« Alors, vous avez fait quoi ce week-end ? »

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Il existe des questions qui entrent dans la conversation avec une politesse irréprochable et ressortent, sans avoir demandé la permission, avec une cartographie sociale sous le bras.

« Alors, vous avez fait quoi ce week-end ? » appartient à cette famille de phrases tellement ordinaires qu'elles semblent protégées par leur banalité même. Elles ne viennent pas interroger les revenus, les fatigues, les enfants, les séparations, les dettes, les solitudes, les corps usés ou les maisons sans relais. Elles viennent simplement faire lien. Elles réintroduisent un peu de vie dans les interstices du travail, entre deux dossiers, deux réunions, deux urgences présentées comme raisonnables.

La question ne veut pas blesser. Elle ne veut même presque rien. C'est précisément ce presque rien qui mérite attention, parce que la culture d'entreprise se loge souvent dans ces formulations inoffensives, dans ces petites cérémonies de reprise où chacun est invité à déposer un morceau présentable de sa vie. Elle suppose qu'il y eut quelque chose à raconter, quelque chose qui distingue le week-end de la semaine, quelque chose qui puisse rejoindre la conversation sans l'alourdir : une sortie, une promenade, un dîner, un peu de mer, quelques heures en Normandie, un musée, un zoo, une visite, un enfant ravi, une table amicale, un paysage, même modeste, à rapporter comme preuve discrète que le temps libre a bien rempli sa fonction.

Elle semble demander un souvenir ; elle demande parfois de quel monde nous revenons.

Tout le monde ne revient pas du même monde

Or tout le monde ne revient pas du même monde. Certains reviennent d'un lieu, d'un déplacement, d'une lumière, d'un repas un peu long, d'une parenthèse assez nette pour devenir récit. D'autres reviennent d'un temps qui n'a pas reposé, d'un appartement trop plein, de courses trop chères, de linge, d'enfants à tenir, d'un proche à accompagner, d'un budget qu'il a fallu surveiller comme un animal nerveux, d'un dimanche sans événement mais non sans effort. Certains ont changé d'air. D'autres ont simplement empêché l'air de manquer tout à fait.

Il ne s'agit pas d'opposer moralement les existences, encore moins de demander à ceux qui partent de s'excuser de partir. La joie n'est pas une faute. La mer n'est pas coupable. Le musée n'a pas à comparaître devant le tribunal des inégalités sociales. Mais il faut bien reconnaître que les loisirs, dans la conversation ordinaire, ne sont jamais de simples loisirs. Ils disent, parfois malgré eux, l'argent disponible, les appuis familiaux, la présence ou l'absence d'un conjoint, la santé, la voiture qui tient, les enfants que l'on peut emmener sans transformer la sortie en opération tactique, le corps qui possède encore assez de réserve pour fabriquer du plaisir avec de l'organisation.

Il y a des vies où même le simple demande beaucoup. Non seulement de l'argent, mais de la force, de l'anticipation, des relais, une disponibilité intérieure que la semaine a parfois déjà consommée jusqu'à la corde. Aller au zoo, au musée, à la mer, chez des amis, ou seulement "prendre l'air", comme le disent ceux qui disposent encore d'un peu d'air devant eux, suppose parfois une énergie que l'on n'a plus.

Le week-end, dans certaines vies, n'est pas cette plage de récupération dont parlent les calendriers. Il devient le lieu où reviennent les tâches différées, les courses, les papiers, les devoirs, la cuisine, les comptes, les lessives, les enfants, les parents âgés, la voiture, la fatigue. Il n'est pas travaillé au sens du contrat, mais il n'est pas libre pour autant ; il est seulement sorti du champ de vision de l'entreprise.

La culpabilité, elle, voit très bien ce qui échappe aux autres. Elle sait apparaître lorsque la journée n'a rien produit de montrable, lorsque les enfants ont tourné en rond, lorsque les écrans ont pris trop de place, lorsque l'adulte n'a pas trouvé la force de convertir le samedi en souvenir éducatif et le dimanche en scène de tendresse exemplaire. Il faudrait avoir emmené, organisé, proposé, stimulé, éveillé, aéré, nourri autrement que par des pâtes et consolé autrement que par une négociation hasardeuse. Le parent épuisé connaît cette petite juridiction intérieure qui juge sévèrement les week-ends pauvres en images.

Alors, quand la question arrive au travail, il faut répondre. Il faut trouver une phrase brève, acceptable, assez vraie pour ne pas mentir, assez opaque pour ne pas s'exposer. « Rien de spécial », « tranquille », « les enfants », « nous sommes restés à la maison » : ces réponses ont l'air pauvres, mais elles sont parfois d'une grande tenue.

La politesse de ceux qui ne racontent pas

Il y a une grande politesse chez ceux qui ne racontent pas. Cette politesse est souvent confondue avec de la réserve, parfois avec une forme de froideur ou d'absence d'entrain. Elle est pourtant une manière de tenir le monde commun. Elle évite que le récit heureux des uns devienne, par contraste, l'épreuve involontaire des autres. Elle permet à celle qui revient d'un bord de mer de garder sa lumière, à celui qui n'est allé nulle part de garder sa dignité, au groupe de continuer sans que la hiérarchie discrète des existences ne s'installe trop lourdement au milieu de la pièce. Ne pas tout dire peut être une élégance. C'est aussi, parfois, une fatigue supplémentaire.

