Prévenir le harcèlement sexuel : les hommes ont toute leur place.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Oui, je vais m'intéresser aux hommes. Je préférerais qu'ils restent pour la lecture, plutôt que de se demander dès cette première phrase ce qu'ils ont encore fait. Je pense à ceux qui cherchent sincèrement à bien faire, mais découvrent que leur bonne volonté ne répond pas à toutes les questions. La gent masculine n'a pas reçu de nouvelle notice ; à vrai dire, l'ancienne comportait déjà quelques erreurs. J'aimerais regarder cela avec suffisamment de soin pour comprendre ce qui doit changer sans leur demander de disparaître avec. Le sujet réclame un peu de temps. Nous pouvons nous l'accorder sans avoir préalablement choisi contre qui le passer.

Je ne crois pas que les hommes deviennent plus justes à mesure qu'ils deviennent moins présents. Je crois qu'ils peuvent apprendre sans être humiliés, changer sans se renier et contribuer à la sécurité des relations sans les traverser comme une succession de pièges. La prévention du harcèlement sexuel a besoin de cette présence. Elle mérite donc de s'interroger sur la place qu'elle leur propose : celle de personnes capables de comprendre et d'agir, mais aussi de subir, de douter et de demander de l'aide.

Il serait plus commode que les conduites se distribuent selon une géographie morale stable. Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre ; les premiers auraient à surveiller leurs gestes, les secondes à faire respecter leurs limites. La vie se montre moins disciplinée. Une femme peut imposer une proximité, exercer une pression, soutenir un comportement qu'elle aurait condamné ailleurs. Un homme peut se figer, éviter une personne, sourire pour préserver sa tranquillité. Une même personne peut être vulnérable dans une relation et disposer d'un pouvoir important dans une autre. Ces possibilités appartiennent à l'analyse dès le départ. Elles ne sont pas des exceptions convoquées pour équilibrer poliment la conversation.

Les rapports sociaux entre les sexes existent et demandent à être regardés. Ils éclairent des attentes, des inégalités, des permissions longtemps distribuées de manière différente. Ils ne constituent pas une connaissance suffisante de chaque personne. Le genre, le statut, la réputation peuvent orienter notre attention ; ils peuvent aussi la dispenser de travailler. Quelqu'un bénéficie d'une explication favorable parce qu'il est apprécié, tandis qu'un autre doit déjà se justifier parce qu'il correspond au portrait que le groupe avait préparé. La prévention commence à perdre sa précision lorsque les personnes sont interprétées avant que les faits soient examinés.

Je voudrais que les hommes de bonne volonté puissent entrer dans cette réflexion sans devoir d'abord plaider pour eux-mêmes. Leur attention, leur loyauté, leur capacité à écouter et à intervenir comptent déjà dans les collectifs de travail. Il faut savoir reconnaître ce qui permet aux relations de tenir, y compris lorsque cela ne produit aucun événement remarquable. Un collègue reçoit une confidence sans s'emparer de la suite ; un responsable accepte une contradiction sans refroidir la relation ; un homme reprend une plaisanterie dont le groupe s'apprêtait à rire. Ces gestes méritent davantage qu'une approbation distraite avant le retour aux seuls manquements.

Il reste à comprendre pourquoi la bonne volonté, même sincère, ne suffit pas toujours. Certaines manières d'agir tiennent de près à l'idée que chacun se fait de sa valeur. Un homme a appris à se rendre utile en intervenant, à manifester son attention en prenant l'initiative. Lorsqu'une personne lui demande davantage de distance ou moins de conseils, il peut entendre qu'elle ne veut plus de ce qu'il pensait avoir de meilleur à offrir. Le geste et l'identité se sont si bien tenus ensemble qu'il devient difficile de reprendre l'un sans se sentir atteint dans l'autre.

