Sous les uniformes, des métiers exposés à nos états de crise.
Cette chronique est illustrée par François Lerate, photographe auprès des forces de sécurité intérieure et des armées, que je remercie vivement pour la justesse de son regard et la générosité de sa contribution. Retrouvez son travail sur LinkedIn et sur Instagram.
Je ne vous rappellerai pas le 15, le 17, le 18 ni le 112. Vous les connaissez. C’est précisément de cela qu’il s’agit.
Policiers, gendarmes, sapeurs-pompiers, ambulanciers et soignants n’exercent ni les mêmes métiers ni les mêmes responsabilités. Pourtant, ils peuvent être appelés là où une situation vient de basculer. Je voudrais regarder ce que leurs interventions exigent d’eux, ce qu’elles peuvent laisser après elles et les appuis dont ils ont besoin pour continuer à exercer leur métier. Car ils interviennent dans nos urgences personnelles, mais aussi dans les crises qui traversent notre société. Certains portent alors, jusque dans la rue, l’uniforme de l’État et se trouvent exposés aux tensions qui l’entourent.
Nous savons qu’ils viendront. Lorsque nous appelons les secours, nous ne prenons pas le temps de vérifier s’ils sauront trouver le chemin, comprendre la situation ou accomplir les gestes nécessaires. Nous leur confions ce que nous avons de plus précieux avec une confiance immédiate et absolue. Elle est si entière que nous ne songeons même pas à la nommer.
Dans d’autres circonstances, certains de ces mêmes professionnels sont insultés, menacés ou agressés alors qu’ils exercent leur mission. Entre la confiance qui les appelle et la violence qui peut les atteindre, il y a un métier à tenir. Je voudrais regarder ce qu’il exige d’eux, ce qu’il leur coûte.
Le titre parle de nos états de crise. Il y a l’état d’une personne qui appelle parce qu’elle ne sait plus comment protéger un proche, celui d’une famille confrontée à un accident, celui d’une société traversée par des oppositions et des peurs. Il y a aussi l’État, ses responsabilités, ses décisions et les tensions que certains de ses représentants rencontrent jusque dans la rue.
Ces crises ne sont pas de même nature. Elles peuvent pourtant conduire des professionnels en uniforme auprès de situations que d’autres ne parviennent plus à contenir seuls. Les uns viennent soigner, d’autres secourir, protéger ou faire respecter la loi. Leurs responsabilités diffèrent ; leur travail peut néanmoins les placer au contact de ce qui, pour une personne ou pour un collectif, vient de perdre son équilibre.
Je voudrais prendre le temps d’examiner cet endroit. Nous y déposons beaucoup : une peur, une attente, parfois une colère. Nous y attendons aussi beaucoup de ceux qui arrivent. Il faudra déplier cette confiance, regarder ce qu’elle suppose de leur part, puis approcher les circonstances dans lesquelles l’uniforme peut devenir la cible de réactions qui dépassent la personne qui le porte.
Notre confiance précède la rencontre. Nous ne connaissons ni le visage de celle qui arrivera, ni son prénom, ni le nombre d’interventions qu’elle a déjà assurées. Dans l’attente, elle représente une possibilité : quelqu’un possède les compétences que nous n’avons pas, quelqu’un va prendre une part de ce que nous ne pouvons plus porter seuls.
Nous ne demandons pas seulement qu’une personne se déplace. Nous attendons qu’elle comprenne rapidement une situation dans laquelle nous venons parfois de perdre nos repères. Nous voudrions qu’elle sache quoi faire, qu’elle nous explique sans nous effrayer davantage, qu’elle protège tout en respectant la personne que nous aimons, qu’elle agisse et nous laisse encore une place auprès de ce qui nous arrive.
Ces attentes sont humaines. Elles disent l’importance de ces métiers dans une société qui a organisé la possibilité d’appeler à l’aide. Mais elles dessinent aussi une charge : au moment où l’un cherche un appui, l’autre doit devenir suffisamment stable pour le lui offrir, alors même qu’il entre dans une situation qu’il ne connaît pas encore.
Ce n’est pas une qualité que l’uniforme déposerait sur les épaules de celui qui l’enfile. Cette stabilité se prépare. Elle repose sur une formation, des gestes appris, une connaissance des risques, des collègues et des transmissions. Elle tient aussi à ce que l’organisation permet : arriver avec des moyens adaptés, savoir qui appeler, pouvoir compter sur une équipe et disposer de conditions qui rendent le jugement possible.
