Au travail, faut-il mourir pour avoir droit à des égards ?

Mansuétude, égards, patience, considération : je remets ces mots au travail.

Mourir pour que les qualités soient enfin reconnues, les défauts moins sévèrement jugés, la fatigue rapportée à ce que la personne traversait : voilà un prix exorbitant pour obtenir un peu de nuance. Mansuétude, égards, patience, considération : ces mots nous demandent de ralentir le jugement, de chercher ce qu'une erreur doit aux conditions de travail, de laisser une explication modifier notre première impression. Pourquoi consentons-nous parfois à cet effort lorsqu'il ne peut plus rien changer à la vie de l'autre ? Je vais porter cette question jusque dans nos réunions et nos façons de nous parler. Car si le respect des morts nous honore, notre manière de traiter les vivants nous engage.

Une erreur peut être corrigée de plusieurs façons. Le document sera repris, les données vérifiées, la consigne précisée. Le travail exige cette correction. Il n'exige pas nécessairement le soupir qui la précède, la remarque devant les collègues, l'allusion aux erreurs anciennes, ce supplément dont chacun comprend qu'il porte déjà sur la personne. Le résultat attendu reste le même ; ce qu'il aura fallu traverser pour y parvenir ne l'est plus.

Entre ce qu'une situation demande et ce que nous nous autorisons à y ajouter, une responsabilité s'exerce. Un refus, une reprise, une décision difficile peuvent répondre à une nécessité professionnelle. Il reste à examiner pourquoi cette nécessité devrait emporter le droit de diminuer quelqu'un. Une erreur a besoin d'être regardée avec exactitude. L'humiliation ne lui apporte aucune précision supplémentaire.

Les égards se jouent dans cet espace. Ils tiennent compte de la personne qui recevra la parole : le moment, le lieu, les explications, la possibilité de répondre. Ils demandent que l'exigence trouve une forme qui n'ajoute pas inutilement à son poids. Cela ne garantit pas un échange agréable. Une décision peut demeurer douloureuse, un désaccord entier, une demande impossible à satisfaire. Mais la difficulté n'occupe pas toute la personne à laquelle elle s'adresse.

Nous possédons un vocabulaire abondant pour décrire ce qui lui manquerait. De l'autonomie, de la souplesse, de l'engagement, de la résistance, parfois une meilleure posture. Ces appréciations peuvent être fondées. Elles peuvent aussi précéder la compréhension de ce qui se passe, avec cette efficacité particulière des mots qui paraissent avoir déjà terminé le travail. Quelqu'un est « compliqué » : la prochaine conversation bénéficiera d'une explication avant même d'avoir commencé.

Une réputation se constitue ainsi, par expériences réelles, récits partagés, raccourcis et confirmations successives. Elle nous aide à nous orienter parmi les autres ; elle peut aussi nous empêcher de les rencontrer de nouveau. Une objection confirme le caractère, une hésitation le manque d'assurance, une fatigue le désengagement. Ce qui aurait demandé une question devient une preuve supplémentaire de ce que nous savions déjà.

La considération commence peut-être par la possibilité laissée à une personne de modifier cette première lecture. Ce qu'elle explique peut-il encore nous apprendre quelque chose ? Ses circonstances peuvent-elles déplacer notre jugement ? Une réponse aimable ne suffit pas si aucun de ses mots n'a de prise sur notre compréhension. Il est possible de recevoir quelqu'un très courtoisement tout en le laissant, du début à la fin, à l'extérieur de la décision.

Être considéré, c'est aussi pouvoir changer quelque chose à la manière dont les autres vous comprennent.

Cette possibilité se distribue inégalement. Un salarié apprécié traverse une période difficile ; celui qui a perdu du crédit confirme ses insuffisances. Le retard du premier appelle une explication, celui du second rejoint un dossier déjà bien fourni. À certains, les circonstances ; aux autres, le caractère. La différence paraît tenir à leur conduite, alors qu'elle tient aussi aux ressources d'interprétation que le collectif consent encore à mobiliser pour chacun.

