Asperger : ce que vous appelez « trop » dit surtout l’étroitesse de vos normes
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé, en entreprise comme dans nos vies ordinaires, ne relève pas de la coïncidence.
Il faudrait peut-être commencer par la fatigue. Non pas la grande fatigue spectaculaire, celle qui autorise enfin les autres à se montrer compréhensifs, mais cette fatigue plus fine, plus ancienne, presque impolie à force d'être répétée : celle de recevoir, encore et encore, le mot « trop » comme une petite correction sociale.
Trop sensibles. Trop précis. Trop directs. Trop intenses. Trop analytiques. Trop entiers. Trop concernés. Trop sérieux. Trop lucides. Trop compliqués.
Si ces quatre petites lettres paraissent déjà trop présentes dans ces premières lignes, c'est peut-être qu'elles commencent enfin à faire sentir ce qu'un si petit mot peut produire. Il reste pourtant bien léger au regard du nombre de fois où une personne Asperger, neuroatypique, hypersensible ou simplement moins conforme à la température moyenne d'un milieu peut l'entendre au cours d'une vie.
Le mot arrive souvent avec une douceur feutrée, presque gênée, comme si l'on déposait une remarque délicate sur le bord de la table. Il faudrait l'entendre calmement, l'accueillir avec maturité, peut-être même remercier celui qui vous offre ce petit miroir normatif. Il faudrait apprendre à se réguler, à arrondir, à traduire, à modérer. Il faudrait surtout ne pas répondre trop fort, car cela confirmerait immédiatement le diagnostic.
Mais à force de recevoir le « trop » en silence, quelque chose finit par se lever. Une colère très précise. Pas une colère bruyante, pas une colère décorative, pas une colère qui cherche à renverser la table pour le plaisir du fracas. Une colère de seuil. Celle qui apparaît lorsque l'on comprend que le mot ne décrit pas seulement une intensité personnelle, mais tout un système de mesure qui n'a jamais eu à se justifier.
Alors, puisque nous serions trop, allons-y.
Soyons trop, pour une fois.
Trop précis dans les mots. Trop attentifs à la norme. Trop sévères avec les adjectifs paresseux. Trop sociologiques devant les petites phrases. Trop anthropologiques devant les seuils invisibles. Trop lucides devant les cadres qui appellent excès ce qu'ils ne savent pas recevoir. Puisque le mot « trop » prétend mesurer ce qui déborde, regardons enfin la pauvreté de ce qui mesure.
Trop par rapport à quoi, exactement ?
Car le « trop » ne vient jamais seul. Il arrive avec son petit théâtre discret : une personne, un milieu, une gêne, une norme qui ne dit pas son nom, et ce geste apparemment simple par lequel un groupe transforme son inconfort en caractéristique individuelle de celui ou celle qui le provoque. Le mot paraît léger parce qu'il tient peu de place. Il est pourtant chargé d'une architecture entière. Dire « trop », c'est supposer qu'il existe quelque part une juste dose d'être au monde : une bonne quantité de sensibilité, d'émotion, de précision, de silence, de parole, d'intensité, de retrait, d'analyse, de spontanéité, de distance. C'est supposer un bord. C'est supposer une mesure. C'est supposer, surtout, que ceux qui disposent de cette mesure n'auraient pas à la produire, à l'expliquer, à la défendre.
Trop par rapport à quoi, exactement ?
À quelle règle secrète faudrait-il se conformer ? Qui tient le mètre ? Où commence l'excès ? À partir de quel degré une demande de clarté devient-elle rigidité, une parole directe devient-elle brutalité, une perception fine devient-elle complication, une sensibilité devient-elle fragilité, une pensée précise devient-elle obsession, une lucidité devient-elle manque de légèreté ? Qui a fixé le seuil à partir duquel une présence cesse d'être singulière pour devenir encombrante ? Et pourquoi ce seuil, lorsqu'il est partagé par le plus grand nombre, se fait-il si facilement passer pour du bon sens ?
