Vous voulez sauver la planète ? La bicyclette ne suffira pas. Fabriquons notre avenir dans nos usines.
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.
La planète, ces dernières années, nous a surtout appris à conjuguer le verbe réduire. Réduire nos émissions, nos déchets, nos déplacements, notre consommation, nos excès ; nous avons même appris à regarder avec une certaine suspicion tout ce qui sortait d'une cheminée, circulait sur un camion ou nécessitait une usine. Le raisonnement avait ses raisons. Seulement voilà : une éolienne ne pousse pas dans un champ, un train ne naît pas sur ses rails et les pompes à chaleur n'arrivent pas à maturité au printemps. À un moment assez précis de leur existence, quelqu'un les fabrique. Même la bicyclette, devenue l'un des charmants emblèmes de la sobriété, possède cette faiblesse matérielle : avant de nous emmener sauver le monde, elle a exigé du métal, du caoutchouc, des machines, de l'énergie, des ouvriers, des techniciens, une entreprise et probablement quelques camions. Si nous voulons réellement transformer notre manière d'habiter, de nous déplacer, de nous chauffer et de produire, il faudra donc accepter cette petite contradiction : la transition vers un monde moins carboné passera aussi par des entreprises capables de produire davantage de certaines choses.
La matière possède cette insolence : elle résiste admirablement aux bonnes intentions. Nous pouvons décider qu'une maison devra consommer moins ; quelqu'un devra fabriquer l'isolant, les menuiseries, les équipements et les outils nécessaires à la rénovation. Nous pouvons désirer davantage de trains ; il faudra des rails, des rames, des ateliers, des câbles, des aiguillages, des pièces de rechange et des femmes et des hommes capables de les entretenir pendant plusieurs décennies. Nous pouvons vouloir sortir du pétrole et du gaz ; il faudra modifier des procédés industriels, renforcer les réseaux, produire autrement de la chaleur, de l'électricité, du stockage. L'écologie devient autrement plus sérieuse lorsqu'elle cesse de n'être qu'une morale des comportements pour retrouver la matérialité du monde qu'elle prétend transformer.
Cette matérialité nous oblige à sortir d'une opposition devenue presque paresseuse entre sobriété et production. La sobriété répond à une question indispensable : de quoi pouvons-nous raisonnablement consommer moins ? La transformation productive en pose une autre, tout aussi décisive : de quoi faudra-t-il davantage pour pouvoir nous passer du reste ?
Car une économie moins carbonée n'est pas nécessairement une économie dans laquelle moins serait devenu la réponse universelle. Il faudra moins de combustibles fossiles, moins de gaspillage, moins de certaines consommations de matières ; mais davantage de rénovation, de réseaux électriques, de transports collectifs, de réparation, de recyclage, de machines plus efficaces, d'équipements bas-carbone et de capacités industrielles capables de les fabriquer.
La France offre à cet égard un paradoxe très concret. En 2024, les énergies fossiles représentaient encore environ 56 % de la consommation finale d'énergie, contre 27 % pour l'électricité, alors même que notre production électrique est très largement décarbonée. Sortir progressivement des usages fossiles suppose donc notamment d'électrifier davantage les transports, certains procédés industriels ou le chauffage. Cela signifie pouvoir consommer moins d'énergie fossile et davantage d'électricité sans qu'il y ait la moindre incohérence entre les deux mouvements.
Voilà peut-être ce que nous oublions lorsque la transition est racontée essentiellement depuis nos cuisines, nos salles de bains et nos moyens de transport personnels : derrière le geste individuel existe une infrastructure collective. La voiture électrique demande une borne ; la borne demande un réseau ; le réseau demande des transformateurs, des câbles, des postes, du foncier, des travaux et de la maintenance. Le train que nous préférerions à l'avion ne roule pas sur une conviction. Quant à la pompe à chaleur que nous poserons après avoir dûment éteint la lumière du couloir, elle n'a toujours pas appris à se fabriquer seule.
Nous savons assez bien dresser la liste de ce qu'il faudrait cesser de produire. Nous parlons moins de ceux à qui nous demanderons de fabriquer ce qui doit prendre la place.
