« Passe ton bac, d’abord ! »… Ah ben non, en fait.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Il faudra un peu de temps pour aller au bout de cette histoire. Non qu'elle soit particulièrement compliquée, mais parce qu'elle refuse de tenir sur une seule ligne. Elle commence dans les familles, traverse l'école et l'entreprise, passe par le salaire, le prestige, la pénibilité, le diplôme, l'apprentissage, puis revient parfois, vingt ans plus tard, sous les traits d'un cadre parfaitement diplômé qui cherche où préparer un CAP. La pensée, ici, ressemble moins à une démonstration qu'à une constellation : plusieurs points éloignés finissent par dessiner la même forme.

Pendant longtemps, nous avons confondu réussite et verticalité. Il fallait monter : dans les études, dans les niveaux de qualification, dans la hiérarchie, dans les responsabilités, dans le salaire. Notre vocabulaire lui-même s'était mis au diapason : poursuivre, progresser, évoluer, accéder, gravir. La réussite semblait posséder une direction, et cette direction allait vers le haut.

Cette verticalité a pourtant été une formidable puissance d'émancipation. Il faut lui rendre cela avant toute chose. Des générations de parents ont voulu pour leurs enfants ce qu'elles avaient parfois elles-mêmes obtenu difficilement : davantage de choix, moins de dépendance à la force du corps, la possibilité de ne pas rester prisonnier d'un métier simplement parce qu'il fallait bien gagner sa vie. Le diplôme devait ouvrir, protéger, permettre de choisir ; poursuivre ses études, c'était laisser davantage de portes ouvertes, tandis qu'entrer tôt dans un métier semblait parfois en refermer quelques-unes avant même d'avoir eu le temps de les regarder.

Dans les familles où personne n'était allé à l'université, le premier bachelier n'était pas un chiffre de plus dans les statistiques scolaires. Il déplaçait quelque chose dans l'histoire familiale. Une fille qui poursuivait ses études pouvait conquérir une indépendance que sa mère n'avait pas eue. Un fils d'ouvrier pouvait entrer dans un métier qui, une génération auparavant, lui aurait été socialement presque inaccessible. Derrière l'insistance parentale se trouvaient aussi le chantier sous la pluie, l'usine en horaires décalés, les corps fatigués avant l'âge, le salaire qui laissait peu de marge et cette expérience très concrète de savoir que certains choix deviennent plus difficiles lorsque personne, auparavant, ne vous a appris que vous pouviez les faire.

Il serait donc assez sot de retourner aujourd'hui contre ces familles ce qui fut souvent leur ambition la plus généreuse. Elles n'ont pas commis l'erreur de vouloir que leurs enfants étudient. Le problème n'est pas que cette verticalité nous ait permis de monter ; c'est qu'à force d'en faire la représentation dominante de la réussite, tout ce qui ne montait pas a fini par sembler descendre.

Et, nécessairement, dès qu'une société invente un haut, elle produit quelque part un bas.

Ce bas n'était pas inscrit officiellement dans les programmes. Il s'installait plus discrètement, dans les mots, les conseils, les silences. Il y avait ceux qui « poursuivaient » leurs études et ceux qui « s'orientaient ». Avec de bons résultats, il fallait « aller plus loin ». Un enfant qui pouvait rester dans la voie générale était volontiers encouragé à ne pas « se fermer de portes ». Rien de tout cela n'était absurde pris séparément. Mais mis bout à bout, année après année, le langage dessinait lui aussi sa petite architecture sociale.

Et puis venait cette phrase, extraordinairement banale :

« Avec tes notes, ce serait dommage. »

Dommage de quoi ?

D'apprendre à rechercher une panne électrique, à comprendre pourquoi un moteur ne tourne plus rond, à travailler le bois suffisamment bien pour qu'un assemblage traverse les décennies, à régler une machine, à souder une pièce dont la résistance dépendra de la qualité du geste, à fabriquer, réparer, installer, ajuster ?

Évidemment non.