Les habitudes possèdent cette discrétion : elles finissent par se faire passer pour nous. Pourtant, une sollicitude peut demeurer entière tandis que sa forme change. Demander avant d'intervenir, accepter qu'une proximité ne soit pas partagée, laisser à quelqu'un une décision qui le concerne ne retire rien à la générosité. Cela lui apprend où elle est attendue. L'accompagnement peut aider à ce déplacement, à condition de ne pas traiter chaque hésitation comme une résistance et chaque erreur comme la révélation d'une personne entière.

Certaines attentes masculines compliquent cet apprentissage. Savoir répondre, maîtriser, prendre l'initiative, ne pas montrer ce qui déborde : ces qualités deviennent des contraintes lorsqu'elles ne laissent plus le droit d'hésiter. La virilité possède aussi ses surveillants parmi les hommes. Ils connaissent les plaisanteries qui découragent la confidence, les remarques qui font d'une réserve une faiblesse, la manière de transformer un refus de surenchérir en défaut d'appartenance. Il faut parfois une assurance considérable pour ne pas jouer l'assurance attendue.

Ces attentes peuvent également rendre une atteinte plus difficile à dire. Un homme auquel une proximité est imposée peut craindre que sa gêne soit reçue comme de la timidité, un manque d'humour ou une incapacité à profiter d'une situation supposée flatteuse. Il lui faudrait apprécier ce qui le dérange, ou du moins ne pas en faire une difficulté. Le voilà chargé de rassurer les autres sur sa conformité à un rôle, alors qu'il cherche peut-être simplement à retrouver sa tranquillité. Une prévention qui ne saurait pas entendre cette parole laisserait les mêmes stéréotypes décider de ceux qui peuvent souffrir.

Je ne voudrais donc pas remplacer l'homme tenu de tout maîtriser par celui qui aurait désormais tout compris. Il aurait encore une apparence à tenir et des difficultés à cacher. Une exigence plus solide consiste à pouvoir examiner une conduite, entendre une remarque, reconnaître une atteinte, y compris lorsqu'aucune de ces situations ne correspond au rôle dans lequel il se voyait.

Se croire incapable de harceler n'apprend pas encore à reconnaître ce qui pourrait relever du harcèlement dans sa propre conduite.

La phrase demande de la précision. Elle ne signifie pas que toute maladresse annoncerait un harcèlement, ni que les hommes attentionnés seraient des auteurs en attente de révélation. Elle invite à ne pas chercher dans sa personnalité la preuve de ce que ses actes ne pourraient pas être. Quelqu'un peut être apprécié, généreux, attaché à ses proches et entretenir une conduite qu'il examine mal. Ses qualités existent ; elles ne peuvent pas répondre à la place des faits.

La figure du prédateur permet de nommer des stratégies délibérées de contrainte ou d'emprise. Elle devient moins utile lorsqu'elle sert de portrait unique de l'auteur, assez éloigné de soi pour rendre tout examen superflu. Quelqu'un peut ne se reconnaître aucune brutalité et continuer à sexualiser une conversation que l'autre essaie de ramener au travail. C'est cette conduite qu'il faut pouvoir regarder. La question « suis-je quelqu'un de bien ? » peut occuper longtemps une conversation sans beaucoup éclairer celle de savoir si l'autre est libre à mes côtés.

L'intention dit ce que quelqu'un voulait offrir. Elle ne décide pas seule de ce que l'autre a reçu.

Cette distinction permet de prendre la sincérité au sérieux sans lui confier le dernier mot. Une attention peut être généreuse et pesante, une plaisanterie sans malveillance et néanmoins blessante. Reconnaître cet écart ne demande pas de réécrire l'intention comme si elle avait été mauvaise depuis le début. Cela invite à comprendre pourquoi elle n'a pas suffi, puis à regarder précisément ce qui s'est passé. Le récit de celui qui agit et l'expérience de celui qui reçoit ont tous deux besoin d'être examinés ; aucun ne contient à lui seul toute la situation.