La confiance que nous accordons aux secours possède donc une histoire avant notre appel. Nous n’en voyons généralement que le dernier geste, celui qui répond à notre urgence. Pour qu’il existe, d’autres gestes ont précédé, parfois pendant des années.
Les uniformes ne rendent pas les métiers interchangeables. Une ambulancière, un sapeur-pompier, une gendarme, un policier ou un soignant n’interviennent ni avec les mêmes moyens ni au nom des mêmes règles. Ils peuvent néanmoins se trouver auprès d’une même situation, chacun responsable d’une partie de ce qui doit être accompli. Pour qu’un geste soit possible, il faut parfois qu’un autre professionnel ait sécurisé un espace, recueilli une information ou compris qu’il devait attendre.
Ce travail commun ne supprime pas l’incertitude. Il permet de ne pas la porter seul. Une observation transmise à temps peut modifier une décision ; une présence auprès d’un proche peut laisser à un autre professionnel l’espace nécessaire pour soigner. Ces actions se croisent, s’ajustent, parfois sans autre signe qu’un regard ou quelques mots.
Nous voyons volontiers ce qui a été fait. Nous percevons moins ce qui a été empêché.
Une personne a été rassurée avant que sa peur ne l’empêche d’entendre. Un danger a été repéré avant qu’un collègue ne s’en approche. Une tension a diminué parce que quelqu’un a compris qu’il fallait changer de ton, laisser de l’espace ou attendre. Lorsque rien ne s’aggrave, il reste parfois peu de traces de ce qui a rendu cette issue possible.
Ce travail comprend l’attention portée à nos états. La douleur, la honte, la confusion ou la peur peuvent modifier une parole et rendre un échange difficile. Un proche insiste parce qu’il est inquiet ; une personne blessée refuse un geste qu’elle ne comprend pas encore. Les professionnels doivent entendre ces réactions tout en poursuivant leur mission.
Il faut expliquer, répéter, parfois attendre ; il faut aussi savoir quand l’attente augmente le danger. Ces ajustements ne viennent pas décorer la compétence. Ils en font partie. Savoir ce qu’il faut faire ne suffit pas toujours : encore faut-il trouver comment l’accomplir auprès d’une personne qui souffre, résiste ou ne dispose plus, à cet instant, de toute sa capacité à comprendre.
Il faut comprendre sans tout savoir décider sans tout maîtriser agir sans perdre de vue ce qui pourrait changer pendant que l’on agit.
Je voudrais que cette phrase nous retienne un instant. Sa lecture peut devenir inconfortable ; il manque au lecteur les pauses qui lui permettraient de reprendre chaque élément séparément. Dans l’intervention, le professionnel ne choisit pas toujours davantage l’ordre dans lequel les informations lui parviennent. Il doit pourtant les hiérarchiser et décider.
La comparaison a ses limites : nous pouvons relire, revenir sur un mot, interrompre notre lecture. Lui ne dispose pas nécessairement de ce temps. Sa formation et son expérience l’aident à agir, sans lui donner pour autant une connaissance complète de la situation. Son jugement travaille au milieu de l’incomplet.
C’est aussi depuis cet endroit qu’une intervention doit pouvoir être examinée. Le résultat ne raconte pas à lui seul le chemin de la décision. Une situation apaisée ne révèle pas automatiquement les hésitations qui l’ont précédée ; une issue grave ne permet pas davantage de reconstituer, sans examen, ce que chacun savait ou pouvait faire quelques instants plus tôt. La précision protège les personnes concernées et permet de comprendre le travail.
La plupart de ces interventions se déroulent loin des images qui occupent les écrans. Elles remplissent des journées, des nuits, des week-ends. Elles s’inscrivent dans une continuité que nous remarquons surtout lorsqu’elle manque : le numéro qui répond, l’équipe qui se déplace, le véhicule qui arrive, le soin qui commence.
Mais cette continuité, pour nous, peut être faite pour eux de passages répétés entre des situations qui ne se ressemblent pas. Une mission se termine ; une autre attend. Il faut transmettre, rendre compte, vérifier le matériel, répondre à un collègue, puis retrouver une attention disponible pour des personnes qui ne savent rien de ce qui vient de se passer.