Ce qui aurait été « dommage », dans cette langue-là, n'était pas le métier lui-même. C'était l'idée de ne pas utiliser jusqu'au bout un potentiel scolaire mesuré selon une hiérarchie où continuer représentait presque toujours davantage que commencer à faire. Nous avons fini par considérer qu'un bon élève devait naturellement prolonger sa scolarité, quitte à décider plus tard de ce qu'il souhaitait vraiment exercer.

Le raisonnement possédait une logique impeccable : pourquoi renoncer à une possibilité lorsque celle-ci existe ?

Seulement, ce qui est raisonnable pour chaque famille prise séparément peut produire, lorsque des millions de familles raisonnent de la même manière, un résultat collectif que personne n'avait commandé.

Nous avons parfois passé plusieurs décennies à expliquer à nos enfants que la réussite consistait précisément à pouvoir éviter certains métiers, avant de découvrir que ces mêmes métiers devenaient difficiles à pourvoir.

Le rapprochement serait trop facile s'il prétendait tout expliquer. Les tensions de recrutement ne se réduisent évidemment pas à une question de prestige scolaire. Les rémunérations, la pénibilité, les horaires, les conditions de travail, la démographie, la localisation des emplois, les possibilités de logement, la concurrence entre secteurs et la façon dont les entreprises organisent le travail pèsent lourdement. En 2026, France Travail relève néanmoins des difficultés de recrutement particulièrement élevées pour plusieurs métiers qualifiés de l'usinage, de la chaudronnerie, du froid, de la maintenance, du bâtiment ou de la mécanique.

Le problème devient alors plus intéressant que la formule paresseuse selon laquelle « les jeunes ne veulent plus travailler ».

Peut-être certains jeunes ne veulent-ils simplement plus exercer, dans certaines conditions, des métiers que plusieurs générations leur ont simultanément présentés comme pénibles et comme moins prestigieux. Ce qui, convenons-en, constitue une performance de marketing assez médiocre.

Nous admirons pourtant ces métiers dès que le réel nous rappelle leur existence. Le plombier qui arrive lorsque l'eau commence à choisir elle-même le plan de circulation de la maison acquiert soudain une importance considérable. Le mécanicien qui comprend en dix minutes ce que trois voyants orange tentaient de nous expliquer depuis un mois devient un homme providentiel. Quant au couvreur disponible avant le prochain changement de décennie, il frôle désormais la créature mythologique.

Nous savons donc reconnaître le savoir-faire lorsque nous en dépendons.

Nous avons parfois davantage de difficulté à lui reconnaître spontanément le même statut de réussite lorsqu'un adolescent décide qu'il veut en faire sa vie.

C'est précisément là que le mot revaloriser devient suspect s'il reste seul. Une profession ne retrouve pas sa valeur parce qu'une affiche affirme qu'elle en a. Une campagne peut rendre un métier visible ; elle ne peut pas effacer un salaire insuffisant, une organisation épuisante, un corps exposé ou l'absence de perspectives. Le prestige social n'est jamais très longtemps capable de démentir l'expérience matérielle du travail.

Si nous voulons que certains métiers soient davantage choisis, il faut donc commencer par leur donner de bonnes raisons de l'être.

Mais cela ne suffit toujours pas.

Car le désir d'un métier se fabrique bien avant l'offre d'emploi. Il commence dans la manière dont un enfant regarde travailler les adultes, dans ce qu'il entend à table, dans la fierté ou la lassitude avec laquelle un parent parle de sa journée, dans la façon dont l'école présente une orientation, dans ce drôle de mouvement de sourcil qui accueille parfois un projet professionnel avant même que les mots arrivent.

Une pénurie de compétences peut commencer quinze ans avant le recrutement.

Elle commence dans l'imaginaire.

C'est ici que l'apprentissage entre dans la constellation, et qu'il rend notre histoire particulièrement intéressante.

Pendant longtemps, il a lui aussi porté une ambiguïté sociale. Il pouvait désigner une magnifique manière d'apprendre un métier et, simultanément, conserver dans certaines représentations le parfum discret de la voie empruntée par ceux qui n'avaient pas continué ailleurs. Puis l'apprentissage a connu une transformation spectaculaire. Il est entré massivement dans l'enseignement supérieur ; en 2024, 61 % des nouveaux contrats concernaient des formations du supérieur, et 58 % des employeurs recrutant au moins un apprenti en recrutaient au moins un à ce niveau.

