Où sont les hommes avant que les femmes aient à se protéger ?

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

J'assume ce titre. Je l'assume précisément parce qu'il n'est pas provoquant au sens pauvre du terme : il ne cherche ni le bruit, ni l'effet, ni le petit scandale de surface. Il est provocateur au sens plus ancien, plus utile peut-être : il appelle une réponse.

Certains sujets ne supportent plus les mots tièdes de notre époque, cette langue prudente qui arrondit les angles jusqu'à rendre les violences presque administratives. Il arrive un moment où nommer doucement revient à laisser intact ce qui devrait être déplacé.

J'assume aussi de parler des hommes et des femmes. Non pour reconduire une vieille distribution des rôles. Mais parce que l'égalité ne devrait jamais exiger l'aveuglement. Sous le sceau de l'égalité, certaines interdictions tacites empêchent encore de différencier les places réellement occupées, les risques réellement portés, les silences réellement distribués. Or ne pas distinguer, ce n'est pas toujours rendre justice. Parfois, c'est empêcher de voir.

Il ne s'agit donc pas de demander aux hommes de redevenir les gardiens des femmes. Cette scène-là est ancienne, étouffante, et nous n'en avons pas besoin. Il s'agit de demander aux hommes où ils se tiennent dans les espaces où d'autres hommes testent, insistent, franchissent, prédatent ou préparent le terrain. Car le prédateur n'a pas seulement besoin d'une proie. Il a besoin d'un monde autour de lui qui tarde à dire non.

Ce qui précède la plainte

Nous savons regarder l'auteur lorsqu'il est enfin désigné. Nous savons nommer le geste lorsqu'il devient impossible à contourner. Nous savons commenter la plainte, l'enquête, la sanction, la sidération collective, parfois même le scandale. Mais nous regardons moins volontiers ce qui précède. Ce temps trouble, social, presque invisible, où le prédateur avance par essais successifs, mesure l'épaisseur du silence autour de lui, teste la température du groupe, vérifie si le rire couvre, si la gêne se tait, si les regards s'évitent, si les autres hommes restent à distance respectable de leur propre malaise.

C'est pourtant là que beaucoup commence. Avant la plainte. Avant le signalement. Avant le récit dans un bureau fermé. Avant que la femme concernée ait à organiser sa propre sécurité, à choisir sa place à table, à éviter un déplacement, à surveiller l'heure d'un message, à faire attention à son sourire, à son refus, à son trajet, à son ton, à sa tenue, à sa solitude dans un ascenseur ou dans une voiture.

La question n'est donc pas seulement : que fait le prédateur ? La question est aussi : où sont les autres au moment où il apprend qu'il peut continuer ? Et parmi ces autres, où sont les hommes ?

La protection dont il est question ici n'est pas paternaliste. Elle est sociale. Elle ne consiste pas à entourer les femmes comme des êtres faibles. Elle consiste à retirer aux prédateurs le monde disponible dont ils ont besoin pour agir. Ce n'est pas la femme qu'il faut placer sous protection ; c'est le seuil commun qu'il faut tenir. Le bureau, la réunion, le déplacement, le séminaire, la messagerie, le déjeuner, la soirée professionnelle, le couloir, la plaisanterie qui circule, le silence qui suit. Tous ces lieux minuscules où une culture se fabrique, où une limite apparaît ou disparaît, où une phrase peut arrêter quelque chose avant que cette chose ne devienne une blessure.

Anthropologiquement, une société ne tient pas seulement par ses lois. Elle tient par ses interdits vécus. Dans une communauté humaine, il existe toujours des seuils : ce qui peut se dire, ce qui ne se dit pas ; ce qui peut se tenter, ce qui rencontre immédiatement une résistance ; ce qui amuse, ce qui glace ; ce qui reçoit un rire, ce qui reçoit un silence net. Le droit arrive parfois après. La culture, elle, travaille avant. Elle autorise ou elle empêche.

Le harcèlement sexuel et les comportements prédateurs prospèrent précisément dans les milieux où l'interdit collectif est faible, brouillé, intermittent, négociable selon le statut de l'auteur ou l'utilité de sa fonction. Ils prospèrent lorsque chacun attend qu'une victime nomme ce que le groupe a déjà senti. Ils prospèrent lorsque les hommes qui ne se reconnaissent pas dans le prédateur se pensent néanmoins extérieurs à ce qu'il rend possible.

Il ne suffit pas qu'un homme ne soit pas prédateur. Ce serait placer la barre morale si bas qu'elle deviendrait presque souterraine. Entre l'auteur et la victime, il existe un espace peuplé de témoins, de pairs, de collègues, de hiérarchies, de regards, d'habitudes, de petits accords muets. Cet espace n'est pas neutre. Il penche. Il freine ou il favorise.

