Justice sociale en entreprise : ni brutalité économique, ni angélisme social

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Je suis souvent étonnée, à la lecture de certains articles ou prises de parole sur l'entreprise, par la facilité avec laquelle les situations de travail sont présentées sous forme d'oppositions très nettes. D'un côté, le salarié nécessairement vulnérable. De l'autre, l'employeur nécessairement en position de confort. Le manager presque mécaniquement relais d'une pression descendante.

Je comprends ce que ces lectures cherchent parfois à dénoncer. Il existe bien sûr des abus, des négligences, des rapports de force, des situations où la protection des personnes doit être rappelée avec fermeté. Mais ce qui me frappe, c'est que ces approches très tranchées laissent souvent dans l'ombre une grande partie de la réalité quotidienne des entreprises.

Car sur le terrain, les choses sont rarement aussi dichotomiques.

Ce qui avance à bas bruit

Il y a des salariés qui vont mal sans parvenir à le dire. Des employeurs qui perçoivent une difficulté sans savoir comment l'aborder. Des managers qui voient les fragilités apparaître, mais qui manquent de temps, d'outils ou d'appuis pour y répondre. Des collectifs de travail qui tiennent encore, alors même que chacun avance avec ses propres contraintes, ses inquiétudes, ses limites.

Dans la réalité quotidienne des entreprises, les situations sociales avancent souvent à bas bruit. Un salarié tient encore, alors que beaucoup de choses se défont autour de lui. Une séparation, une dette, un logement menacé, une santé qui vacille, un parent à accompagner, un épuisement qui ne dit pas son nom. Rien, parfois, ne se voit vraiment. Ou bien l'on voit seulement ce qui déborde : une absence, une tension, une parole plus sèche que d'habitude.

De l'autre côté, il existe aussi des dirigeants, notamment dans les petites structures, qui ne savent pas toujours quoi faire de cette part humaine du travail lorsqu'elle surgit au milieu de l'activité. Non par indifférence. Non par cynisme. Mais parce qu'ils n'ont pas été formés à cela, parce qu'ils manquent d'interlocuteurs, parce qu'ils craignent de mal faire, de trop faire, ou de ne pas être à leur place.

Entre les deux, les managers occupent souvent une position inconfortable. Ils voient une partie des fragilités, sans toujours connaître les leviers. Ils doivent tenir un cadre, préserver l'équipe, atteindre des objectifs, et parfois contenir leur propre fatigue. Ils deviennent alors les gardiens d'un équilibre fragile, sans toujours disposer des appuis nécessaires pour le maintenir.

On parle beaucoup des droits, et il le faut. On parle des obligations, et elles sont nécessaires. Mais l'on parle parfois moins de ce moment délicat où personne ne nie la difficulté, sans savoir encore comment l'aborder. Ce moment où la situation n'est pas encore un conflit, pas encore une rupture, pas encore un dossier, mais déjà un signal.

La justice sociale en entreprise ne devrait pas consister à soupçonner par principe. Elle ne devrait pas non plus inviter à tout excuser au nom de la complexité. Elle demande autre chose : une forme de lucidité calme, capable de tenir ensemble la réalité des personnes et les contraintes de l'organisation.

Sortir d'une double impasse

Une entreprise qui ignore les fragilités de ses salariés ne se protège qu'en apparence. Tôt ou tard, ce qui n'a pas été regardé revient autrement : par l'absentéisme, le désengagement, l'incompréhension, la défiance, parfois la crise. Mais un accompagnement social qui ferait comme si l'entreprise n'avait pas de contraintes réelles manquerait lui aussi sa cible. Les petites structures, en particulier, avancent souvent avec peu de marges, peu de temps, peu de relais, et beaucoup de décisions à prendre dans l'incertitude.

C'est pourquoi il me semble essentiel de sortir d'une double impasse : la brutalité économique, qui réduit les difficultés humaines à des coûts ou à des dysfonctionnements ; et l'angélisme social, qui oublie que toute solution doit pouvoir s'inscrire dans un cadre de travail réel.

Entre ces deux excès, il existe une voie plus juste, plus utile, et sans doute plus durable : celle de la prévention, du dialogue exigeant et de la responsabilité partagée.

Prévenir, ce n'est pas tout anticiper. C'est créer les conditions pour que certaines situations puissent être dites avant de devenir ingérables. Dialoguer, ce n'est pas renoncer au cadre. C'est chercher à comprendre avant de conclure. Partager les responsabilités, ce n'est pas diluer les obligations de chacun. C'est reconnaître que les difficultés sociales au travail ne se règlent durablement ni dans la solitude du salarié, ni dans l'isolement de l'employeur, ni dans la seule logique de procédure.

Une fonction d'équilibre

Le travail social en entreprise prend précisément place dans cet espace discret, souvent mal identifié, mais essentiel. Il ne vient pas dresser les uns contre les autres. Il ne vient pas accuser l'entreprise, ni exonérer chacun de ses responsabilités. Il vient remettre du discernement là où les situations deviennent confuses, du cadre là où l'émotion prend toute la place, et de l'humanité là où l'urgence finit parfois par durcir les réponses.

C'est une fonction d'équilibre. Une manière d'écouter sans complaisance, d'orienter sans infantiliser, d'accompagner sans se substituer. Une façon de rappeler que le social n'est pas l'ennemi de l'économique, mais l'une des conditions silencieuses de sa solidité.

Car une entreprise ne tient pas seulement par ses chiffres, ses contrats ou ses objectifs. Elle tient aussi par la qualité des liens qui permettent de traverser les moments difficiles sans que tout se transforme en rapport de force.

Le social n'est pas l'ennemi de l'économique. Il en est l'une des conditions silencieuses de la solidité.

La justice sociale en entreprise commence peut-être là : non dans la désignation rapide d'un camp contre un autre, mais dans la capacité à regarder ce qui se joue vraiment, à hauteur humaine, avant qu'il ne soit trop tard pour agir autrement.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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