La conversation commencerait par presque rien, puis les choses viendraient, dans leur désordre, avec leurs détails inutiles et leurs vérités mal coiffées. Deux vies se raconteraient, se déplieraient, finiraient par se tutoyer sans avoir eu besoin de préparer leur entrée.
C’est cette liberté que je voudrais retrouver dans les rencontres organisées autour du livre. Elles auront une date, un lieu, un temps réservé. Je comprends la nécessité de ce cadre et le soin de ceux qui le préparent. Ma difficulté se trouve ailleurs : dans l’idée que je devrais préparer aussi une version de moi capable de répondre à ce que la rencontre attend.
Que faut-il laisser de soi hors du cadre pour devenir présentable ? La fatigue, les contradictions, la pensée qui s’attarde alors que la conversation avance ? Je peux choisir un vêtement, chercher une phrase, essayer de ne pas détourner les yeux lorsque quelqu’un me parle avec chaleur. Je voudrais seulement que cette préparation ne finisse pas par prendre toute la place.
Faudrait-il vous séduire ? Je ne saurais pas comment m’y prendre sans commencer à m’éloigner. Vous convaincre ? De quoi, au juste, lorsque c’est un livre que je viens vous tendre ? J’aimerais pouvoir être attentive à ce qui se passe entre nous plutôt qu’à l’impression que je produis. Vous écouter sans chercher aussitôt la réponse qui ferait de moi une autrice suffisamment assurée, suffisamment intéressante, suffisamment conforme à celle que mes phrases vous auront laissé imaginer.
L’authenticité sera derrière, peut-être tout derrière ce que je montrerai. Elle sera bien là, cependant. Ce qui restera hors du cadre ne sera pas absent de la rencontre. Toute cette vie viendra avec moi, même si je n’en raconte presque rien. Elle aura façonné ma manière de vous écouter, de chercher mes mots, de sourire ou de rester un instant silencieuse.
Pardonnez-moi ces confidences, si elles prennent un peu de place : elles m’aident à venir vers vous sans trop m’éloigner de moi.
Je serai là, entière et dépenaillée de tous ces morceaux de vie, de toute cette vie qui m’aura amenée devant vous.