Produire l'interdit

Le prédateur n'avance pas seulement parce qu'il veut. Il avance parce qu'il sent. Il sent si le groupe plaisante avec lui. Il sent si sa réputation le précède sans jamais le rejoindre officiellement. Il sent si les femmes se préviennent entre elles, tandis que les hommes continuent de parler de lui comme d'un personnage un peu lourd, un peu dragueur, un peu tactile, un peu vieux jeu, un peu compliqué, toutes ces petites formules molles qui permettent de ne pas nommer l'essentiel. Il sent si son pouvoir, son ancienneté, son talent, son charisme ou son utilité stratégique lui accordent une marge supplémentaire. Il sent si les hommes autour de lui préfèrent préserver le confort du groupe plutôt que de produire l'interdit.

Ce mot est important : produire l'interdit. Nous parlons beaucoup de prévention, de sensibilisation, de procédure, de référents, de signalement. Tout cela est nécessaire. Mais la vie sociale ne fonctionne pas seulement par dispositifs. Elle fonctionne aussi par interdictions incorporées, par limites rendues évidentes, par réactions immédiates qui disent : ici, cela ne passe pas.

La fonction des hommes non prédateurs n'est donc pas de s'ériger en gardiens des femmes. Elle est de devenir des producteurs d'interdit auprès des autres hommes.

Dans les faits, ce sont elles qui apprennent à lire les signes, à anticiper les risques, à mesurer les distances, à reconnaître les tonalités, à repérer les hommes à éviter, les bureaux à ne pas fermer, les trajets à ne pas partager. Elles deviennent expertes d'une anthropologie de la menace ordinaire. Elles cartographient les micro-dangers avec une précision que personne ne leur reconnaît comme compétence, parce que cette compétence révèle une honte collective.

Pendant ce temps, beaucoup d'hommes découvrent les faits au moment où ils deviennent enfin publics. Ils tombent des nues avec une sincérité parfois réelle, mais tardive. Ils disent qu'ils ne savaient pas, ou qu'ils n'avaient pas compris ainsi. Leur étonnement n'est pas toujours mensonger. Il est parfois le produit d'une socialisation : celle qui apprend aux hommes à considérer certains signaux comme trop faibles pour les concerner tant qu'une femme ne les a pas portés jusqu'au seuil de l'évidence.

Voilà le cœur sociologique du problème. Les femmes vivent souvent ces situations comme une continuité. Les hommes les perçoivent trop souvent comme des épisodes. Pour les femmes, la remarque n'est pas seulement une remarque ; elle s'ajoute à d'autres, à une mémoire du corps, à des expériences antérieures, à une prudence déjà installée. Pour certains hommes, la même remarque reste un fait isolé, une maladresse possible, une ambiguïté sociale. L'écart est là : ce qui constitue un système pour les unes apparaît encore comme une succession d'incidents pour les autres. Or un prédateur se glisse précisément dans cet écart de perception.

Il faut donc demander aux hommes un déplacement du regard. Non pas une culpabilité générale. Elle ne servirait à rien, sinon à produire des défenses, des crispations, des proclamations d'innocence et cette fatigue rhétorique où plus personne n'écoute vraiment. Il faut leur demander mieux : une présence plus instruite. Une capacité à voir avant que tout soit nommé. Une disponibilité à croire que le malaise d'une femme n'est pas une perturbation mineure de l'ambiance, mais peut-être une information sur ce que le groupe ne regarde pas encore.

"Non. Pas ça."

Cette présence n'a rien de spectaculaire. Elle ne se filme pas. Elle ne s'annonce pas. Elle commence dans des gestes assez modestes : ne pas rire, reprendre une phrase, demander pourquoi une remarque était nécessaire, couper court à une insistance, refuser qu'une femme soit désignée comme susceptible lorsqu'elle réagit, ne pas laisser un collègue transformer le malaise d'autrui en ressort comique. Elle consiste à introduire une limite au moment même où le groupe espérait passer à autre chose.

"Non. Pas ça." Il y a dans cette phrase une force anthropologique considérable. Elle n'est pas seulement une opinion individuelle. Elle est un acte de seuil. Elle dit que le groupe ne s'ouvre pas à cette manière de faire. Elle retire au prédateur, ou à celui qui teste une posture prédatrice, l'illusion d'un espace complice. Elle signale que l'interdit n'est pas seulement porté par celle qui pourrait être visée, mais par ceux qui partagent le lieu. Elle rompt l'un des ressorts les plus puissants de la prédation : la solitude de la personne exposée face à l'aisance sociale de celui qui transgresse.

