Canicule. Quand les hôpitaux surchauffent et que les musées deviennent des refuges.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Il fait trop chaud. Je vais donc vous épargner la grande entrée en matière, les détours solennels et les trois paragraphes où la France transpire avec dignité. Faisons bref, mais pas pauvrement. Lorsque certains hôpitaux deviennent trop chauds et que les musées climatisés s'offrent comme refuges, la canicule ne parle pas seulement du climat ; elle parle de la manière dont nos institutions protègent, ou ne protègent plus assez, les corps qui leur sont confiés.

L'image est étrange, presque trop nette pour avoir besoin d'être forcée. La chaleur monte, les murs gardent la journée comme une mauvaise nouvelle, les nuits ne réparent plus grand-chose, les logements s'alourdissent, les corps fatiguent, les services hospitaliers se tendent, les patients fragiles deviennent plus vulnérables, les salariés continuent de travailler dans des bâtiments qui n'ont pas tous été conçus pour ce climat-là, et, pendant ce temps, certains lieux culturels apparaissent comme les lieux frais de la ville. Les musées ouvrent. Les salles obscures accueillent. La Fête du Cinéma tombe bien, très bien même, avec cette ponctualité involontaire des événements annuels qui, soudain, semblent avoir été pensés par une cellule de crise.

Il ne faut pas forcer la caricature. Personne ne devrait sérieusement dire qu'il vaut mieux aller au musée qu'à l'hôpital lorsqu'il faut être soigné. Personne ne devrait davantage transformer les soignants en responsables de la température des chambres, des couloirs, des services, des bâtiments, des arbitrages publics, des retards de rénovation ou des murs qui n'ont pas reçu la note de service du changement climatique. Les équipes hospitalières n'ont pas fabriqué la chaleur. Elles la subissent aussi. Elles travaillent avec elle, contre elle, malgré elle, souvent en plus du reste, ce qui commence à faire beaucoup pour des métiers auxquels la société demande déjà de tenir debout dans des conditions qui ne ressemblent pas toujours à l'idée que nous nous faisons du soin.

Mais l'image demeure, et certaines images valent une analyse. Lorsque les lieux culturels deviennent les lieux frais, et que certains lieux de soin deviennent les lieux chauds, la canicule ne révèle pas seulement une crise climatique. Elle révèle une crise de l'habitabilité des institutions.

Une crise de l'habitabilité des institutions

Ce mot, habitabilité, pourrait sembler large. Il pourrait arriver dans la phrase avec des chaussures trop propres, un dossier sous le bras et cette petite allure conceptuelle qui fatigue avant même d'avoir commencé. Pourtant, il dit une chose très simple : un lieu n'est pas seulement habitable parce qu'il est ouvert, occupé, conforme ou prévu pour accueillir du public. Un lieu devient habitable lorsque les corps peuvent y tenir sans devoir absorber seuls ce que les murs, l'organisation, les horaires, les équipements, les budgets et les décisions n'ont pas suffisamment anticipé.

Un hôpital ouvert n'est pas forcément un hôpital habitable en période de canicule. Une entreprise en activité n'est pas forcément une entreprise tenable lorsque les postes deviennent thermiquement éprouvants. Un service public qui fonctionne n'est pas forcément un service protecteur si celles et ceux qui le font tenir s'épuisent dans des lieux trop chauds, avec des consignes trop générales et des marges trop faibles.

La canicule a cette puissance désagréable : elle retire aux bâtiments leur apparente neutralité. Un bâtiment protège ou expose. Il soulage ou alourdit. Il permet le travail ou le rend plus coûteux. Il soutient le soin ou le complique. Il garde le frais, ou il garde la chaleur. Il permet au corps de récupérer, ou il lui demande de compenser davantage. Pendant longtemps, les organisations ont pu considérer les locaux comme un décor fonctionnel, une ligne budgétaire, une surface à occuper, un poste à équiper, un plan de circulation, un problème immobilier parmi d'autres. La chaleur oblige à comprendre que les murs participent directement à la santé au travail.

