Faut-il un syndrome pour avoir le droit d’être complexe ?

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

J'entre dans ce sujet avec prudence. Et peut-être même avec une prudence redoublée, ce qui, reconnaissons-le, commence à ressembler à une forme assez sophistiquée d'hésitation.

Car il est délicat d'écrire sur ces mots qui circulent aujourd'hui beaucoup : syndrome de l'imposteur, hypersensibilité, haut potentiel, atypie, anxiété fonctionnelle, profil neuroatypique, trouble de l'attention, fatigue compassionnelle, trauma, hyperempathie, multipotentialité, et tant d'autres formulations qui semblent parfois former une petite constellation contemporaine autour de nos manières de ne pas tout à fait entrer dans le monde comme il faudrait.

Je n'écris pas cela depuis un surplomb moqueur. Ce serait trop facile, et surtout assez injuste. Je parle aussi, d'une certaine manière, depuis mes propres interrogations. Il m'arrive, comme beaucoup sans doute, de me demander ce qui relève en moi d'une limite, d'une histoire, d'un tempérament, d'une fatigue, d'un contexte trop exigeant, d'un fonctionnement particulier, d'un déplacement intérieur, ou peut-être d'un mot que je n'ai pas encore rencontré.

Certains mots soulagent. Certains diagnostics, lorsqu'ils sont posés avec sérieux, ouvrent des droits, des soins, une compréhension, parfois même une manière plus apaisée de se relire. Je ne parle donc pas ici contre les diagnostics. Je parle autour de leur époque.

À force de nommer, nous risquons de croire que nous avons compris

Le problème n'est pas que nous cherchions à comprendre ce qui nous arrive. Le problème commence peut-être lorsque nous trouvons des étiquettes plus vite que nous ne posons des questions.

Nous vivons une époque qui aime beaucoup nommer. Elle classe, identifie, profile, caractérise. Elle propose des grilles, des tests, des typologies, des comptes spécialisés, des phrases prêtes à l'emploi, des explications rapides à des sensations anciennes. Nous pouvons y voir un progrès : ce qui était autrefois tu, nié, confus ou ridiculisé trouve désormais une langue. Ce n'est pas rien.

Mais toute langue peut devenir trop confortable. À force de nommer, nous risquons parfois de croire que nous avons compris. À force de dire "je suis", nous risquons d'oublier de demander "dans quel contexte cela apparaît-il ?". À force d'expliquer une personne par un fonctionnement, nous risquons de ne plus regarder ce que l'environnement lui demande, lui refuse, lui impose ou lui abîme.

C'est là, je crois, que se loge l'angle mort.

Certains diagnostics sont indispensables, lorsqu'ils sont posés avec sérieux : ils permettent de comprendre, d'ouvrir des droits, d'accéder à des soins, parfois même de se relire plus paisiblement. Mais toute difficulté à tenir dans un contexte ne devrait pas être immédiatement convertie en identité, en syndrome ou en fonctionnement individuel.

Car parfois, ce que nous appelons un syndrome dit aussi quelque chose du monde dans lequel il s'exprime. Le syndrome de l'imposteur parle peut-être d'une fragilité intime ; il parle aussi parfois d'organisations où la légitimité est mal distribuée, où certains doivent davantage prouver qu'ils sont à leur place. L'hypersensibilité peut dire un mode de perception particulier ; elle peut aussi révéler des environnements brutalement bruyants, incohérents, froids, rapides, saturés de tensions mal traitées. L'atypie peut nommer une singularité réelle ; elle peut aussi signaler un cadre trop étroit pour accueillir des manières différentes de penser, d'apprendre, de travailler.

À force de diagnostiquer les personnes, nous finissons parfois par innocenter les environnements. Il ne s'agit pas de nier les vulnérabilités individuelles. Il s'agit de ne pas leur demander de porter seules ce qui relève aussi du collectif, du social, du travail, du rythme, de la reconnaissance, du pouvoir, de la norme.

Des mots qui ouvrent, des mots qui rangent

Dans le monde du travail, cette question est particulièrement sensible. Car l'entreprise aime beaucoup les catégories lorsqu'elles lui permettent de comprendre vite. Le salarié serait autonome, fragile, résistant, atypique, engagé, sensible, adaptable, compliqué, prometteur, difficile, à potentiel, à accompagner. Les mots circulent, parfois avec bienveillance, parfois avec prudence, parfois avec cette précision incertaine qui donne l'impression d'avoir posé un diagnostic alors qu'on a seulement déplacé une gêne.