Et l'alternance est devenue chic.

Le mot est volontairement léger parce que le phénomène, lui, est sérieux. Un étudiant en BTS, en licence, en master, en école de commerce ou d'ingénieurs travaille, apprend, acquiert une expérience professionnelle, perçoit une rémunération et confronte très tôt les savoirs enseignés à ce que le travail réel leur fait subir. Tout cela est précieux. Il n'y aurait aucune intelligence à souhaiter le retour d'un apprentissage cantonné aux premiers niveaux de qualification.

Mais le retournement mérite tout de même d'être contemplé.

Avons-nous revalorisé l'apprentissage, ou avons-nous surtout cessé de le regarder de haut lorsqu'il est monté suffisamment haut dans notre propre verticalité scolaire ?

L'apprenti en master est désormais ambitieux, stratégique, professionnalisé. Il possède parfois deux agendas, trois messageries, des dossiers à rendre le dimanche soir et ce léger regard absent des personnes qui ont déjà découvert le monde du travail sans avoir encore quitté celui des examens.

L'apprenti en CAP peut, lui, rencontrer encore une toute autre question : Tu n'aurais pas pu continuer ?

Il serait cependant faux d'en déduire qu'un jeune engagé dans un BTS « aurait pu s'arrêter au CAP », comme si les diplômes n'étaient qu'une quantité d'années que chacun devrait consommer avec modération. Un CAP et un BTS ne préparent ni aux mêmes fonctions ni aux mêmes niveaux de technicité et de responsabilité. Quant au BEP de nos souvenirs, il n'occupe d'ailleurs plus la même place : le dispositif du BEP comme diplôme intermédiaire du baccalauréat professionnel a été supprimé à compter de 2020-2021.

Le sujet n'est donc pas de décider depuis l'extérieur jusqu'où quelqu'un aurait dû étudier.

Il est de comprendre pourquoi continuer paraît presque toujours plus respectable que s'arrêter à l'endroit où la qualification correspond déjà au métier désiré.

La nuance change tout.

Un jeune peut avoir besoin d'un BTS parce que le métier auquel il se destine l'exige. Un autre peut préparer un CAP, entrer dans son métier, puis reprendre plus tard des études, devenir technicien, responsable, formateur, chef d'entreprise. Le parcours n'est plus nécessairement un escalier que chacun devrait gravir au même rythme. Il peut déjà contenir des départs, des reprises, des bifurcations.

Seulement, notre vieille verticalité résiste.

Tant que les résultats scolaires suivent, pourquoi interrompre le mouvement ? Une année supplémentaire ne peut pas faire de mal. Puis deux. Une licence. Un master, parce qu'un bac + 3 paraît soudain bien exposé aux intempéries. Une spécialisation, parfois, parce que la sécurité semble toujours se trouver un diplôme un peu plus loin.

Ce comportement n'est pas irrationnel. Les diplômes élevés continuent globalement de protéger davantage contre le chômage et ouvrent des possibilités professionnelles plus larges. La question devient intéressante à l'endroit précis où le diplôme cesse d'être mis au service d'un projet et où le projet commence à être inventé pour justifier la poursuite du diplôme.

Et parfois, quinze ou vingt ans plus tard, quelque chose revient.

Un ingénieur veut travailler le bois. Une responsable de communication prépare un CAP de pâtisserie. Un cadre apprend l'électricité. Une juriste s'intéresse à un métier artisanal. Un salarié confortablement installé dans une fonction qui correspond parfaitement à son CV découvre que son désir, lui, n'a pas lu le CV.

Il serait tentant d'en faire une jolie fable contemporaine : après des années d'abstraction, chacun retrouverait enfin la matière, le geste, l'authenticité, peut-être une chèvre et trois hectares dans le Perche.

La réalité mérite mieux.