Une chambre trop chaude n'est pas seulement une chambre inconfortable. C'est une condition de soin dégradée, surtout pour des personnes fragiles, âgées, malades, dépendantes ou alitées. Un service trop chaud n'est pas seulement un désagrément saisonnier. C'est une condition de travail dégradée pour celles et ceux qui doivent y rester, marcher, porter, laver, surveiller, répondre, rassurer, orienter, accueillir, alerter, distribuer de l'eau, fermer des stores, rouvrir une fenêtre, repérer un malaise, contenir une inquiétude, recommencer. Un poste trop chaud n'est pas seulement une pénibilité de passage. C'est une exposition professionnelle.

Voilà le cœur du sujet.

Le frais est aussi une histoire de salariés

La canicule n'est pas seulement une histoire de patients, de personnes âgées, de logements sous les toits ou de promeneurs cherchant l'ombre avec la concentration tragique d'un explorateur polaire ayant pris la mauvaise direction. Elle est aussi une histoire de salariés. Elle concerne les infirmières, les aides-soignants, les médecins, les agents de service hospitalier, les brancardiers, les agents d'accueil, les personnels techniques, logistiques, administratifs, les équipes de nuit et de jour. Elle concerne aussi les agents des musées qui ouvrent ces lieux frais, les salariés des cinémas qui accueillent le public, les conducteurs, les livreurs, les aides à domicile, les agents d'entretien, les salariés des cuisines, des entrepôts, des commerces, des chantiers, des ateliers, des accueils, des transports, des établissements médico-sociaux, des écoles, des collectivités, des entreprises où le travail ne disparaît pas parce que le thermomètre a perdu le sens de la mesure.

Pendant la canicule, certaines personnes cherchent un lieu frais pendant que d'autres travaillent dans les lieux chauds, et que d'autres encore travaillent dans les lieux frais pour leur permettre d'y entrer. Cette phrase devrait empêcher de regarder les musées refuges et les salles climatisées comme de simples parenthèses sympathiques. Un lieu frais est toujours tenu par quelqu'un. Il faut des agents pour ouvrir, orienter, surveiller, nettoyer, sécuriser, accueillir, prolonger des horaires parfois, expliquer, réguler les flux, rendre le lieu réellement praticable. Le frais n'est pas seulement une sensation agréable. Il est une organisation. Il suppose des bâtiments, des équipements, des choix, des budgets, une maintenance, une politique d'accès, et du travail humain pour que ce lieu puisse devenir autre chose qu'une adresse sur une carte.

Cela ne retire rien à la beauté du geste. Qu'un musée puisse devenir un abri pendant une canicule est une bonne nouvelle. Qu'une salle de cinéma puisse offrir deux heures de fraîcheur, de noir, de récit et de repos au corps n'a rien de scandaleux. La culture protège parfois plus que l'esprit. Elle offre aussi un seuil, un silence, une température, une possibilité de se poser. Il y a quelque chose de profondément civilisé dans cette idée : au moment où la ville devient trop chaude, des lieux ouverts, publics ou semi-publics, peuvent accueillir des corps fatigués sans leur demander de justifier leur fatigue.

Mais cette bonne nouvelle ne doit pas devenir une réponse suffisante. Un musée gratuit ne répare pas une chambre d'hôpital trop chaude. Une salle obscure ne compense pas un service hospitalier épuisant. Un lieu culturel frais ne règle pas l'exposition des salariés qui ne peuvent pas quitter leur poste.

La question n'est donc pas de savoir s'il faudrait se réjouir ou s'indigner. Il faut faire les deux, ce qui demande un peu plus d'effort mais évite les bêtises rapides. Se réjouir que des lieux s'ouvrent. S'inquiéter que cette ouverture apparaisse parfois comme la réponse la plus lisible. Se réjouir que la culture devienne refuge. S'inquiéter que certains lieux de soin, de travail, d'hébergement ou de vie restent trop chauds pour celles et ceux qui ne peuvent pas en sortir.