Et ceux-là ne seront pas seulement des chercheurs, des ingénieurs ou des entrepreneurs entourés de tableaux blancs suffisamment photogéniques pour illustrer l'innovation. Il faudra aussi des soudeurs, des chaudronniers, des électriciens, des techniciens de maintenance, des usineurs, des conducteurs d'équipements, des installateurs, des ouvriers qualifiés, tous ceux qui connaissent la matière autrement que par sa formule chimique et savent ce qu'un plan devient lorsqu'il rencontre une pièce réelle.
La transition écologique aura donc cette légère inconvenance : elle devra sentir un peu l'atelier.
Nous avons pourtant longtemps distribué le prestige professionnel d'une manière assez curieuse. À certains métiers revenait l'avenir ; à d'autres, l'image d'un monde ancien dont la technologie finirait bien par nous dispenser. Il suffit aujourd'hui de regarder les difficultés de recrutement pour mesurer le malentendu : en 2025, environ huit projets de recrutement sur dix étaient jugés difficiles dans la chaudronnerie-tôlerie, la conduite d'équipements d'usinage ou la maintenance électrique et électronique.
Il y a là une question qui dépasse largement les statistiques d'emploi. Une société prépare aussi son avenir par les métiers auxquels elle donne du désir. Nous pouvons expliquer à une génération qu'elle devra inventer le monde de demain ; il serait utile de lui dire également que quelqu'un devra savoir le monter, le régler, le souder, l'entretenir et le réparer lorsqu'un voyant rouge s'allumera, ce qui reste l'une des habitudes les mieux partagées par les machines de toutes les générations.
L'apprentissage et la formation technique cessent alors d'être des voies périphériques qu'il faudrait promouvoir par devoir de bienveillance. Ils deviennent une pièce de notre souveraineté productive. Savoir fabriquer est une compétence collective. Elle se transmet lentement, se perfectionne dans le travail réel et peut disparaître beaucoup plus vite qu'elle ne se reconstitue. Une usine ne se résume pas à ses murs et à ses machines ; elle contient une accumulation de gestes, de savoir-faire, d'expériences, de tours de main, de problèmes déjà rencontrés et de solutions qu'aucun manuel n'avait eu la délicatesse de prévoir.
Il faut aussi de l'argent.
Le mot est moins romantique que transition, mais la transition en réclamera beaucoup. Une entreprise qui change un procédé, achète un nouvel équipement, construit un site ou développe une technologie engage aujourd'hui des ressources dont elle espère seulement demain qu'elles auront été correctement engagées. L'investissement possède quelque chose de presque littéraire dans son principe : c'est du futur payé d'avance.
Il suppose donc une confiance suffisante dans ce futur. Non une certitude, ce serait trop demander, mais assez de visibilité pour risquer des capitaux, recruter, former, passer commande, attendre les autorisations et accepter que le retour économique n'arrive pas exactement le jeudi suivant. Il est assez facile de demander aux entreprises de se transformer ; beaucoup plus difficile d'oublier qu'une transformation industrielle se finance avant de produire ses premiers effets.
C'est ici que la compétitivité rejoint l'écologie d'une manière moins idéologique qu'il n'y paraît. Une usine peut être exemplaire, sobre en énergie, formidablement innovante ; si elle produit durablement trop cher pour vendre, sa vertu industrielle risque d'avoir une carrière assez courte. Et si le produit demeure nécessaire, nous ne cessons généralement pas de le consommer : nous allons le chercher ailleurs.
Le carbone, lui, ne s'arrête pas à la frontière pour présenter son passeport.
En 2024, les émissions associées aux importations représentaient la moitié de l'empreinte carbone française. Ce chiffre ne signifie nullement que tout fabriquer en France serait automatiquement plus vertueux ; les procédés, les matières, le transport et l'énergie doivent être examinés activité par activité. Mais il rappelle une évidence facile à égarer dans les bilans territoriaux : cesser de produire chez soi ce que nous continuons à consommer ne signifie pas nécessairement cesser d'émettre ; cela peut simplement déplacer l'endroit où les émissions ont lieu.