Au travail, les positions donnent aux échanges une portée particulière. Un responsable se sent accessible ; la personne qui lui répond sait aussi qu'il évaluera son travail. Un collègue apprécie une complicité ; l'autre essaie de préserver une coopération dont ses journées dépendent. La cordialité peut être réelle sans abolir cette différence. Celui qui dispose de la plus grande liberté dans l'échange n'est pas nécessairement celui qui en perçoit le mieux les contraintes.

La question devient alors celle de la liberté laissée à l'autre. Une invitation peut-elle être déclinée sans refroidissement ? Une proximité peut-elle être écartée sans que la personne devienne « distante » ou « compliquée » ? Une conversation peut-elle rester professionnelle lorsque l'autre ne souhaite pas qu'elle devienne personnelle ? La confiance se reconnaît aussi à cette suite, lorsque quelqu'un répond autrement que prévu.

Un sourire reste un indice fragile. Il peut dire le plaisir, la politesse, l'embarras ou le souhait de traverser l'échange sans avoir à en gérer les conséquences. L'absence de protestation ne suffit pas davantage. La dépendance professionnelle, la peur de déplaire, la sidération ou l'espoir que l'épisode ne se reproduise pas peuvent retenir une réponse. Il serait donc insuffisant d'enseigner seulement le respect des refus clairement formulés : cela laisserait à la personne exposée la charge de rendre son malaise assez explicite pour qu'il commence à compter.

Il faut aussi prendre la mesure du temps. Celui qui adresse une nouvelle sollicitation pense à celle-ci ; la personne qui la reçoit la replace parmi les précédentes. Elle se souvient des messages, des remarques, des conversations qu'elle a tenté de ramener au travail. Chaque épisode peut sembler isolément explicable à un témoin. Pour elle, ils commencent à composer un environnement qu'il faut anticiper.

Elle cherche une réponse assez aimable pour ne pas provoquer de tension, assez distante pour ne pas être prise pour un encouragement. Elle réfléchit à un déplacement, évite une conversation, mesure ce qu'elle peut dire devant qui. Le travail demeure à faire, mais une autre activité s'y ajoute : préserver la possibilité de le faire sans être de nouveau exposée. L'insistance de l'un devient l'organisation quotidienne de l'autre. Ce mécanisme mérite d'être reconnu chez toute personne qui le subit, sans que son identité ou celle de l'auteur rende l'examen plus difficile.

Ce travail supplémentaire donne une raison précise de regarder la situation. Qu'est-ce qui se répète ? Quelle liberté se réduit ? Pourquoi la présence d'un collègue demande-t-elle désormais autant de préparation ? La rigueur n'exige pas que la personne arrive avec une démonstration parfaite de ce qu'elle traverse. Elle demande que les faits soient recherchés, les paroles accueillies avec méthode et les conclusions tenues à la mesure de ce qui peut être établi. Prendre une alerte au sérieux n'impose pas de conclure avant de comprendre ; respecter la personne mise en cause ne permet pas de laisser l'alerte sans suite.

Lorsqu'une limite est exprimée, la manière de la recevoir met les intentions à l'épreuve. « Ce n'était pas mon intention » surgit parfois avant la fin de l'explication, suivi du besoin de rappeler ses valeurs, ses efforts, ses qualités. La personne qui parlait d'un comportement se retrouve à préciser qu'elle ne condamne pas son auteur tout entier, qu'elle reconnaît sa générosité, qu'elle ne voudrait surtout pas qu'il change tout.

Elle voulait poser une limite ; elle doit maintenant prendre soin de celui auquel elle vient de l'indiquer.

Cet instant peut faire basculer la conversation. La difficulté initiale attend de nouveau, tandis que l'échange se réorganise autour de l'image blessée de celui qui se sent mis en cause. Je comprends cet inconfort : découvrir que sa présence a pesé là où elle se croyait bienvenue peut être douloureux. Mais il faut pouvoir le traverser sans en rendre aussitôt la charge à l'autre. La précision aide chacun : elle évite de rabattre une personne sur un geste et empêche ses qualités de soustraire ce geste à l'examen.