Toutes les reconversions ne sont pas radicales, loin de là. Beaucoup s'effectuent vers des métiers proches, d'autres changent surtout de secteur ou de statut. Et tous ceux qui travaillent derrière un écran ne rêvent évidemment pas de fabriquer des meubles. Mais les reconversions plus profondes ont ceci de passionnant qu'elles mettent notre représentation de la réussite en difficulté.

La personne a parfois tout fait comme prévu.

Elle a étudié. Obtenu ses diplômes. Trouvé son premier emploi. Progressé. Augmenté son salaire. Pris des responsabilités. Peut-être même atteint ce poste que vingt ans auparavant elle aurait décrit comme une réussite.

Puis elle décide de préparer un diplôme situé plusieurs niveaux plus bas dans la nomenclature scolaire.

Que fait-elle ?

Si nous conservons la seule verticalité pour la regarder, elle descend.

Or elle ne descend peut-être absolument nulle part.

Elle change d'axe.

C'est probablement l'une des questions les plus intéressantes de cette histoire : nous avons trop longtemps confondu progression et verticalité.

Une vie professionnelle peut progresser sans monter. Elle peut s'élargir, se déplacer, se densifier. Un excellent technicien peut approfondir son expertise sans désirer encadrer quinze personnes. Un manager peut quitter la hiérarchie et retrouver un métier d'expert sans avoir régressé. Un salarié peut renoncer à un titre pour créer son entreprise. Quelqu'un peut apprendre un nouveau métier à quarante ans et acquérir moins de statut tout en gagnant davantage de prise sur sa propre vie.

Tout déplacement n'est pas une promotion.

Mais toute absence de promotion n'est pas une immobilité.

La reconversion rend cette vérité presque visible physiquement. Celui qui possédait vingt ans d'expérience redevient celui qui demande comment tenir l'outil, dans quel ordre effectuer le geste, pourquoi la matière réagit ainsi. Il peut connaître parfaitement les jeux de pouvoir d'une organisation, savoir négocier un budget, animer une réunion ou lire un bilan et se retrouver incapable, le lundi matin, de produire correctement ce que son collègue de vingt-deux ans réalise sans même y penser.

Il ne redevient pourtant pas jeune travailleur.

C'est là que les récits enchantés de reconversion oublient parfois une petite difficulté : la compétence peut recommencer à zéro ; la vie financière, beaucoup moins volontiers.

Le prêt immobilier poursuit sa carrière sans bifurcation. Les enfants n'acceptent pas spontanément de réduire leur croissance pendant la période de formation. Les assurances, les impôts, l'essence et le panier de courses manifestent une remarquable indifférence à la quête d'un métier plus juste.

L'adulte qui recommence ne vit donc pas exactement la même chose que le jeune qui entre pour la première fois dans le travail. À partir de 26 ans, lorsqu'une reconversion passe par un contrat d'apprentissage, la rémunération minimale n'est d'ailleurs pas celle d'un apprenti adolescent : elle doit atteindre au moins le Smic ou, s'il est plus favorable, le minimum conventionnel correspondant à l'emploi. Toutes les reconversions ne passent évidemment pas par l'apprentissage, mais la distinction est importante.

Pour celui qui gagnait auparavant deux, trois ou quatre fois cette somme, la différence peut néanmoins être considérable.

Voilà une autre branche de notre constellation : nous avons organisé la formation initiale autour de l'idée qu'il fallait choisir tôt tout en construisant des vies matérielles qui rendent de plus en plus coûteux le fait de choisir à nouveau plus tard.

Cette contradiction mérite davantage d'attention.

Nous parlons volontiers de mobilité professionnelle, de seconde partie de carrière, de compétences transférables, de formation tout au long de la vie. Mais changer véritablement de métier suppose parfois d'accepter une baisse de revenus, de redevenir débutant, de retourner en formation, de perdre provisoirement du statut, de trouver un employeur prêt à accueillir quelqu'un qui possède beaucoup d'expérience sauf précisément celle dont il a besoin.

La liberté de bifurquer n'est donc pas seulement une affaire psychologique.

Elle est économique.