Une économie peut ainsi devenir plus propre dans son paysage et continuer à être sale dans son panier.
C'est pourquoi la réindustrialisation et l'écologie peuvent se rencontrer par un chemin autrement plus intéressant que celui du drapeau posé sur le produit. Relocaliser certaines productions, lorsqu'elles ont économiquement et écologiquement du sens, rapproche aussi les conséquences de nos choix. La production qui revient ici revient avec nos normes environnementales, nos exigences sociales, nos contrôles, nos débats locaux et la responsabilité de regarder ce qu'elle prélève.
Produire chez nous possède cette vertu assez inconfortable : nous voyons l'usine.
Et c'est probablement à cet instant que nous devenons français d'une manière presque attendrissante.
Nous aimons volontiers l'industrie française.
La parcelle industrielle française, un peu moins.
Nous voulons les emplois, la souveraineté, les batteries, les médicaments, les trains, les équipements énergétiques, les technologies stratégiques et, si possible, les impôts et cotisations qui vont avec. Puis quelqu'un commet l'imprudence de préciser que l'usine devra être construite quelque part.
Un quelque part tout à fait réel, avec du foncier, des raccordements, de l'énergie, des salariés qui arrivent le matin, des fournisseurs, parfois des camions, de l'eau selon l'activité et un bâtiment dont les trois jeunes arbres placés sur le dessin de l'architecte ne suffiront pas toujours à convaincre le voisinage qu'il s'agit finalement d'un sous-bois.
Les habitants n'ont évidemment pas à se taire au nom de l'emploi. Une usine engage le territoire qui l'accueille ; les questions de bruit, d'eau, de pollution, de circulation, de risques, de paysages ou de santé sont légitimes. Une industrie prétendument verte qui traiterait le lieu de son implantation comme une variable secondaire ne ferait que reprendre les mauvaises habitudes d'un monde qu'elle affirme vouloir remplacer.
Mais l'exigence fonctionne dans les deux sens. Nous ne pouvons pas réclamer une industrie sans accepter qu'elle occupe une portion du réel. La matière ne connaît pas davantage l'usine virtuelle que l'éolienne spontanée.
La question intéressante devient alors plus adulte : non pas « industrie ou environnement ? », mais quelle industrie, à quelles conditions, avec quelle énergie, quelle consommation de ressources, quels emplois, quelles contreparties pour le territoire et quelle capacité à améliorer encore ses procédés ? C'est moins spectaculaire qu'une opposition de principe, mais infiniment plus exigeant.
Et peut-être plus démocratique aussi : fabriquer notre avenir suppose d'accepter de discuter de sa fabrication.
La réindustrialisation française est d'ailleurs moins triomphale que certains récits ne le laisseraient croire. En 2025, la France a encore enregistré davantage d'ouvertures et d'extensions significatives d'usines que de fermetures et de réductions, avec un solde positif de 19, mais le ralentissement est net par rapport à 2024. La dynamique existe ; elle reste fragile, et plusieurs secteurs connaissent simultanément des difficultés.
Voilà qui devrait nous préserver de deux facilités : annoncer le grand retour de l'usine comme si l'affaire était réglée, ou regarder l'industrie comme un vestige dont l'économie de demain pourrait se dispenser.
Elle ne pourra pas.
Pas si nous voulons transformer rapidement nos usages énergétiques. RTE indique aujourd'hui que plus de deux cents projets industriels, représentant près de 33 GW de puissance, demandent un raccordement au réseau haute tension. Derrière ce chiffre impressionnant se trouve une réalité très prosaïque : décarboner l'industrie et développer de nouvelles activités exige désormais des réseaux capables de suivre les ambitions.
La transition écologique n'est donc pas seulement une affaire de volonté.
Elle est une affaire de capacités.
Capacité à produire de l'énergie bas-carbone, à la transporter, à construire des réseaux, à investir, à financer, à former, à recruter, à installer une activité, à maintenir les compétences, à supporter le temps long nécessaire à un projet industriel. Et enfin capacité de l'entreprise à gagner suffisamment sa vie pour pouvoir continuer à transformer la manière dont elle produit.