C'est là que le mot cesse d'être une simple remarque psychologique. Il devient un fait social. Le « trop » ne décrit pas seulement une personne ; il dessine les limites du monde qui la regarde. Il dit l'endroit où un groupe commence à ne plus savoir recevoir, traduire, supporter ou comprendre. Il révèle la petite température d'un milieu, ses usages, ses prudences, ses tolérances, ses interdits souples, ses arrangements avec le flou, ses manières d'éviter ce qui exigerait davantage d'intelligence relationnelle. Un groupe appelle souvent « équilibré » ce qui lui ressemble, « fluide » ce qui ne le trouble pas, « simple » ce qui ne lui demande aucun déplacement. Puis, lorsqu'une présence arrive avec d'autres capteurs, d'autres rythmes, d'autres exigences de cohérence, il dit : trop.
Le mot a alors une fonction de défense. Il protège la norme en déplaçant le problème. Il ne dit pas : notre cadre est trop court. Il dit : vous êtes trop intense. Il ne dit pas : notre langage est trop pauvre. Il dit : vous êtes trop compliqué. Il ne dit pas : notre tolérance à la précision est assez faible. Il dit : vous êtes trop rigide. Il ne dit pas : cette lucidité nous expose. Il dit : vous analysez trop. Le mot permet à la norme de rester hors champ. Il corrige la personne sans examiner le cadre. Il donne à la gêne collective une forme apparemment objective, presque élégante, parce qu'elle est portée par un adjectif.
Les adjectifs sont de petits instruments dangereux lorsqu'ils remplacent le travail de lecture. Un adjectif mal posé peut salir plus efficacement qu'un long discours. Il colle à la personne une qualité générale, là où il aurait fallu décrire une situation précise. Avec « trop », l'opération est encore plus commode : le mot peut se greffer à presque tout, et son simple ajout suffit à faire basculer une qualité vers le défaut.
Précis devient trop précis. Sensible devient trop sensible. Direct devient trop direct. Lucide devient trop lucide. Sérieux devient trop sérieux. Tout se joue dans ce petit excès ajouté, comme une goutte d'acide dans une phrase presque neutre.
Asperger n'est pas un prétexte intime, c'est un révélateur
Dans cette affaire, Asperger n'est pas un prétexte intime ni une bannière héroïque. Ce n'est pas le sujet comme diagnostic à exposer, encore moins comme argument d'autorité. C'est un révélateur. Une manière d'éclairer la façon dont les normes ordinaires traitent ce qui ne se présente pas selon leur cadence habituelle. Asperger, dans l'usage vivant du mot, peut aider à nommer un certain rapport au monde, à la précision, aux signes, aux seuils, aux implicites, aux intensités de perception. Il peut rendre visibles les angles morts d'un milieu. Non parce qu'un fonctionnement Asperger donnerait raison par nature, ni parce que la neuroatypie ouvrirait un accès supérieur à la vérité. Ce serait une autre caricature, seulement inversée.
Une personne Asperger peut être brillante, drôle, délicate, loyale, maladroite, rigide, injuste, généreuse, pénible, bouleversante, impraticable parfois, comme n'importe quelle personne peut l'être selon les lieux, les jours, les blessures, les apprentissages, les défenses, les fatigues. La différence ne dispense pas de responsabilité. Elle ne transforme pas chaque maladresse en malentendu noble. Elle n'autorise pas à faire de son fonctionnement un territoire souverain où les autres devraient entrer sans jamais avoir le droit de dire ce qu'ils vivent. La pluralité humaine ne doit pas devenir une immunité morale.
Mais la responsabilité ne doit pas non plus devenir un rabot.
Le problème commence lorsque la singularité perceptive, cognitive ou sensorielle est constamment relue sous l'angle du dosage. Trop de détails vus. Trop de cohérence attendue. Trop de réaction à l'incohérence. Trop de fatigue devant les implicites. Trop de besoin de clarté. Trop de littéralité. Trop d'attention à une phrase, à un mot, à une contradiction, à un déplacement minuscule du ton. Là où il faudrait parfois reconnaître une autre manière de percevoir et de traiter le réel, le groupe préfère souvent parler d'excès. C'est plus simple, plus rapide, et surtout moins compromettant pour lui.
Il existe des milieux où la différence est accueillie à condition de rester décorative. Elle peut être intéressante, inspirante, créative, originale, utile même, pourvu qu'elle ne modifie pas le cadre. Elle peut donner de la couleur à un discours d'inclusion, de la matière à une politique RH, de la chaleur à une conversation sur la diversité des profils. Mais qu'elle demande une vraie clarté, qu'elle refuse les demi-mots, qu'elle perçoive les incohérences, qu'elle signale les brutalités ordinaires, qu'elle rende visible la violence des implicites, et soudain la différence cesse d'être charmante. Elle devient trop.