Car la prédation, dans les milieux professionnels, avance souvent avec aisance. Elle peut être charmante, drôle, brillante, performante, intégrée, utile, même appréciée. Elle peut tenir des dossiers importants, réussir commercialement, occuper une place que l'organisation juge coûteuse à déplacer. C'est aussi pour cela qu'elle dure. Nous préférons souvent imaginer le prédateur comme une figure étrangère au collectif. Mais il est parfois au centre. Et le centre protège.

Il protège par inertie. Par intérêt. Par peur du coût. Par admiration. Par cette étrange indulgence accordée à ceux qui rapportent plus qu'ils ne dérangent, du moins tant que celles qui sont dérangées restent périphériques dans le calcul. Dans trop d'organisations, l'utilité d'un homme pèse secrètement dans la gravité que nous consentons à donner à ses comportements. Plus il est précieux, plus il devient difficile à regarder.

C'est ici que les hommes non prédateurs deviennent décisifs. Parce qu'ils peuvent défaire de l'intérieur cette indulgence de groupe. Ils peuvent dire à un autre homme que son talent ne lui donne aucun droit sur le malaise d'une collègue. Ils peuvent retirer leur rire à celui qui l'utilisait comme permission. Ils peuvent refuser la vieille fraternité de la minimisation. Ils peuvent cesser de traduire l'insistance en séduction, la vulgarité en humour, la domination en tempérament.

Cette responsabilité ne concerne pas seulement les hommes en position hiérarchique. Elle concerne aussi les pairs. Le pair est une figure puissante parce qu'il parle depuis le même niveau, depuis ce lieu où certaines permissions se donnent et se retirent sans procédure. Un recadrage par un pair peut avoir une force que la parole d'une femme n'a pas toujours, non parce que cette parole serait moins juste, mais parce que le système continue trop souvent de lui faire payer ce qu'il accepte mieux d'entendre lorsqu'un homme le dit.

Il faut avoir le courage de regarder cette injustice. Oui, il est injuste qu'un homme soit parfois mieux entendu qu'une femme sur une violence qui la vise. Mais cette injustice, tant qu'elle existe, crée aussi une responsabilité. Les hommes qui bénéficient encore d'une crédibilité plus spontanée ne peuvent pas se contenter de déplorer cette asymétrie. Ils peuvent l'utiliser pour faire cesser ce qui la rend nécessaire. Il ne s'agit pas de confisquer la parole des femmes. Il s'agit d'ouvrir un passage, de prendre le premier coût, de faire baisser le prix social du refus.

Il faut parler aussi de ce que la prédation fait aux hommes. Elle les oblige à choisir, même lorsqu'ils préfèrent ne pas voir qu'un choix existe. Elle leur propose une appartenance implicite : rire avec, se taire avec, minimiser avec, rester entre soi, protéger le groupe. Elle confond la loyauté masculine avec la complaisance. Elle fait passer le recadrage pour une trahison. Elle dégrade les hommes en les invitant à se tenir plus bas que ce qu'ils pourraient être.

La culture, ce n'est pas les valeurs affichées

Il y a là une anthropologie du regard détourné. Regarder ailleurs n'est pas seulement ne pas voir. C'est laisser le visible perdre sa force d'obligation. C'est transformer un signal en décor. C'est permettre à chacun de continuer la scène comme si elle n'avait pas changé de nature. Une femme se crispe, mais la conversation continue. Une phrase tombe, mais le rire la recouvre. Une main insiste, mais le groupe se disperse. À chaque fois, quelque chose a été vu. À chaque fois, ce visible n'a pas encore produit d'interdit.

Le progrès commence peut-être au moment où certaines choses vues obligent enfin. Obligent à parler. Obligent à interrompre. Obligent à faire perdre au prédateur son aisance. Obligent à dire que le malaise d'une femme vaut davantage que le confort d'un groupe. Obligent à penser que la vraie paix sociale ne consiste pas à maintenir le silence, mais à rendre les lieux habitables pour celles qui les traversent.

Dans l'entreprise, cette obligation devrait devenir ordinaire. Non théâtrale. Non punitive par réflexe. Ordinaire. Un homme entend une remarque à connotation sexuelle sur une collègue : il ne sourit pas poliment. Il reprend. Un manager perçoit une insistance : il recadre. Un collègue sait qu'une femme évite un déplacement avec un autre : il ne classe pas cette information dans les secrets de couloir. Un dirigeant apprend qu'un collaborateur performant est connu pour mettre des femmes mal à l'aise : il ne demande pas seulement si une plainte formelle existe. Il s'interroge sur la culture qui a permis à cette réputation de devenir un mode d'emploi.