Cette dernière idée peut déplaire parce qu'elle paraît d'une banalité presque vulgaire. Elle n'en devient pas fausse pour autant. Une entreprise fragile diffère ses investissements, réduit ses recrutements, protège sa trésorerie et renonce plus facilement aux transformations dont le bénéfice arrivera tard. Une entreprise solide peut prendre des risques, expérimenter, former, changer ses équipements et absorber les tâtonnements inévitables d'une technologie nouvelle.
La rentabilité et l'écologie ne sont donc pas nécessairement deux langues étrangères. La première ne garantit aucune vertu ; la seconde n'abolit aucune contrainte économique. Mais une transition durable aura besoin d'entreprises suffisamment durables pour la financer.
Cela n'accorde évidemment aucun blanc-seing à la production. Produire davantage ne constitue pas un projet en soi. Davantage d'objets vite fabriqués, vite consommés et vite jetés ne deviennent pas écologiques parce qu'ils sortent d'une usine française alimentée avec une bonne électricité. La question essentielle porte sur la composition de ce que nous voulons produire, sa durée de vie, sa réparabilité, les ressources qu'il mobilise, sa capacité à remplacer des usages plus carbonés et la valeur réelle qu'il apporte.
Il ne s'agit donc pas de repeindre l'ancienne croissance en vert, pas davantage que de transformer la sobriété en une élégante façon d'organiser le déclin productif. L'enjeu est plus difficile : produire autrement, produire mieux, parfois produire moins, mais savoir également produire beaucoup plus de ce qui permettra précisément de réduire le reste.
Cette nuance est capitale.
Car si nous avons besoin de millions de rénovations, de davantage de transports collectifs, d'équipements électriques, de solutions de recyclage, de pièces réparables, d'infrastructures nouvelles et de technologies moins carbonées, l'entreprise n'est pas l'obstacle extérieur qu'il faudrait simplement contraindre jusqu'à ce que la transition arrive.
Elle est aussi l'un des lieux où celle-ci devra devenir réelle.
Il y aura bien sûr des normes, des objectifs publics, des décisions politiques, des financements, de la recherche. Mais entre l'idée et la chose, quelqu'un devra toujours prendre un risque, organiser des compétences, acheter une machine, salarier des personnes et fabriquer.
C'est peut-être là que notre bicyclette mérite de revenir.
Elle est modeste, silencieuse, particulièrement efficace pour quantité de déplacements et possède cette qualité rare de produire assez peu de bruit pour que celui qui la conduit puisse encore entendre les oiseaux ou, selon la ville, le klaxon de l'automobiliste qui n'avait pas complètement compris le partage de la chaussée. Elle est devenue, à juste titre, un symbole d'une mobilité plus sobre.
Mais regardons-la.
Son cadre a été formé et soudé. Ses roues, ses freins, ses roulements et sa chaîne ont été fabriqués. Son caoutchouc vient de quelque part. Le vélo électrique ajoute une batterie, de l'électronique, un moteur, un chargeur. Il a fallu concevoir, acheter des matières, investir, usiner, assembler, contrôler, transporter.
La bicyclette n'est pas le contraire de l'industrie.
Elle est peut-être l'une de ses productions les plus élégantes.
Nous pouvons donc pédaler, isoler, réparer, recycler, économiser, prendre le train, renoncer à certains usages lorsque cela a du sens. Nous aurons raison de le faire. Mais aucune vertu individuelle ne fera apparaître spontanément les infrastructures, les équipements et les technologies sur lesquels cette sobriété pourra réellement s'appuyer.
Le monde moins carboné ne sera pas seulement le résultat de tout ce que nous aurons accepté de ne plus faire. Il dépendra également de tout ce que nous aurons encore été capables d'inventer, d'investir, d'apprendre et de fabriquer.
Alors oui, prenons la bicyclette chaque fois qu'elle convient.
Mais si nous voulons réellement sauver quelque chose de notre avenir, cessons peut-être d'avoir honte de l'autre verbe.
Fabriquons-le. Dans nos ateliers, dans nos entreprises, dans nos usines. Ici, et mieux.