C'est l'une des hypocrisies les mieux élevées de notre époque : aimer la singularité lorsqu'elle enrichit la norme, la trouver fatigante lorsqu'elle oblige la norme à se déplacer.
Les organisations, les groupes, les familles, les cercles sociaux veulent parfois des êtres différents, mais lisibles. Des sensibilités vives, mais apaisantes. Des intelligences fines, mais utilisables. Des pensées originales, mais compatibles avec les réunions d'une heure. Des neuroatypies, mais pédagogiques. Des complexités, mais avec notice. Des reliefs, mais sans aspérités qui accrochent vraiment la peau du groupe. La différence est aimée lorsqu'elle se transforme en ressource ; elle l'est beaucoup moins lorsqu'elle devient une objection.
Une adaptation à sens unique n'est pas une rencontre
La norme, elle, se présente rarement comme norme. Elle avance sous des noms plus flatteurs : la mesure, la simplicité, la fluidité, l'équilibre, le recul, l'adaptation, la maturité. Elle dit qu'il faut savoir relativiser, ne pas tout prendre à cœur, ne pas tout analyser, faire avec les autres, ne pas aller trop loin, trouver la bonne distance. Ces phrases peuvent être justes. Parfois, elles le sont profondément. Il serait absurde de faire de toute intensité une vérité, de toute sensibilité une supériorité, de toute précision une noblesse incontestable. Il existe des intensités envahissantes, des précisions qui se durcissent en contrôle, des paroles directes qui blessent faute de tenue, des vérités mal portées qui deviennent seulement des brutalités élégantes.
Mais ces phrases deviennent suspectes lorsqu'elles fonctionnent toujours dans le même sens.
Lorsqu'elles demandent toujours aux mêmes de se traduire, de se modérer, de se rendre plus accessibles, de réduire leur relief, pendant que les environnements restent intacts. Lorsque celui qui perçoit trop doit apprendre à percevoir moins, tandis que ceux qui perçoivent peu ne sont jamais invités à affiner leur lecture. Lorsque l'être précis doit devenir plus souple, mais que le milieu approximatif n'a pas à devenir plus rigoureux. Lorsque l'être sensible doit se protéger davantage, mais que l'environnement brutal n'a pas à se regarder. Une adaptation à sens unique n'est pas une rencontre. C'est une assimilation lente, parfois polie, souvent épuisante.
Il y a une violence particulière à vivre dans le « pas assez » des autres tout en recevant sans cesse l'accusation d'être trop.
Pas assez de précision pour comprendre ce qui se demande vraiment. Pas assez de nuance pour distinguer une sensibilité d'une fragilité. Pas assez de courage pour recevoir une parole directe sans la rabattre aussitôt sur un défaut de forme. Pas assez de patience pour entrer dans une complexité qui ne se livre pas en phrases courtes. Pas assez de vocabulaire pour nommer autrement que par l'excès. Pas assez d'attention pour entendre ce qui se dit derrière une réaction. Pas assez d'amplitude pour accueillir une présence qui n'entre pas proprement dans le format attendu.
Ce « pas assez » se voit moins. Il a de meilleures manières. Il parle plus doucement. Un milieu pauvre en nuance ne se dit pas pauvre. Il se dit simple. Un milieu pauvre en courage relationnel ne se dit pas lâche. Il se dit mesuré. Un milieu pauvre en accueil ne se dit pas étroit. Il dit que l'autre prend trop de place.
La police douce des microcosmes
La sociologie la plus ordinaire commence parfois là : dans le moment où un groupe prend son confort pour la bonne mesure du monde.
Un microcosme, quel qu'il soit, produit ses lois silencieuses. Une entreprise, une équipe, une famille, un cercle social, une institution, un milieu culturel ou professionnel : chacun fabrique des seuils. S'y apprennent jusqu'où il est permis de parler, à quelle vitesse il faut comprendre, quelle part de soi peut apparaître, quelles émotions sont recevables, quelles questions deviennent gênantes, quelles vérités doivent rester enveloppées pour ne pas troubler l'ordre relationnel. Ces règles ne sont pas toujours écrites. Elles sont plus efficaces ainsi. Elles circulent dans les regards, les silences, les plaisanteries, les soupirs, les changements de ton, les petites formules qui corrigent sans avoir l'air de sanctionner.