Nous attendons de ces professionnels qu’ils soient disponibles lorsque nous appelons. Que leur faut-il pour le redevenir après une intervention qui les a éprouvés ?
L’expérience apporte des repères. Elle permet de reconnaître certains signes, de mieux connaître ses gestes et ses limites. Mais elle ne met pas nécessairement à distance tout ce qui se répète. Une scène peut revenir alors que le service est terminé ; une menace peut modifier la manière d’approcher la fois suivante ; une succession d’interventions peut laisser moins de place à la récupération qu’aucune d’elles, prise séparément, ne le laisserait penser.
Je me demande ce que cela demande pour rester disponible sans devenir indifférent. Pour se protéger sans se fermer. Pour continuer à percevoir une personne singulière lorsque certaines rencontres ont rendu la méfiance compréhensible. Ce ne sont pas des questions sur la bonne volonté des professionnels. Elles concernent les ressources nécessaires pour exercer dans la durée un métier qui demande de rester attentif à d’autres vies.
La santé au travail ne se réduit pas à pouvoir reprendre son service. Elle engage aussi la possibilité de conserver son discernement, de reconnaître ses limites sans en avoir honte, de continuer à croire à l’utilité de ses gestes et de ne pas perdre, pour tenir, ce qui donnait au métier sa valeur.
Certaines situations exposent directement à la violence. Des paroles agressives peuvent surgir de la douleur, de la peur ou d’une incompréhension ; d’autres actes sont des menaces ou des agressions dirigées contre les professionnels. Il faut examiner ces circonstances avec précision. Comprendre ce qui se passe ne signifie pas demander à ceux qui interviennent de considérer les insultes, les coups ou les menaces comme le prix ordinaire de leur mission.
Lorsque des secours sont entravés ou attaqués alors qu’ils cherchent à approcher une personne en danger, quelque chose se rompt aussi dans la possibilité même de secourir. Le professionnel doit préserver sa sécurité, celle de ses collègues et celle de la personne qu’il vient aider. Une violence supplémentaire entre dans la situation ; elle exige une attention qui ne pourra pas être consacrée ailleurs au même instant.
Je ne veux pas faire de ces événements le portrait ordinaire de tous ces métiers. Ce serait retirer à leur travail une grande partie de sa réalité : les interventions qui se déroulent sans agression, les échanges respectueux, la gratitude, les gestes accomplis dans un calme revenu. Mais certaines agressions ont bien lieu. Elles appartiennent à ce que ces professionnels peuvent rencontrer et à ce que leurs organisations doivent prévenir.
D’autres tensions les exposent à travers ce que leur uniforme représente. Certains portent les signes d’un service de secours ; d’autres ceux d’une autorité publique et de l’État. Dans la rue, ces signes les rendent immédiatement reconnaissables. Ils peuvent aussi faire de leur personne le point sur lequel se fixe une colère adressée à une institution, à une décision ou à une situation dont ils ne sont pas les seuls auteurs.
Il faut regarder ce déplacement. Une institution possède des responsables, des règles, des décisions et des moyens d’en demander l’examen. Le professionnel présent, lui, possède un visage, un corps et une mission à accomplir. Il peut avoir à répondre de ses actes ; il ne saurait contenir à lui seul tout ce que d’autres pensent de l’institution qu’il représente.
Les forces de l’ordre exercent une autorité et disposent, dans un cadre légal, de moyens de contrainte. Cette responsabilité appelle des règles, un contrôle et la possibilité d’examiner les actes. Elle peut être tenue avec une autre exigence : refuser qu’une personne soit insultée ou agressée pour ce qu’un uniforme représente. Une critique devient plus juste lorsqu’elle s’attache à des faits et à des responsabilités ; elle se déforme lorsqu’elle fait porter à chacun, indistinctement, tout ce que nous reprochons à une institution.
La personne qui appelle les secours n’est pas nécessairement celle qui les prend pour cible. Un même citoyen peut aussi avoir besoin d’être protégé et souhaiter qu’une intervention soit examinée. Ce que je cherche à regarder ne tient donc pas dans un partage entre ceux qui auraient confiance et ceux qui contesteraient. Il tient dans ce que les professionnels doivent traverser au milieu de ces attentes, de ces désaccords et, parfois, de cette violence.