Le frais a une géographie sociale

La consigne officielle paraît simple : chercher un lieu frais. Elle est utile. Elle peut protéger. Elle doit être entendue. Mais elle suppose déjà beaucoup. Chercher un lieu frais suppose de pouvoir chercher. Il faut avoir reçu l'information, pouvoir se déplacer, disposer d'un transport, quitter son domicile, son poste, son service, son lit, son étage, son quartier, son horaire, sa tournée, son obligation de présence. Il faut avoir assez de force pour sortir, assez de temps pour le faire, assez de familiarité avec les lieux proposés pour pousser la porte. La gratuité retire le prix d'entrée ; elle ne retire pas toujours la distance, la fatigue, la dépendance, la gêne sociale, l'isolement, l'horaire de travail, l'enfant à garder, le patient à accompagner, le parent âgé à surveiller, le poste à tenir.

Le frais a donc une géographie sociale. Certains corps peuvent aller vers lui. D'autres doivent attendre qu'il vienne jusqu'à eux. Cette différence est immense.

Elle dit le logement, le revenu, l'âge, la santé, la mobilité, le métier, le quartier, l'information, l'entourage, la possibilité de ralentir, le droit réel à quitter un lieu. Elle dit aussi quelque chose de nos priorités matérielles. Nous savons maintenir des températures adaptées dans certains espaces, pour conserver des œuvres, préserver des collections, accueillir des spectateurs, garantir une expérience. C'est nécessaire. Une société qui protège ses œuvres protège aussi une part d'elle-même. Mais cette évidence en appelle une autre.

Nous savons conserver les œuvres ; nous devons aussi apprendre à conserver les corps.

La formule prête peut-être à sourire, et le sourire n'est pas interdit, même par vigilance orange. Elle dit pourtant une chose sérieuse. Personne ne trouve excessif qu'une œuvre fragile exige des conditions de température, de lumière, d'humidité, de surveillance et de conservation. Personne ne proposerait à un tableau de boire régulièrement de l'eau et d'éviter les efforts entre midi et seize heures. Pour les œuvres, nous savons que la protection suppose des conditions matérielles. Pour les corps, nous continuons parfois à répondre avec des consignes individuelles à des risques qui relèvent aussi des environnements collectifs.

Il y a là des patients qui ne peuvent pas changer de chambre, des salariés qui ne peuvent pas quitter leur poste, des soignants qui continuent de tenir debout dans des services déjà éprouvés, des travailleurs exposés à la chaleur comme à une contrainte supplémentaire, des personnes âgées, malades, handicapées, pauvres, isolées ou dépendantes, et toutes celles pour qui chercher le frais ne relève pas d'un choix, mais d'une impossibilité très concrète.

Organiser le travail, c'est organiser la possibilité physique de le tenir

C'est ici que l'entreprise est directement concernée. La chaleur ne peut plus rester à la porte du travail, comme une affaire extérieure que quelques recommandations viendraient poliment encadrer. Elle entre dans le document unique, dans les plans de prévention, dans l'analyse des postes, dans les horaires, dans les pauses, dans les équipements, dans les bâtiments, dans les véhicules, dans les tenues, dans les cadences, dans le dialogue social, dans les budgets, dans les échanges avec la médecine du travail, dans la capacité réelle d'un manager à ralentir l'activité lorsque le corps des salariés ne peut plus suivre le rythme prévu par un tableur parfaitement climatisé.

La chaleur modifie l'attention, la fatigue, la concentration, la relation au public, la patience, la sécurité, le risque d'erreur, le risque d'accident, la qualité du geste, la capacité à conduire, à porter, à écouter, à soigner, à décider. Elle ne s'ajoute pas au travail comme une gêne périphérique. Elle transforme les conditions mêmes dans lesquelles le travail peut être tenu.

Organiser le travail, désormais, c'est organiser la possibilité physique de le tenir.

Cette phrase pourrait sembler évidente. Elle ne l'est pas encore assez. Beaucoup d'organisations parlent de performance, d'engagement, de qualité de vie, de présence, de continuité, de service rendu, de responsabilité, de sens. Très bien. Mais tout cela commence dans un corps. Un corps qui respire, transpire, récupère mal, ralentit, s'irrite, compense, se déshydrate, perd en vigilance, supporte moins, tient moins longtemps, surtout lorsque la nuit ne permet plus de reprendre appui.