Un salarié disposant d'une épargne, d'un conjoint aux revenus suffisants, d'un logement déjà payé ou d'un patrimoine ne rencontre pas la même liberté de reconversion que celui dont le salaire actuel tient seul l'équilibre familial. La possibilité de « choisir enfin ce que nous aimons » possède elle aussi une classe sociale, même lorsque les récits qui la racontent préfèrent l'oublier.

Et voici notre verticalité de nouveau troublée : parfois, ceux qui sont montés assez haut peuvent se permettre de redescendre un peu parce qu'ils disposent précisément des ressources accumulées pendant la montée.

D'autres doivent rester où ils sont.

Il n'y a donc aucune raison de romantiser le mouvement inverse et de décréter soudain que les métiers du geste seraient plus authentiques, plus vrais ou plus nobles que les autres. Ce serait simplement retourner l'escalier.

Un métier intellectuel peut être passionnant. Un métier manuel peut être absurde. Un cadre peut être profondément heureux dans son travail et un artisan compter les heures jusqu'au vendredi soir. Le monde résiste heureusement assez bien aux hiérarchies trop propres.

Mais il résiste tout autant à l'opposition entre ceux qui penseraient et ceux qui feraient.

Le mot manuel lui-même a quelque chose d'étrangement amputé. Il semble parfois désigner un travail qui commencerait au poignet, comme si le cerveau avait eu la délicatesse de rester au vestiaire.

Regarder réellement travailler un professionnel suffit à défaire cette idée. Chercher une panne, interpréter un bruit, anticiper la réaction d'un matériau, savoir jusqu'où serrer sans casser, reconnaître l'écart presque invisible qui annonce un défaut, ajuster un geste à une situation que le manuel n'avait pas prévue : tout cela mobilise du raisonnement, de la mémoire, du jugement, de l'expérience.

Les mains ne pensent pas moins parce qu'elles tiennent un outil.

Elles pensent autrement, peut-être, parce que leur intelligence rencontre immédiatement quelque chose qui résiste.

Cette question n'est pas anecdotique au moment où nous parlons de réindustrialisation, de transition énergétique, de rénovation, de réparation, de souveraineté productive. Nous pouvons imaginer les meilleurs systèmes énergétiques, concevoir les bâtiments les plus sobres, décider de produire davantage sur notre territoire et multiplier les plans d'investissement. Il faudra ensuite quelqu'un qui sache fabriquer, installer, régler, entretenir et réparer.

Le PowerPoint reste un matériau de construction assez décevant.

C'est peut-être là que les entreprises devraient regarder autrement leurs « métiers en tension ». Bien sûr qu'il faut améliorer le recrutement. Mais le recrutement arrive très tard dans l'histoire d'une compétence.

Avant lui, quelqu'un a dû imaginer qu'il pouvait exercer ce métier.

Puis trouver une formation.

Puis rencontrer un professionnel capable et désireux de transmettre.

Puis découvrir des conditions de travail qui ne lui donnent pas immédiatement envie de partir.

Puis être payé suffisamment pour considérer que devenir meilleur vaut la peine.

Une entreprise qui manque aujourd'hui de compétences ne contrôle évidemment pas toute cette chaîne. Mais elle en possède quelques morceaux : la qualité de l'accueil des apprentis, le temps réellement donné aux tuteurs, les rémunérations, les perspectives, la reconnaissance de l'expertise, les possibilités d'évoluer sans devoir nécessairement devenir manager, la réduction des pénibilités évitables.

Nous ne pouvons pas demander à l'école de fabriquer seule le désir de métiers que l'entreprise rendrait ensuite difficilement habitables.

Pas davantage que nous ne pouvons demander aux entreprises de réparer seules trente années de représentations sociales.

La constellation exige de tenir les deux vérités ensemble.

Oui, le travail doit être rendu désirable dans ses conditions réelles.

Et oui, notre manière de classer les réussites influence aussi les choix avant même que ces conditions soient rencontrées.

Voilà pourquoi il serait catastrophique de conclure de tout cela qu'il faudrait désormais envoyer davantage de bons élèves en CAP pour fournir les métiers dont l'économie manque. Nous retomberions immédiatement dans ce que la démocratisation scolaire cherchait justement à défaire : décider très tôt pour certains enfants quelle place productive ils devront occuper.