Le « trop » appartient à cette police douce des microcosmes. Il intervient lorsque quelqu'un touche le bord. Non pas le bord officiel, celui des règles explicites, mais le bord plus profond : celui de la tolérance réelle du groupe. Une personne peut respecter toutes les règles et être pourtant « trop » pour un milieu. Trop sérieuse dans un groupe qui vit d'esquive. Trop littérale dans un groupe qui se protège par l'implicite. Trop sensible dans un groupe qui confond maîtrise et anesthésie. Trop précise dans un groupe qui préfère l'à-peu-près confortable. Trop lucide dans un groupe qui a besoin d'un peu de flou pour ne pas se voir.
La psychopathologie des organisations et des groupes n'a pas besoin de grands mots pour exister. Elle commence dans ces petites défenses collectives par lesquelles un milieu protège sa cohérence interne. Un groupe supporte rarement sans résistance ce qui révèle son insuffisance. Il préfère souvent pathologiser le messager, psychologiser l'inconfort, renvoyer la gêne à celui ou celle qui l'exprime. Celui qui nomme devient excessif. Celui qui sent devient fragile. Celui qui insiste devient rigide. Celui qui ne lâche pas devient compliqué. Le groupe reste intact, soulagé d'avoir transformé une alerte en trait de personnalité.
C'est cela qu'il faut regarder : non seulement les différences individuelles, mais les défenses des environnements devant ces différences. Un environnement aussi a un fonctionnement. Il peut être défensif, étroit, pauvre, flou, hypersensible à la contradiction, intolérant à la précision, peu disponible à l'altérité réelle. Il peut exiger des personnes une adaptation qu'il ne pratique jamais lui-même. Il peut demander aux individus de se comprendre, de s'expliquer, de se réguler, tout en refusant de reconnaître ses propres mécanismes d'exclusion ordinaire. Il peut célébrer l'inclusion sans modifier ses seuils d'hospitalité.
Le mot est important : hospitalité
Accueillir une différence ne consiste pas à laisser entrer quelqu'un dans une pièce en lui demandant aussitôt de prendre moins de place. Ce n'est pas dire : vous êtes le bienvenu, mais veuillez ne pas trop modifier l'air ambiant. L'hospitalité réelle suppose que la pièce soit affectée par la présence de celui qui entre. Elle suppose que l'environnement accepte, même légèrement, d'être transformé par ce qu'il prétend accueillir. Sans cela, l'inclusion devient un décor moral : la personne est admise, mais sous condition de se rendre compatible avec ce qui existait avant elle.
Dans beaucoup de discours contemporains sur les profils, les fonctionnements, les hautes sensibilités, les neuroatypies, une ambiguïté persiste. Ces discours peuvent aider. Ils peuvent donner des mots à des personnes qui ont longtemps cru être mal fabriquées pour le monde. Ils peuvent permettre de comprendre des seuils, des fatigues, des besoins d'aménagement, des modes de relation. Mais lorsqu'ils se construisent autour du « trop », ils reconduisent parfois la norme dont ils prétendent libérer. Ils disent : acceptez-vous, mais commencent par confirmer que vous débordez. Ils parlent de singularité, mais la traitent aussitôt comme une intensité à réguler. Ils offrent une reconnaissance, puis proposent la petite pédagogie de l'ajustement.
Il faut distinguer avec une grande précision apprendre à vivre avec sa complexité et apprendre à s'excuser d'exister dans une complexité que d'autres trouvent fatigante.
Dans le premier cas, il y a un travail de responsabilité. Dans le second, une normalisation douce. Dans le premier cas, une personne apprend ses seuils, ses effets, ses besoins, ses maladresses possibles, ses exigences parfois difficiles pour les autres. Dans le second, elle apprend surtout à devenir moins visible, moins tranchante, moins coûteuse, moins elle-même dans ce que son fonctionnement rend pourtant vivant, précis, vulnérable ou fécond. La différence est subtile ; elle est immense.