Le climat n'est plus autour du travail. Il est dans le travail. Il est dans les métiers exposés. Il est dans les métiers assignés. Il est dans les lieux où des salariés restent parce que d'autres ont besoin d'eux. Il est dans les hôpitaux, les Ehpad, les entreprises, les écoles, les transports, les chantiers, les commerces, les cuisines, les ateliers, les bureaux mal isolés. Il est dans les endroits où la recommandation « mettez-vous au frais » devient presque cruelle parce que le travail consiste précisément à ne pas pouvoir s'en aller.

Tout repenser sans attendre

Il ne s'agit pas, pour autant, de répondre à cette crise par une climatisation généralisée, aveugle, énergivore, comme si la meilleure manière de survivre au dérèglement climatique consistait à l'aggraver avec méthode. Le sujet est plus exigeant. Il demande de penser l'isolation, la rénovation thermique, les protections solaires, les matériaux, la ventilation, les brasseurs d'air, la végétalisation, les horaires adaptés, les pauses réelles, les lieux de repos, les zones fraîches, les effectifs, les marges de manœuvre, les reports possibles, les transports, les vulnérabilités individuelles, les bâtiments anciens, les investissements et les arbitrages.

Il ne s'agit pas de tout climatiser sans penser. Il s'agit de tout repenser sans attendre.

La canicule ne demande pas seulement des bouteilles d'eau et des messages de vigilance. Elle demande une politique de l'habitabilité au travail. Elle demande de regarder les lieux, les postes, les corps, les métiers, les horaires, les seuils. Elle demande aux entreprises de cesser de considérer la chaleur comme un épisode et de commencer à la traiter comme une donnée d'organisation.

Car la chaleur ne fait pas que chauffer les murs. Elle chauffe les contradictions. Elle montre où les organisations avaient prévu, et où elles comptaient encore sur l'endurance silencieuse des personnes.

Elle montre les lieux qui protègent et ceux qui exposent. Elle montre ceux qui peuvent se déplacer et ceux qui restent. Elle montre ceux qui bénéficient du frais et ceux qui le produisent. Elle montre que le travail n'a jamais lieu dans l'abstrait, mais dans une pièce, un service, une chambre, un véhicule, une cuisine, un couloir, un atelier, un bureau, une ville, avec une température réelle et des corps qui ne sont pas des concepts.

Une condition d'organisation, pas une parenthèse

Alors oui, que les musées ouvrent. Oui, que les salles de cinéma tombent bien. Oui, que les lieux culturels deviennent des refuges provisoires lorsque la ville devient trop chaude. Il faut s'en réjouir, parce qu'une société qui ouvre des lieux frais plutôt que de laisser chacun se débrouiller entièrement seul fait déjà un geste de protection.

Mais une parenthèse fraîche ne suffit pas à faire une politique de protection. Un musée gratuit ne peut pas compenser durablement des lieux de soin trop chauds. Une salle obscure ne peut pas devenir la réponse la plus concrète à des postes intenables, des chambres surchauffées, des logements mal isolés, des Ehpad éprouvés, des ateliers exposés, des véhicules brûlants, des services où les salariés continuent parce que la continuité ne s'interrompt pas.

Le frais ne peut plus rester une sortie culturelle. Il doit devenir une condition d'organisation, une condition de soin, une condition de travail, une condition de dignité. Il doit être pensé là où les corps sont, et pas seulement là où les corps les plus mobiles peuvent encore se déplacer.

Le vrai sujet n'est donc pas de savoir si, pendant la canicule, il vaut mieux aller au musée ou au cinéma. Le vrai sujet est de comprendre pourquoi certains lieux semblent mieux préparés à accueillir le frais que d'autres ne le sont à protéger les personnes qui y vivent, y travaillent, y soignent, y attendent, y vieillissent ou y tiennent leur poste.

Cette question ne relève plus seulement de la météo. Elle relève de notre manière d'habiter les institutions. Elle relève aussi, très concrètement, de notre manière d'organiser le travail.

Et pour celles et ceux qui trouveraient déjà l'idée de chercher un lieu frais un peu trop sportive, entre la poussette, les transports, le parent âgé, l'étage à descendre, le poste à tenir ou la simple ambition de rester vivant sans organiser une expédition culturelle, il existe tout de même un numéro vert : Canicule info service, 0800 06 66 66.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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