Or une personne n'est pas un dossier de fonctionnement. Elle est aussi une histoire, une situation, une charge, une place dans un collectif, un rapport au travail, un niveau de sécurité, une reconnaissance reçue ou non, un corps fatigué, une parole possible ou impossible. Ce que nous appelons "décalage" n'est pas toujours une anomalie individuelle. C'est parfois la rencontre entre une personne et un cadre qui ne sait pas quoi faire d'elle autrement que la qualifier.

Il y a des mots qui ouvrent. Et il y a des mots qui rangent.

La différence tient souvent à ce qu'ils permettent ensuite. Un mot ouvre lorsqu'il permet de mieux comprendre, de demander de l'aide, d'ajuster un environnement, de sortir d'une culpabilité inutile, de reconnaître une difficulté sans réduire la personne à cette difficulté. Un mot range lorsqu'il devient une explication totale, un petit meuble mental dans lequel nous installons quelqu'un pour ne plus avoir à déplacer l'organisation autour.

Une nouvelle exigence

Nous vivons dans des contextes qui demandent de plus en plus souvent aux personnes de produire une explication d'elles-mêmes. Pourquoi cela vous touche ? Pourquoi cela vous fatigue ? Pourquoi cela vous atteint plus que d'autres ? Pourquoi ce cadre ne vous convient-il pas ?

Il ne suffit plus toujours d'aller mal, d'être en difficulté, d'être en décalage ou d'être épuisé. Il faudrait presque savoir le formuler avec le bon vocabulaire, dans la bonne case, avec le bon degré de légitimité. Nous sommes passés d'une époque où il fallait taire ses fragilités à une époque où il faudrait parfois savoir les qualifier précisément pour être entendu.

C'est un progrès, peut-être. C'est aussi une nouvelle exigence. Car tout le monde n'a pas le même accès aux mots. Tout le monde ne sait pas raconter son malaise dans une langue recevable. Il y a des souffrances très bien nommées. Il y a aussi des fatigues sans vocabulaire, des empêchements ordinaires, des décalages pauvres, des douleurs peu élégantes, qui ne trouvent pas toujours leur place dans les nomenclatures à la mode.

Et puis il y a cette autre question, plus délicate encore : que faisons-nous de ces mots lorsqu'ils nous arrangent ? Un mot peut aider à se comprendre. Il peut aussi, parfois, devenir une manière de se soustraire à ce qui reste à travailler. Dire "je suis comme cela" peut être une vérité. Cela peut aussi devenir une clôture. Une façon de ne plus interroger ses relations, ses habitudes, ses responsabilités, ses effets sur les autres.

Ce que nous appelons aujourd'hui "syndrome" dit peut-être autant de nos personnes que de notre époque. Une époque qui aime beaucoup l'individu, surtout lorsqu'il accepte de devenir le gestionnaire attentif de ses propres désordres.

Mais le social ne disparaît pas parce que nous avons appris à nous décrire. Le travail ne devient pas neutre parce que nous avons des mots pour dire ce qu'il nous fait. Et les environnements ne deviennent pas innocents parce que chacun arrive avec son petit lexique intérieur.

Nous avons besoin de mots pour dire ce qui nous traverse. Nous avons aussi besoin que ces mots ne deviennent pas des alibis, des prisons ou des raccourcis. Nous avons besoin de reconnaître les fragilités sans faire de chaque fragilité une identité totale.

Les accueillir comme des portes, pas comme des destinations. Comme des hypothèses, pas comme des verdicts. Comme des outils de compréhension, pas comme des identités fermées. Comme des invitations à regarder à la fois la personne et ce qui l'entoure.

Je me sens donc, à la fin de cet article, assez raisonnablement rassurée. Je n'ai pas trouvé de catégorie définitive. Aucun mot n'a refermé la question, et c'est peut-être très bien ainsi.

Je resterai donc, pour l'instant, avec cette hypothèse très imparfaite et très humaine : nous avons peut-être moins besoin d'un syndrome pour être compris que d'un peu plus de place pour être complexes.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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