Car une personne n'est jamais une seule chose. C'est peut-être ce que les typologies oublient le plus vite. Une personne n'est pas son diagnostic, son haut potentiel, son hypersensibilité, son Asperger, sa neuroatypie, son tempérament, sa blessure, son intelligence, son caractère. Elle est un assemblage instable et vivant de tout cela, et d'autre chose encore. Elle peut être fine dans un endroit, maladroite dans un autre, juste dans une phrase, injuste dans la suivante, épuisée par un monde qui va trop vite, mais capable aussi d'épuiser les autres par sa manière de tenir une idée. La pluralité humaine est moins confortable que les catégories, mais elle est plus vraie.
C'est précisément pour cela que le « trop » est pauvre. Il réduit la pluralité à une intensité. Il prend une partie de la personne, l'amplifie, puis fait comme si elle disait le tout. Le mot rabat. Il écrase les plans. Il retire les contradictions. Il offre au groupe une lecture rapide, donc rassurante.
Trop sensible, et voici la pensée relue comme émotion. Trop analytique, et voici la précision soupçonnée d'obsession. Trop direct, et voici la franchise ramenée à un défaut de forme. Trop compliqué, et voici la complexité punie de ne pas s'être présentée assez simplement.
Or il faudrait parfois, au contraire, ralentir.
Ralentir devant un adjectif. Ralentir devant une gêne. Ralentir avant de transformer une réaction en nature. Ralentir avant de dire trop. Se demander ce qui, exactement, est difficile : la personne, la situation, le cadre, la parole, le moment, l'effet produit, l'écho intime chez celui qui reçoit ? Le « trop » dispense souvent de cette précision. Il donne une conclusion avant l'enquête. Il permet d'éviter les questions plus lentes : qu'est-ce qui se joue ? qui est dérangé ? par quoi ? au nom de quelle norme ? avec quels effets ? qu'est-ce que cela révèle de la personne, mais aussi du milieu ?
Faisons trop, puisqu'on nous y invite
Puisque nous avons annoncé que nous allions en faire trop, continuons.
Faisons trop de sémantique. Le mot « sensible » n'est pas le mot « fragile ». Le mot « précis » n'est pas le mot « rigide ». Le mot « direct » n'est pas le mot « brutal ». Le mot « intense » n'est pas le mot « excessif ». Le mot « lucide » n'est pas le mot « négatif ». Le mot « complexe » n'est pas le mot « compliqué ». Ces glissements ne sont pas innocents. Ils décident de la manière dont une personne sera reçue, crue, accompagnée, contredite ou discréditée. Changer un adjectif, parfois, c'est changer le destin social d'une parole.
Faisons trop de sociologie. Une norme n'est jamais seulement une préférence individuelle ; c'est une préférence qui a gagné assez de pouvoir pour ne plus se présenter comme telle. Elle devient ambiance, style, culture, maturité, professionnalisme, bon sens. Elle se cache dans les réunions, les formules, les implicites, les seuils de gêne, les manières de rire, les manières d'éviter. Elle distribue la légitimité : certains êtres paraissent naturellement adaptés parce qu'ils parlent déjà la langue du milieu ; d'autres paraissent excessifs parce qu'ils rendent visibles la langue elle-même.
Faisons trop d'anthropologie. Les groupes ont leurs rites d'appartenance. Ils reconnaissent les leurs à des signes minuscules : savoir quand sourire, quand ne pas insister, quand laisser tomber une contradiction, quand comprendre sans demander, quand faire semblant de ne pas avoir vu. Celui qui ne lit pas ces rites, ou qui les lit trop clairement, devient vite suspect. Il menace le groupe non parce qu'il l'attaque, mais parce qu'il montre que ce qui se présentait comme naturel est en réalité appris, codé, situé. Le « trop » sert alors à refermer le rite sur lui-même.
Faisons trop de psychopathologie, enfin, mais sans folklore. Les groupes ont des défenses. Les organisations aussi. Elles supportent mal ce qui les confronte à leur incohérence, leur brutalité, leur flou, leur manque de courage. Un être trop précis peut devenir l'écran sur lequel le groupe projette son propre malaise. Il porte l'excès pour que le milieu n'ait pas à reconnaître son insuffisance. Il devient le problème parce qu'il fait apparaître le problème. C'est un mécanisme banal, puissant, souvent invisible à ceux qui en bénéficient.
