Apparaître. Entière et dépenaillée.

Encore fallait-il trouver comment vous confier quelques-uns de ces morceaux de vie sans vous demander de les porter.

J’ai nourri ce livre de quelques bouts de moi, derrière ses différentes portes, au détour des chroniques, et davantage encore à l’entrée et à la sortie. Juste assez, je l’espère, pour donner chair à la personne dont le regard traverse ces pages. Rassurez-vous : aucune autobiographie assommante. Quelques chemins, des ruptures, des réussites aussi. De quoi laisser entrevoir comment une vie de guingois a pu donner naissance à un livre kaléidoscopique.

Le calendrier a beau ranger les jours les uns derrière les autres, je ne crois pas que nos vies suivent aussi docilement cet ordre. Nous sommes faits d’enchâssements : des souvenirs anciens prennent place dans une émotion récente, une rencontre tardive éclaire ce qui l’a précédée. À notre insu parfois, nous recomposons une identité avec laquelle vivre, laissant certaines journées s’effacer, en retenant d’autres comme pivots. Ce qui nous tient ensemble ne respecte pas toujours la chronologie.

Ces fragments se sont présentés au fil de l’écriture. Une situation de travail retenait mon attention ; en cherchant pourquoi, je retrouvais parfois quelque chose de ma propre histoire. Un événement ancien, une rupture, une rencontre avaient laissé une trace jusque dans ma façon de poser les questions. Je reconnaissais alors ce que mon regard devait à cette vie, y compris lorsque mes lignes semblaient parler de tout autre chose.

Certains de ces souvenirs demandaient davantage de précautions. Il m’a fallu les retourner doucement, retrouver ce qui avait précédé, distinguer ce que je savais alors de ce que j’avais compris depuis. En apprivoiser quelques-uns, en caresser d’autres, respecter aussi ceux que je ne souhaitais pas raconter. Leur trouver une place dans le livre supposait de pouvoir les approcher sans les réduire à une explication commode de la personne que je suis devenue. Un événement difficile ne se laisse pas résumer par ce qu’il aurait appris à quelqu’un.

Je retrouvais pourtant, dans ce travail, une part de mon besoin de regarder les situations depuis plusieurs endroits. Ce qui paraît évident à une place change parfois de sens depuis une autre. Un détail oublié revient modifier l’ensemble ; une parole entendue plus tard oblige à reprendre ce qui semblait compris. Lorsque tout se raconte depuis la droite, j’ai besoin d’aller voir à gauche. Pas pour avoir systématiquement quelque chose à opposer, mais pour comprendre ce que la première position permet de voir et ce qu’elle laisse échapper.

Les bouts de moi présents dans ces pages éclairent cette manière de chercher. Ils ne la justifient pas à eux seuls, ne rendent pas mes interprétations plus vraies. Ils vous permettent simplement de savoir un peu mieux depuis quelle vie j’écris. J’ai choisi ce que je pouvais en confier, retiré certains passages, repris des émotions encore trop vives pour qu’elles trouvent leur mesure. Je voulais vous laisser approcher sans que mon histoire occupe toute la place.

Connaître un peu de mon chemin ne vous oblige pas à emprunter le même. Ce qui m’a conduite à écrire une page ne décide pas de ce qui vous y retiendra.

C’est là que le livre commence à passer de moi à vous.

Vous le lirez depuis une vie dont je ne connais presque rien. Peut-être après une journée trop pleine, entre deux rendez-vous, avec une question professionnelle encore ouverte ou le besoin de vous éloigner un moment de ce qui vous occupe. Une phrase vous arrêtera là où je pensais que vous passeriez vite. Une chronique vous laissera indifférent alors que j’avais longtemps hésité avant de la terminer. Une situation vous rappellera quelqu’un ; vous y reconnaîtrez peut-être une difficulté que je n’avais pas envisagée sous cet angle.

Cette lecture vous appartiendra. Vous pourrez recevoir mes mots autrement que je les avais adressés, leur opposer votre expérience, trouver une nuance qui manque ou vous attarder sur une question restée en marge. La précision de l’écriture demeure ma responsabilité. Elle ne me donne pas autorité sur tout ce que la lecture fera apparaître.

Alors choisissez. Piochez derrière les différentes portes selon votre humeur, votre journée, ce qui réclame votre attention. Attardez-vous quelque part, passez ailleurs, revenez plus tard. L’ordre dans lequel j’ai assemblé les textes est une proposition. Vous pourrez rapprocher deux chroniques éloignées, commencer par la fin, laisser une porte fermée jusqu’au jour où elle vous concernera. Composer, avec ces pages, un parcours davantage accordé à vous.

J’aimerais que le livre vous offre aussi cette possibilité de ralentir. Quelques instants pour distinguer ce que l’urgence rapproche trop vite, regarder les circonstances avant de conclure, reconnaître les différentes forces qui travaillent une même situation. La lucidité demande parfois moins une réponse supplémentaire qu’un peu d’espace autour de la question.

Si une page vous aide à trouver cet espace, elle aura déjà trouvé sa place. Vous n’aurez rien à me prouver, aucune lecture à réussir. Vous pourrez la refermer, reprendre votre journée, puis découvrir plus tard qu’un détail vous accompagne encore. Le livre poursuivra sa vie dans cet usage discret, loin de ce que je pourrai en savoir.

Et puis, si vous le voulez, vous me raconterez.

Ce que vous aurez retenu, ce qui vous aura contrarié, les rapprochements auxquels je n’avais pas pensé. Vous m’aiderez peut-être à comprendre ce qu’une formulation laisse de côté, ce qu’une autre rend enfin perceptible. Vos lectures pourront enrichir mon regard précisément parce qu’elles ne seront pas les miennes.

Ce sera le trajet de vous à moi. Il n’aura rien d’obligatoire, ni besoin de prendre la forme d’un grand échange. Quelques mots suffiront parfois à déplacer une pensée que je croyais avoir menée assez loin. Vous m’apprendrez alors ce que mes mots mettent en mouvement lorsqu’ils ne m’appartiennent plus.

J’ai choisi ce que je vous confie. À vous de choisir ce que vous en garderez.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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Je vais paraître. Jusqu’à me ressembler ?