Le sujet n'est pas de réduire les ambitions scolaires.

Il est de multiplier les formes légitimes d'ambition.

Qu'un adolescent puisse vouloir devenir mécanicien sans que son projet soit interprété comme l'expression d'un potentiel insuffisant. Qu'une autre veuille devenir médecin sans qu'il faille s'excuser de la longueur des études. Qu'un jeune commence par un CAP et reprenne dix ans plus tard une formation supérieure. Qu'un titulaire de master puisse apprendre un métier artisanal sans que ses études précédentes deviennent rétrospectivement une erreur. Qu'un technicien puisse progresser énormément sans avoir pour seule perspective honorable de quitter son métier pour encadrer ceux qui continuent à l'exercer.

Autrement dit, conserver la possibilité de monter, mais cesser d'obliger toute réussite à regarder vers le haut.

Peut-être pourrions-nous même remplacer progressivement la verticalité par une idée plus vaste : la circulation.

Pouvoir monter, bien sûr. Mais aussi aller de côté, approfondir, revenir, transmettre, changer, recommencer. Pouvoir acquérir davantage de compétences sans nécessairement accumuler davantage de titres. Pouvoir perdre un peu de salaire pour gagner autre chose sans que cela soit immédiatement nommé déclassement. Pouvoir en gagner davantage dans un métier technique sans que l'ascension passe obligatoirement par l'abandon du geste qui avait précisément fait de vous un excellent professionnel.

Une carrière pourrait alors cesser de ressembler à un escalier de secours qu'il faudrait gravir jusqu'au dernier étage avant de découvrir que la vue ne nous plaît pas.

Elle deviendrait peut-être davantage une géographie.

Des reliefs, des détours, des passages, des endroits où l'on reste longtemps parce qu'ils nous conviennent, d'autres que l'on traverse, quelques retours qui ne sont pas des reculs.

Nous retrouverions alors notre phrase du début avec un peu moins d'ironie.

Ceux qui disaient à leurs enfants de passer leur bac ne s'étaient pas trompés sur l'essentiel. Ils voulaient leur donner davantage de liberté que celle dont ils avaient parfois disposé eux-mêmes.

Leur erreur, si erreur il y eut, n'était pas d'avoir ouvert des portes.

Elle fut peut-être de croire que toutes les portes intéressantes se trouvaient à l'étage supérieur.

Aujourd'hui, nous savons un peu mieux que la vie professionnelle n'obéit pas toujours à cette architecture. Certains monteront très haut et y seront heureux. D'autres commenceront tôt un métier et y construiront une expertise immense. Certains reprendront leurs études. D'autres quitteront un bureau pour un atelier, un atelier pour une entreprise à créer, une fonction de direction pour une expertise qu'ils n'auraient jamais dû abandonner.

Et quelques-uns, vingt ans après avoir soigneusement suivi toutes les indications, chercheront effectivement où préparer un CAP.

Ce ne sera pas la preuve qu'ils avaient raté leur première orientation.

Peut-être simplement la preuve qu'une vie professionnelle est assez longue pour avoir le droit de changer de forme.

Alors, lorsqu'un adolescent annoncera qu'il veut devenir électricien, menuisier, mécanicien, pâtissier, chaudronnier ou exercer l'un de ces métiers que nous redécouvrons aujourd'hui avec l'enthousiasme inquiet des sociétés qui commencent à en manquer, nous pourrons continuer à lui parler de son bac, de ses études, des possibilités qui s'offrent à lui.

Mais peut-être résisterons-nous quelques secondes au réflexe de la verticalité.

Au lieu de commencer par tout ce qu'il pourrait faire de « plus », nous pourrions lui demander où ce métier mène, ce qu'il exige, ce qu'il permet d'apprendre, comment il se transforme, jusqu'où il pourra y grandir.

Et s'il veut passer son bac d'abord, très bien.

Simplement, cette fois, ce ne sera plus pour apprendre à s'éloigner du métier qu'il a choisi.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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