Nous parlons volontiers de courage. Le mot reconnaît une décision prise malgré le danger ou l’incertitude. Il peut aussi devenir commode lorsqu’il nous dispense de regarder ce qui rend cette décision possible : une formation, des collègues, des moyens, une préparation et la possibilité de demander de l’aide à son tour.
Un professionnel courageux n’en a pas moins besoin de repos. Sa vocation ne remplace pas les effectifs ; son expérience ne remplace pas un équipement adapté ; la confiance que nous plaçons en lui ne le protège pas de tout ce que son travail expose à recevoir.
Le courage aide à traverser une situation. Il ne peut pas servir d’organisation du travail.
Les institutions ont ici une responsabilité qui ne peut pas être reportée sur la seule solidité des personnes. Préparer les interventions, assurer les transmissions, permettre l’appel à des renforts, reconnaître les difficultés et organiser les temps de récupération font partie de la qualité du travail. Il faut aussi que les professionnels puissent examiner ensemble ce qui s’est passé : non pour obtenir à chaque fois un récit de leur intimité, mais pour comprendre les décisions, partager les perceptions et ne pas laisser chacun seul avec ses questions.
Qu’une intervention soit conforme aux procédures ne signifie pas qu’elle ait été facile à vivre. Qu’elle ait été difficile à vivre ne signifie pas non plus qu’elle ait été mal conduite. La première question demande un examen des actes ; la seconde une attention à ce qu’ils ont mobilisé. Une organisation qui sait les distinguer donne davantage de place à la vérité du travail.
Il faut pouvoir dire « cette fois, c’était difficile » sans que la phrase compromette la confiance accordée pour la suite. Il faut aussi pouvoir ne pas parler immédiatement, choisir son interlocuteur, revenir plus tard. La possibilité d’un soutien compte par son existence et par la confiance dans laquelle elle peut être saisie.
Puis il y a les familles. Elles connaissent le métier sans connaître chaque intervention. Elles peuvent entendre, dans les informations, qu’une situation se tend et poursuivre pourtant leur journée sans savoir ce que leur proche est en train de traverser. L’inquiétude ne se présente pas toujours sous la forme d’une conversation ; elle peut accompagner un repas préparé, une heure regardée, un message laissé sans réponse.
Le retour à la maison ne règle pas nécessairement tout ce qui précède. Le professionnel peut souhaiter parler ou retrouver des gestes ordinaires. Il peut garder certaines scènes pour lui, par pudeur, par fatigue ou pour protéger ses proches. Ceux-ci peuvent respecter ce silence et ne pas savoir comment se tenir auprès de lui. Il ne leur appartient pas, à eux seuls, d’absorber ce que le travail a éprouvé.
Le retour dont il est question possède donc plusieurs dimensions. Il y a celui qui ramène une personne auprès des siens. Il y a aussi celui qui lui permettra de reprendre son service avec des ressources suffisantes pour rencontrer une nouvelle situation. Entre les deux, il faut parfois du repos, du temps, une parole, des soins ou un changement dans l’organisation. Rien de cela ne retire de valeur à l’engagement. Cela permet qu’il ne consume pas celui qui le porte.
Je voudrais que le respect que nous devons à ces métiers commence avant l’hommage. Il se joue dans la façon de parler d’eux, de ne pas les réduire à une image et de reconnaître la difficulté de leurs décisions sans leur demander l’infaillibilité. Il se joue aussi dans ce que nous laissons entrer dans leur travail : une inquiétude peut être entendue, une décision discutée, une intervention examinée. Une menace ou une agression ajoute, elle, une charge qu’aucune mission ne devrait exiger d’absorber.
Les citoyens ne remplacent ni les employeurs, ni les responsables publics, ni les professionnels chargés du soutien. Mais nous participons à l’environnement humain dans lequel ces métiers s’exercent. Ce que nous y déposons compte. Une parole peut laisser la place au jugement ; une accusation indistincte peut faire disparaître la personne derrière la fonction. Le respect ne guérit pas les blessures du travail, mais il peut éviter que nous en ajoutions.
Les crises traversent parfois une seule existence ; d’autres fois, elles s’étendent à une rue, à une institution, à tout un pays. Nous demandons à des professionnels de s’y rendre, avec leurs compétences et leurs limites, pour tenir une part de ce qui menace de nous échapper. Il nous appartient, chacun à notre place, de ne pas considérer leur retour et leur capacité à repartir comme des ressources acquises.