La culture, ce ne sont pas les valeurs affichées. C'est ce qui se passe quand quelqu'un franchit une limite. C'est la vitesse à laquelle le groupe réagit. C'est le statut que l'organisation accorde au malaise. C'est la manière dont les hommes parlent d'un autre homme lorsqu'il n'est pas là. C'est le courage de ne pas rire. C'est la décision de ne pas classer une femme parmi les compliquées parce qu'elle a simplement cessé de supporter ce que d'autres trouvaient commode de ne pas voir.

La question "où sont les hommes ?" ne vise donc pas à distribuer une culpabilité. Elle vise à localiser une absence. Une absence d'intervention. Une absence d'interdit. Une absence de coût social pour celui qui tente. Une absence de parole masculine au moment précis où cette parole pourrait déplacer l'équilibre.

Où sont les hommes avant que les femmes aient à se protéger ? Ils sont parfois là, déjà. Il faut le dire avec justice. Des hommes recadrent, témoignent, refusent, accompagnent, écoutent sans se mettre au centre, interviennent sans héroïsme, soutiennent sans confisquer. Ils ne font pas toujours de bruit, et c'est très bien ainsi. Leur discrétion n'est pas une absence ; elle est parfois la forme même de leur justesse.

Mais ils ne sont pas assez nombreux. Ou pas assez tôt. Ou pas assez nets. La prédation se nourrit de ces retards minuscules. Elle prospère dans les quelques secondes où chacun espère que quelqu'un d'autre dira quelque chose. Elle avance dans les intervalles de la responsabilité. Elle s'installe lorsque la première personne qui a vu n'a pas parlé, puis la deuxième, puis la troisième, jusqu'au moment où celle qui subit doit porter seule l'effort de transformer l'évidence diffuse en fait recevable.

Voilà ce qu'il faut refuser. Non par galanterie. Non par protection paternaliste. Non par désir d'être du bon côté de l'époque. Mais parce qu'un collectif de travail qui laisse les femmes organiser seules leur sécurité a déjà échoué dans sa promesse élémentaire : permettre à chacun d'être présent sans avoir à calculer en permanence les risques de sa propre présence.

Il faut que la vigilance change de nature. Qu'elle cesse d'être une charge féminine et devienne une compétence collective. Qu'elle cesse d'être un réflexe de survie et devienne une tenue du groupe. Qu'elle cesse de se loger seulement dans les corps exposés et commence à habiter aussi les regards de ceux qui, jusqu'ici, pouvaient traverser la même scène sans se sentir concernés.

C'est là que les hommes sont attendus. Pas après. Avant. Avant que la femme ait à déplacer sa chaise. Avant qu'elle refuse un rendez-vous. Avant qu'elle évite un déplacement. Avant qu'elle prévienne une collègue. Avant qu'elle accumule des captures d'écran. Avant qu'elle s'épuise à maintenir une distance que l'autre s'obstine à réduire.

Cette attente n'est pas excessive. Elle est minimale. Elle demande aux hommes d'entrer dans l'âge adulte du collectif. De comprendre que la décence ne se délègue pas aux victimes. De reconnaître que la limite doit parfois être tenue par ceux qui ne paient pas immédiatement le prix de son absence. De cesser de confondre neutralité et élégance morale. De préférer une phrase nette à une gêne silencieuse.

Il y a une beauté sobre dans cette responsabilité-là. Elle ne fait pas de bruit. Elle ne cherche pas la lumière. Elle ne transforme pas les hommes en héros. Elle leur demande simplement de ne pas être les meubles polis d'une scène que d'autres rendraient dangereuse. Elle leur demande de devenir des seuils. Des seuils humains, ordinaires, fiables. Des présences qui disent, parfois sans emphase : ici, cela ne passera pas.

Le prédateur n'a pas seulement besoin d'une proie. Il a besoin d'un monde autour de lui qui tarde à dire non.

Alors il faut réduire ce monde. Réduire ses silences. Réduire ses rires. Réduire ses prudences commodes. Réduire ses fidélités mal placées. Réduire l'espace entre ce que les hommes voient et ce qu'ils acceptent enfin d'empêcher.

Les femmes n'ont pas besoin d'hommes qui arrivent après, graves et solidaires, lorsque tout le monde peut enfin condamner sans risque. Elles ont besoin d'hommes présents avant, dans cette seconde minuscule où un comportement cherche encore son autorisation.

C'est là que tout commence. Dans cette seconde. Dans ce regard autour de lui que le prédateur jette pour savoir si le monde lui laisse encore de la place. Et dans la possibilité, enfin, qu'un homme lui réponde que non.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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