Je m'interroge sur ce qui arrive lorsqu'elles s'épuisent. La personne moins écoutée se justifie davantage ; ses justifications deviennent encombrantes. Celle qui redoute une humiliation hésite avant de poser une question ; cette hésitation fait douter de ses capacités. Un collègue se retire pour préserver sa tranquillité ; son retrait confirme qu'il ne fait plus vraiment partie de l'équipe. La relation contribue au comportement, puis s'efface de son explication.

Il faut alors travailler à deux endroits. Accomplir la tâche, et empêcher que chaque difficulté soit versée au dossier de ce que nous serions. Relire un message, choisir le moment, préparer une justification, renoncer à une question. Ces précautions peuvent servir la qualité de l'échange. Elles peuvent également absorber beaucoup d'attention avant que le travail lui-même ait pu commencer.

Il faut parfois beaucoup travailler pour ne pas avoir l'air d'être en difficulté au travail.

La santé psychique entre ici dans la réflexion. Une charge excessive, des moyens insuffisants ou des objectifs contradictoires demandent des réponses organisationnelles ; les égards ne les rendent pas soutenables par enchantement. Mais la manière de recevoir les difficultés intervient dans ce que l'organisation pourra en savoir. Si parler expose d'abord à un jugement sur soi, certaines informations arriveront tard, déformées par la prudence, ou n'arriveront plus.

Le fonctionnement peut même paraître s'améliorer. Quelqu'un demande moins, vérifie seul, prolonge sa journée, cesse de contester. Il est devenu plus autonome, pensent les uns ; il a compris, estiment les autres. Peut-être. Il a pu aussi apprendre qu'il lui coûterait moins de porter la difficulté que de tenter encore de la partager. Une coopération apparemment plus fluide peut devoir une partie de sa tranquillité au silence de ceux qu'elle n'aide plus.

La patience devient alors une question sérieuse. Elle donne du temps à l'apprentissage, à une explication encore mal formulée, à une personne qui cherche comment reprendre. Elle permet de ne pas exiger immédiatement les signes visibles d'un progrès. Mais elle peut aussi devenir une consigne adressée à celui qui supporte : patienter encore, comprendre les contraintes, attendre une décision, laisser les choses se régler. Le même mot ouvre une possibilité pour l'un et prolonge l'épreuve de l'autre.

Il faut donc regarder qui attend, qui fait attendre et ce que cette attente engage. Une personne à laquelle un délai est accordé retrouve une marge ; une autre doit peut-être absorber la charge pendant ce temps. Un responsable manque de moyens pour répondre ; ses hésitations se déposent dans les journées de l'équipe. La patience mérite d'être organisée autant qu'encouragée. Sinon, elle risque de devenir cette ressource morale que chacun réclame aux autres lorsque les ressources concrètes font défaut.

La mansuétude demande une vigilance comparable. Le mot peut sembler trop ample pour un bureau, presque déplacé dans une conversation sur la performance. Il concerne pourtant une situation familière : quelqu'un a commis une faute, une erreur, s'est montré moins solide qu'attendu, et nous disposons d'une latitude dans notre réponse. Que faisons-nous de cette latitude ? Une conséquence est nécessaire ; faut-il lui ajouter le rappel de notre pouvoir de la rendre plus lourde ?

La sévérité possède parfois une force de démonstration qui dépasse son utilité. Elle montre que le responsable tient son rôle, qu'il ne laisse rien passer, qu'il a compris avant les autres. La personne reprise devient alors aussi le support d'un message adressé au collectif. Le travail sera peut-être corrigé ; chacun aura surtout appris ce qu'il vaut mieux cacher la prochaine fois.

La mansuétude peut interrompre cette surenchère. Elle laisse à l'erreur ses dimensions, à la personne une possibilité de reprendre. Elle ne constitue cependant pas une indulgence sans destinataire ni conséquence. Fermer les yeux sur un comportement qui fait subir, au nom de la compréhension accordée à son auteur, revient à demander à quelqu'un d'autre de payer cette générosité. Les égards doivent aussi rejoindre celui qui supporte. Une limite ferme peut en être l'expression la plus nécessaire.

