Ce que coûte le dépassement de soi

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Je le précise d'emblée, pour rassurer les lecteurs qui pourraient déjà soupçonner chez moi une paresse contrariée, une allergie au cardio ou une volonté sournoise de critiquer celles et ceux qui courent : j'admire profondément l'effort sportif.

Devant Eliud Kipchoge, je suis une groupie. Il y a chez cet homme quelque chose qui dépasse la performance pure : une manière de tenir, de sourire encore au trentième kilomètre, de faire de la volonté non pas une crispation, mais une élégance. Mark Cavendish aussi fait partie de ces figures devant lesquelles je dépose les armes. Pour ce qu'il raconte de la rage, de la chute, du retour, de l'obstination, de cette part presque indomptable qui permet de revenir encore quand beaucoup auraient déjà rangé le vélo, le casque et le récit.

Eliud Kipchoge et Mark Cavendish sont, et resteront, mes idoles. Voilà. Les choses sont posées.

Je peux donc maintenant me lancer.

Ce que j'interroge ici n'est pas le sport. Ce n'est pas la course. Ce que j'interroge, c'est autre chose : notre fascination collective pour le dépassement de soi, surtout lorsqu'elle s'invite dans les discours de santé, de travail, de cohésion et d'engagement.

Le marathon comme signe d'époque

Je cours un marathon. Je prépare un marathon. Je m'entraîne pour un marathon.

La phrase circule avec une étonnante facilité. Elle traverse les conversations du lundi matin, les publications LinkedIn, les photos d'équipe, les communications internes parfois. Le marathon est devenu plus qu'une épreuve sportive. Il est une image immédiatement lisible. Celle d'un corps qui s'engage, qui tient, qui accepte la discipline, qui va au bout.

Car un corps qui performe n'est pas toujours un corps reposé. Un corps qui avance n'est pas toujours un corps restauré. Un corps qui franchit une ligne d'arrivée n'est pas toujours un corps disponible. Il peut être heureux, fier, vivant. Il peut aussi être pris dans cette injonction douce, presque élégante, à prouver encore quelque chose.

Non pas parce qu'il serait mauvais en soi. Mais parce qu'il concentre quelque chose de notre rapport contemporain à l'effort : il faut tenir, progresser, mesurer, optimiser, raconter. Même le temps libre peut devenir un espace d'objectif. Même le soin de soi peut prendre la forme d'un programme. Même la récupération peut être absorbée par une nouvelle discipline.

Et lorsque l'entreprise entre dans cette scène, même prudemment, même joyeusement, même avec les meilleures intentions, la question mérite d'être posée : que valorise-t-on exactement ? La santé ? La cohésion ? L'engagement ? Ou cette capacité, toujours très appréciée, à aller au bout malgré la fatigue ?

Ce n'est pas la ligne budgétaire qui m'intéresse. C'est l'imaginaire. Et dans cet imaginaire, trois mots méritent d'être séparés : le prix, le coût et la valeur.

Le prix, le coût, la valeur

Le prix se règle.
Le coût se supporte.
La valeur se raconte.

Le prix, c'est ce qui se voit : un dossard, une inscription, une paire de chaussures, une montre, un maillot, un déplacement, parfois un événement collectif. C'est identifiable, chiffrable, assumé.

Le coût, lui, se loge plus discrètement. Il se trouve dans l'entraînement répété, l'alimentation ajustée, le sommeil parfois tronqué, les soirées découpées, les week-ends réorganisés, la vie privée cadencée par le plan de course. Il s'installe dans ces espaces qui auraient pu rester des temps de récupération, de lenteur, d'ennui peut-être, de restauration psychique, ou simplement de disponibilité à soi-même et aux autres.

La valeur, enfin, se recueille ailleurs encore. Elle tient dans la fierté, dans la médaille, dans la photo, dans le récit partagé, dans l'admiration discrète ou affichée. Elle dit quelque chose d'une personne capable de tenir l'effort. Elle dit parfois aussi quelque chose d'un collectif qui aime se voir dynamique, volontaire, endurant, engagé.

Rien de tout cela n'est condamnable. Mais cela mérite d'être regardé.

Le paradoxe de l'époque

Nous vivons dans une époque qui parle beaucoup de santé au travail, de prévention, de charge mentale, de droit à la déconnexion, de récupération et de limites à poser. Dans le même temps, nous valorisons puissamment les figures du dépassement, de l'endurance, de l'objectif, de l'effort mesurable et de la ligne d'arrivée.

Nous disons qu'il faut préserver les équilibres, mais nous admirons ceux qui repoussent les limites. Nous rappelons l'importance du repos, mais nous célébrons volontiers les corps qui prouvent encore leur capacité à tenir. Nous parlons de santé, mais nous continuons souvent à lui prêter le vocabulaire de la performance.

Courir peut faire du bien. Évidemment. Mais courir beaucoup, courir loin, courir avec un objectif, courir en racontant l'effort, ce n'est pas exactement la même chose que se reposer. Ce n'est pas la même fonction. Pas la même énergie. Pas la même dette laissée au corps.

Une société qui court beaucoup n'est pas nécessairement une société qui sait se reposer.

À force de faire du dépassement de soi une valeur désirable, on oublie parfois que la limite n'est pas toujours une ennemie. Elle n'est pas toujours un mur à franchir, un seuil à déplacer, une faiblesse à discipliner. Elle peut être une information. Une alerte. Un cadre. Une protection.

La santé au travail ne peut pas seulement applaudir celles et ceux qui se dépassent. Elle doit aussi laisser une place à celles et ceux qui ralentissent, qui s'arrêtent, qui renoncent, qui ne participent pas, qui n'ont pas envie, qui n'ont pas la possibilité, ou qui prennent soin d'eux sans que cela soit visible.

Tout le monde ne tient pas de la même manière. Certains tiennent en courant. D'autres tiennent en dormant. D'autres en disant non. D'autres en rentrant chez eux sans ajouter une exigence à la journée. D'autres encore en acceptant que leur santé ne soit ni spectaculaire, ni publiable, ni médaillable.

Le dépassement de soi commence souvent comme une liberté personnelle. Il peut devenir, sans bruit, une norme silencieuse. Il ne commande pas. Il inspire. Il valorise. Il applaudit. Il donne envie d'être du côté de celles et ceux qui tiennent.

C'est peut-être là que se trouve la vraie mesure : dans la possibilité de courir sans devoir prouver, et dans la possibilité de ne pas courir sans devoir se justifier.

Prendre soin, ce n'est pas toujours dépasser.

Parfois, prendre soin, c'est reconnaître la limite avant d'en faire un obstacle à franchir.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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