La suite renseigne alors davantage que les assurances. Une maladresse entendue puis corrigée et une conduite maintenue malgré les remarques ne racontent pas la même chose. Dès lors qu'une gêne est connue, quelque chose doit pouvoir changer. La bonne volonté devient perceptible dans la manière d'agir ; elle cesse d'être cette qualité personnelle que l'autre serait tenu de croire malgré ce qui continue.

Les hommes ont également une place dans les réactions du collectif. Ils sont collègues, témoins, pairs, responsables. Un rire peut fournir une approbation que son auteur ne souhaitait pas donner ; une explication indulgente peut maintenir une conduite dans le registre du tempérament alors qu'elle demande déjà une intervention. Cette responsabilité appartient à tous. Une femme peut minimiser ce qui vise une collègue pour préserver sa propre place ; un homme peut désapprouver une remarque et laisser son sourire protéger son appartenance. Le groupe ne dispose pas d'un accès à leurs désaccords intérieurs. Il reçoit ce qui se manifeste.

Intervenir consiste à partager le coût du refus. Reprendre une phrase parce qu'elle a été entendue, retirer son approbation, solliciter un relais, proposer un appui sans décider de la suite à la place de la personne concernée. Il n'est pas nécessaire de devenir son protecteur pour cesser de laisser à sa charge tout le travail de protection. Les hommes qui le font déjà méritent d'être reconnus : ils rendent une liberté plus accessible sans demander à en devenir les propriétaires.

Cela demande parfois du courage, notamment face à quelqu'un de plus ancien, de plus puissant ou de plus apprécié. L'organisation doit regarder ce coût. Quels appuis existent ? Comment un témoin est-il soutenu ? Que devient celui qui a parlé lorsque la réunion est terminée ? Réclamer des interventions puis laisser chacun seul avec leurs conséquences apprend rapidement aux salariés à économiser leur courage.

Le retrait général ne résout pourtant rien. Un homme qui, par prudence, ne déjeune plus seul avec une collaboratrice mais continue de conseiller ses collègues masculins réserve désormais aux hommes les conversations qui font avancer les carrières. Il voulait éviter une ambiguïté ; il vient de produire une inégalité. Sa prudence mérite, elle aussi, d'être examinée. La prévention doit donner des repères qui permettent de continuer à travailler ensemble : un entretien dont l'objet est clair, un soutien qui ne crée pas de dette, une décision qui peut s'expliquer autrement que par la proximité.

La chaleur, l'humour et l'imprévu y conservent leur place. Une conversation n'a pas besoin d'être parfaite pour être sûre. Elle a besoin qu'une plaisanterie puisse tomber à côté sans être défendue jusqu'à épuisement, qu'une attention puisse être déclinée sans froideur, qu'un élan rencontre une limite sans emporter le lien avec lui.

La spontanéité n'a pas besoin de disparaître ; elle a besoin de pouvoir être interrompue.

L'entreprise enseigne toutefois ces repères avec plus ou moins de cohérence. Elle peut recommander l'écoute puis promouvoir ceux qui couvrent les autres, demander de la mesure puis protéger une personnalité dont chacun doit ménager l'humeur. Les équipes reçoivent alors deux enseignements dont le second possède généralement davantage de moyens. Je voudrais que la prévention prenne cette leçon au sérieux : celui qui hésite à intervenir regarde aussi ce qu'il est advenu du dernier qui l'a fait. Une formation peut lui apprendre à trouver les mots ; il lui reste à savoir si son organisation le soutiendra après les avoir prononcés.

La bonne volonté masculine devient une ressource lorsqu'elle accepte de regarder les faits sans présumer les rôles, d'entendre une limite sans y lire une condamnation entière et d'intervenir sans confisquer la parole ; encore faut-il lui donner les repères et les appuis nécessaires.

La prévention a besoin d'hommes qui trouvent leur place dans la relation, pas d'hommes qui cherchent la sortie.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
Suivant
Suivant

Prévention des risques psychosociaux : ne pas s’arrêter à 3,6.