Voilà ce que le « trop » permet de comprendre lorsqu'il est enfin pris au sérieux.
Il ne s'agit pas de revendiquer le droit d'être invivable. Il ne s'agit pas de dire que la différence aurait toujours raison contre la norme. Il ne s'agit pas de transformer Asperger en posture de supériorité blessée. Ce serait encore une manière trop simple d'échapper au réel. La personne singulière doit aussi répondre de ce qu'elle produit. Elle doit apprendre, comme tout le monde, à entendre les effets de sa parole, à ne pas confondre précision et domination, sensibilité et vérité, clarté et impatience, fatigue et autorisation de se retirer sans explication.
Mais la norme doit elle aussi répondre de ce qu'elle produit.
Elle produit des silences. Des hontes. Des autocorrections prématurées. Des personnes qui apprennent à se réduire avant même d'entrer dans une pièce. Des intelligences qui s'excusent d'être trop rapides ou trop inquiètes. Des sensibilités qui se blindent. Des paroles qui s'arrondissent jusqu'à ne plus dire grand-chose. Des présences qui deviennent plus acceptables, mais moins vivantes. Elle produit cette fatigue si particulière de devoir se surveiller non pour ne pas blesser, ce qui serait juste, mais pour ne pas déborder d'un cadre qui n'a jamais accepté de dire sa propre étroitesse.
Le privilège discret de la norme, c'est de se croire sans accent
Il y a une colère légitime à cet endroit.
Pas une colère qui dispense d'être juste. Pas une colère qui autorise à tout dire. Une colère qui refuse d'être corrigée par des mots paresseux. Une colère qui demande que la norme descende enfin de son piédestal discret et vienne répondre à son tour. Une colère qui dit : vous dites trop, mais vous ne dites jamais de quoi vous manquez. Vous dites trop sensible, mais vous ne dites pas votre sécheresse. Vous dites trop précis, mais vous ne dites pas votre approximation. Vous dites trop lucide, mais vous ne dites pas votre goût du flou. Vous dites trop entier, mais vous ne dites pas votre petite économie de présence.
Cette colère n'est pas seulement affective. Elle est analytique. Elle voit le mécanisme. Elle comprend que le mot trop ne tombe pas du ciel ; il tombe d'une position. Il vient de quelqu'un, d'un groupe, d'un milieu, d'un seuil, d'une culture. Il vient parfois de ceux qui n'ont jamais eu à se penser comme situés, parce que le monde leur a assez souvent renvoyé qu'ils étaient à la bonne distance, au bon volume, au bon rythme. Le privilège discret de la norme, c'est de se croire sans accent.
Il faudrait pourtant entendre l'accent des normes.
Vos normes ont un accent. Elles parlent depuis un lieu, une histoire, une classe, une culture professionnelle, une famille, un genre, une époque, une idée de la maîtrise, une certaine peur du désordre, un certain goût de la moyenne. Elles ne sont pas le monde. Elles sont une version du monde qui a pris ses habitudes pour des évidences. Lorsqu'elles disent trop, elles révèlent souvent ce qu'elles n'arrivent pas à accueillir sans se sentir menacées.
Le mot trop doit cesser d'être une sentence et devenir une question
Alors, oui, peut-être que certains êtres sont parfois trop. Trop envahissants, trop abrupts, trop enfermés dans leur propre logique, trop peu attentifs à l'autre, trop convaincus que leur perception suffit. Mais ce « parfois » est important. Il demande une situation, une description, un effet, une responsabilité. Il ne permet pas de transformer une manière d'être en excès permanent. Il ne permet pas de ramener une personne à une intensité globale. Il ne permet pas à la norme d'échapper à sa propre analyse.
Le vrai travail commence lorsque le mot trop cesse d'être une sentence et devient enfin une question.
Qu'est-ce qui déborde ? De quoi ? Pour qui ? Avec quel effet ? Dans quel cadre ? Qui est blessé, qui est seulement dérangé, qui est révélé dans son inconfort ? Qu'est-ce qui relève d'un ajustement nécessaire de la personne, et qu'est-ce qui relève d'un élargissement nécessaire du milieu ? Où finit la responsabilité individuelle ? Où commence la paresse collective ? Où la différence demande-t-elle une traduction, et où la norme devrait-elle apprendre une autre langue ?