La honte au travail naît souvent dans ces écarts minuscules. Non dans le manque seul, mais dans l'obligation de rendre ce manque discret au milieu d'un monde qui suppose que chacun dispose au moins d'un peu : un peu d'argent, un peu d'aide, un peu de temps, un peu de force, un peu d'air. Certaines vies ne manquent pas nécessairement de tout ; elles manquent de marge, et la marge est l'un des privilèges sociaux les plus silencieux. Elle se voit peu chez ceux qui la possèdent, parce qu'elle a précisément pour propriété de rendre les choses simples.

La classe sociale se loge là, dans ce qui n'a pas besoin d'être pensé. Non seulement dans les grands signes, les diplômes, les adresses, les voyages lointains ou les héritages visibles, mais dans la possibilité de partir sans refaire mentalement ses comptes, dans le billet d'entrée qui ne compromet pas la semaine, dans la voiture disponible, dans les grands-parents proches, dans le corps assez reposé pour organiser le plaisir, dans le fait de pouvoir répondre simplement à une question simple. La caste, parfois, se reconnaît à cette tranquillité des évidences : ce qui va de soi pour les uns exige, pour les autres, une négociation complète avec le réel.

Le travail, lui, demande de revenir présentable. Il demande une tenue du corps, du langage, de l'humeur, de la disponibilité. Il ne réclame pas seulement des compétences ; il attend une certaine manière d'arriver parmi les autres sans faire entrer toute sa vie avec soi. Cette tenue peut être une forme d'élégance ; elle peut aussi devenir une dépense invisible. Les conversations de retour troublent cette frontière, parce qu'elles invitent à montrer l'arrière-plan : le couple, les enfants, le budget, les loisirs, les appuis, la santé, la solitude, le temps disponible.

Une diplomatie minuscule à réapprendre

Il ne s'agit pas de bannir cette question. Une entreprise privée de toutes ses phrases ordinaires deviendrait un lieu correctement inhabitable, ce qui serait une manière assez contemporaine de résoudre les problèmes humains par dessèchement. Nous avons besoin de ces échanges, de ces nouvelles prises au vol, de ces récits de dehors qui empêchent le travail d'avaler tout le visage des personnes. Le problème n'est donc pas la conversation ; le problème est l'innocence absolue que nous lui accordons trop vite.

Une question peut être aimable et socialement chargée. Un récit peut être heureux et produire un écart. Une phrase peut ouvrir un lien et réveiller une gêne. La délicatesse ne consiste pas à se taire, mais à sentir ce que la réponse permet. Lorsque quelqu'un répond « rien de spécial », peut-être faut-il laisser ce rien à sa discrétion. Lorsqu'un sourire ne s'accompagne d'aucun récit, peut-être n'y a-t-il pas à relancer. Lorsqu'une personne dit simplement « les enfants », ce mot contient parfois assez de fatigue, de tendresse, de culpabilité et de loyauté pour ne pas exiger davantage de commentaire.

Il y aurait peut-être, dans les collectifs de travail, une diplomatie minuscule à réapprendre : demander sans supposer, raconter sans exhiber, écouter sans creuser, ne pas transformer le repos en performance, ni la sortie en preuve, ni le week-end en petit certificat de vie réussie. Cette diplomatie n'interdit ni la joie, ni les souvenirs, ni les paysages. Elle leur donne seulement une forme plus attentive. Elle permet de dire la mer sans mépriser l'appartement, le musée sans oublier la fatigue, le zoo sans transformer celle qui n'y est pas allée en parent insuffisant.

« Alors, vous avez fait quoi ce week-end ? » n'est donc pas une mauvaise question. C'est une question fragile. Elle touche à ce que chacun peut rendre racontable de sa vie. Elle effleure les moyens, les liens, les appuis, les enfants, la santé, la solitude, le temps disponible. Elle s'adresse à la surface et rencontre parfois le fond. Elle croit demander un souvenir ; elle reçoit parfois un effort de présentation de soi.

Il faudrait pouvoir répondre sans honte : j'ai tenu. J'ai tenu les enfants, la maison, les courses, le budget, le bruit, le dimanche. J'ai tenu ma fatigue, ma culpabilité, l'envie de faire mieux et l'impossibilité de faire davantage. Je n'ai pas rapporté de paysage, mais j'ai empêché quelque chose de se défaire.

Le travail ne commence pas seulement lorsque l'ordinateur s'ouvre. Il commence aussi dans la manière dont nous revenons parmi les autres, avec ce que nous pouvons raconter, ce que nous préférons taire, ce que nous rendons présentable pour rester à notre place sans perdre tout à fait notre dignité.

Certains reviennent avec des paysages. D'autres reviennent avec ce qu'ils ont réussi à tenir.

Il ne s'agit pas de cesser de parler des paysages. Il s'agit seulement de se souvenir que tenir, parfois, est déjà tout un voyage, même lorsque personne n'a pensé à demander par où nous étions passés.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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