Ces distinctions empêchent les mots de devenir un décor aimable. Elles nous ramènent à ce que les relations font réellement : qui peut parler, qui doit se défendre, qui reçoit du temps, qui absorbe l'attente, qui conserve une possibilité de changer. Elles concernent les salariés autant que les responsables. Un manager peut être injustement réduit à une décision dont personne ne connaît les contraintes ; une direction peut entendre toute contestation comme une hostilité ; un collectif peut juger une personne depuis une histoire qu'il ne lui permet plus de discuter.

La nuance devient une préférence si elle s'arrête aux personnes auxquelles nous nous identifions.

L'exigence devient plus difficile lorsqu'elle concerne quelqu'un dont nous avons déjà assez supporté les travers. Il faut encore distinguer ce qui nous blesse, ce qui nous dérange, ce qui contrevient au travail et ce qui nous ressemble simplement moins. Une personne désagréable peut signaler un problème réel. Une parole douce peut imposer quelque chose d'injuste. L'aisance relationnelle ne devrait pas décider seule de la crédibilité.

Cela demande un effort dans des échanges où la réplique rapide trouve facilement sa récompense. Une question peut servir à exposer que l'autre ne sait pas, une erreur à rappeler les précédentes. Le désaccord se poursuit après que son objet a disparu, parce qu'il reste à déterminer qui cédera. La nuance vient compliquer cette belle efficacité : elle ajoute une circonstance, retire une certitude, rend à quelqu'un une part de raison que nous avions déjà dépensée ailleurs.

Le conflit peut éclairer le travail, faire apparaître une injustice, permettre une décision meilleure. Mais il a besoin de laisser une suite. Quelqu'un doit pouvoir revenir demain sans que le désaccord d'aujourd'hui ait entièrement fixé sa place. Une erreur doit pouvoir être corrigée sans devenir une identité ; une conduite modifiée doit pouvoir être reconnue comme telle. Si aucun fait nouveau ne déplace le portrait, une réputation a pris la place de l'observation.

Cette disponibilité au changement compte d'autant plus que les personnes arrivent avec des vies dont nous ne connaissons qu'une partie. Une inquiétude financière, une séparation, un proche malade ou la peur de perdre son emploi peuvent occuper beaucoup de pensée sans apparaître dans les échanges. La personne travaille encore avec sérieux ; elle dispose peut-être de moins de ressources pour absorber une demande imprévue ou une remarque inutilement dure.

Une personne ne devrait pas avoir à raconter sa maladie, ses dettes ou son histoire familiale pour obtenir un traitement correct. Elle peut vouloir garder son intimité, ne pas savoir encore comment parler, ou refuser que son travail soit désormais interprété à travers son épreuve. La considération doit pouvoir précéder la confidence. À défaut, ceux qui savent rendre leur récit touchant obtiendraient une compréhension refusée à ceux qui se taisent ou s'expliquent moins bien.

Le respect commence parfois par cette réserve : je ne sais pas tout de ce que ma demande va rencontrer. Elle ne suspend pas la décision. Elle empêche seulement de prendre la petitesse apparente d'un geste pour la mesure certaine de ses conséquences. Un horaire déplacé peut engager une garde d'enfant, une retenue sur salaire rejoindre un budget sans marge, une réunion tardive défaire une organisation familiale que personne n'avait vue se construire.

C'est avec ces vies, ces contraintes et ces relations que le climat au travail se compose. Il se manifeste dans les incidents, mais aussi dans ce qui n'a plus lieu : une question retenue, une demande abandonnée, une contradiction qui ne vient plus. Ces creux ne permettent pas de diagnostiquer quelqu'un. Ils demandent de ne pas confondre trop vite ce qui ne dérange plus avec ce qui va mieux.

En ce 2 novembre, reste à parler de la mort : ce qu'elle enlève au collectif, mais aussi ce qu'elle change parfois dans notre manière de comprendre celui ou celle qui n'est plus là.