Ces questions ne sont pas des raffinements intellectuels. Elles sont profondément pratiques. Elles concernent les entreprises, les collectifs, les relations, les familles, les institutions, les lieux où chacun doit exister avec d'autres sans se dissoudre ni coloniser l'espace commun. Elles demandent une éthique de la lecture : ne pas interpréter trop vite, ne pas adjectiver paresseusement, ne pas confondre son inconfort avec une preuve, ne pas réduire une personne à ce qui oblige à travailler davantage pour la comprendre.
Peut-être est-ce cela, finalement, une vraie culture de la différence : non pas multiplier les portraits, les étiquettes, les notices, les formations à l'usage de ceux qui ne rentrent pas proprement dans la moyenne, mais apprendre aux cadres ordinaires à devenir plus vastes, plus précis, plus courageux dans leur manière de recevoir. Non pas seulement accompagner les personnes dites atypiques vers la norme, mais accompagner la norme vers la conscience de ses propres limites.
La norme aussi devrait se faire accompagner
Car la norme aussi devrait se faire accompagner.
Elle devrait apprendre à douter de ses adjectifs. À regarder ses seuils. À reconnaître que majoritaire ne signifie pas juste, que partagé ne signifie pas universel, que confortable ne signifie pas sain, que fluide ne signifie pas profond. Elle devrait apprendre que certains êtres ne sont pas trop ; ils sont reçus par des espaces trop courts. Elle devrait découvrir que son calme n'est pas toujours une maturité, que sa mesure n'est pas toujours une sagesse, que sa simplicité n'est pas toujours une élégance, que son bon sens n'est parfois que l'autre nom d'une paresse bien intégrée.
Une personne Asperger n'est pas un curseur à régler pour le confort moyen d'un groupe.
Elle n'est pas davantage une énigme à résoudre, une notice à distribuer, une intensité à surveiller, une singularité à rendre plus présentable. Elle est une présence entière, composite, responsable, parfois difficile, parfois lumineuse, parfois maladroite, parfois d'une précision qui sauve une situation de son propre flou. Elle peut apprendre, ajuster, entendre ce que sa manière d'être produit chez les autres. Mais elle ne devrait pas être condamnée à réduire chaque relief pour devenir compatible avec des normes qui ne se pensent jamais elles-mêmes.
Ce que le mot « trop » prétend mesurer mérite donc d'être retourné. Trop sensible, vraiment ? Ou le milieu est-il trop peu attentif à ce qui se dit avant le bruit ? Trop précis ? Ou le cadre est-il trop habitué à ses approximations confortables ? Trop direct ? Ou les prudences sociales servent-elles parfois à ne jamais nommer ce qui devrait l'être ? Trop lucide ? Ou l'environnement préfère-t-il appeler complication ce qui l'oblige à regarder ses propres contradictions ?
La différence ne donne pas raison par nature. Elle ne dispense pas de responsabilité. Elle n'autorise ni la brutalité, ni l'envahissement, ni l'indifférence aux effets produits sur autrui. Mais elle ne devrait pas non plus devenir ce territoire constamment surveillé où chaque intensité est relue comme un excès, chaque précision comme une rigidité, chaque sensibilité comme une fragilité, chaque besoin de cohérence comme une complication.
Une personne n'est pas un curseur à régler pour le confort moyen des groupes. Elle est une présence entière, parfois dérangeante, parfois lumineuse, souvent contradictoire, toujours plus vaste que l'adjectif posé sur elle au moment où elle devient moins facile à recevoir.
Et si le mot trop revient si souvent, peut-être faut-il cesser de croire qu'il parle seulement de ceux qu'il vise. Peut-être faut-il l'entendre comme un aveu involontaire : quelque chose, dans vos normes, ne sait pas faire place à ce qui dépasse leur propre mesure.
Le trop ne dit pas toujours l'excès d'une personne.
Il dit parfois l'étroitesse du monde qui prétend la mesurer.
Et si cela vous paraît encore trop, tant pis.
Cette fois, le mot aura au moins servi à quelque chose : montrer où vos normes manquent d'amplitude.