La mort appartient aussi à la vie des collectifs de travail. Un collègue meurt après une longue maladie, à la suite d'un accident ou soudainement. Les personnes qui restent continuent à travailler avec cette réalité, tandis que l'organisation doit assurer la suite. Il faut reprendre des tâches, transmettre des dossiers, trouver les informations manquantes. Rien de cela ne mesure ce qui a été perdu. Un poste peut être pourvu ; la relation avec celui qui l'occupait ne reprend pas.

Il arrive alors que les récits retrouvent une épaisseur oubliée. Une réserve reprend sa pudeur, une exigence son attachement au métier, une fatigue les circonstances qui l'avaient précédée. Des gestes reviennent à la mémoire, des contributions apparaissent, des contradictions deviennent enfin racontables sans contenir toute la personne. Elle n'a pourtant pas vécu davantage depuis sa mort. Notre regard vient de lui rendre quelque chose qu'il ne lui accordait plus aussi facilement.

La perte peut nous rendre sincèrement plus attentifs. Elle révèle ce que la familiarité avait cessé de voir, ce que les habitudes nous avaient permis de tenir pour acquis. Un hommage peut être entièrement juste et nous laisser cette question : pourquoi certaines circonstances deviennent-elles recevables lorsque la personne n'est plus là, alors qu'elles semblaient si peu intéressantes lorsqu'elle essayait encore de les expliquer ?

Ce n'est pas toujours une connaissance qui manque alors à la relation. C'est parfois la disponibilité à en tirer les conséquences. Comprendre la fatigue d'un vivant peut obliger à revoir sa charge ; reconnaître sa contribution, à lui donner davantage de moyens ou de crédit ; entendre sa difficulté, à modifier une décision. Le vivant peut faire usage de la considération reçue. Il peut demander, refuser, contester. Il revient le lendemain.

Les morts ne nous exposent plus de cette manière. Leur accorder une place ne nous oblige plus à la leur laisser dans la réunion suivante. Leur histoire peut devenir plus ample sans contrarier notre calendrier. Cette différence n'accuse pas la sincérité du chagrin. Elle interroge le confort de notre générosité : que consentons-nous à reconnaître lorsqu'une reconnaissance peut encore nous engager ?

C'est ici que les égards, la patience, la mansuétude et la considération prennent toute leur portée. Les égards prennent du temps et influent sur les décisions. La patience réclame parfois des moyens. La mansuétude demande de renoncer à une part de la sévérité dont nous disposions. La considération peut nous conduire à reprendre un jugement auquel nous tenions. Ces dispositions nous engagent : elles peuvent modifier ce que nous décidons, ce que nous demandons et la manière dont nous répondons.

Elles n'exigent aucune sanctification. Une disparition n'efface pas les fautes et personne ne devrait falsifier son expérience pour rejoindre un hommage. Les vivants n'ont pas davantage à être irréprochables pour mériter un traitement digne. Il faut pouvoir tenir une limite, reconnaître une atteinte, corriger un travail, sans laisser la nécessité de répondre devenir une permission de réduire la personne entière.

C'est en cela que ces mots appartiennent à la prévention et à la santé au travail. Ils peuvent rendre une difficulté dicible avant qu'elle ne devienne impossible à cacher. Ils permettent de chercher les conditions derrière une fatigue, de conserver des appuis pendant une période difficile, de laisser une erreur être reprise sans lui confier toute une identité. Ils ne guérissent pas, ne remplacent ni les professionnels ni les transformations nécessaires du travail. Ils interviennent dans la possibilité de demander et de recevoir ce qui pourrait aider.

Je reviens donc aux vivants, à ceux qui arrivent avec leurs qualités, leurs travers, leurs contraintes et leur manière parfois peu commode de nous faire savoir que quelque chose ne va pas. Ils peuvent encore répondre à notre attention, en discuter la forme, nous apprendre ce que nous n'avions pas compris. C'est avec eux que les mots doivent trouver leur usage, jusque dans les moments où leur présence nous demande un effort.

Ce que nous saurons dire de quelqu'un lorsqu'il ne sera plus là devrait nous obliger un peu plus tôt dans notre manière de lui répondre.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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