Ne vous en déplaise.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Ah, les vieilles formules. Elles arrivent poudrées, légèrement raides, avec ce petit parfum de Versailles et ces manières d'un autre siècle qui donnent presque envie de leur faire une révérence. « Ne vous en déplaise » est de celles-là. Un peu hautaine, sans doute. Délicieusement surannée. Qu'est-ce qu'elle est agréable.

Il faut dire qu'elle a de l'allure. Elle ne s'excuse pas tout à fait, ne provoque pas encore et ne réclame surtout aucune permission. Elle s'avance avec précaution, mais elle s'avance. Une parole honnête peut pourtant déranger l'ordonnancement des fauteuils. La suite risque de déplaire ; elle sera dite malgré tout. Avec des égards, naturellement. Nous ne sommes pas des sauvages.

Nos échanges professionnels ont conservé quelques héritiers beaucoup moins vaillants. « Bien cordialement », « bien à vous », « à vous lire » achèvent chaque jour des messages dont la cordialité, l'attachement et le désir de poursuivre l'échange restent parfois difficiles à établir. Les manières ont survécu. Leur courage, beaucoup moins.

Nous savons encore envelopper. Nous savons arrondir, différer, déplacer, laisser entendre sans avoir l'air d'avoir dit. Nous savons fabriquer ces phrases dont chacun sort à peu près indemne, sauf peut-être la vérité. Dans les réunions comme dans les familles, les silences bien élevés circulent avec une aisance remarquable. Ils évitent une contrariété immédiate, préservent l'humeur du dîner ou la bonne tenue du comité, puis déposent ailleurs ce qui n'a pas trouvé le courage de se dire.

À cet endroit, « ne vous en déplaise » possède une vertu singulière. Elle ne nie pas le désaccord. Elle lui met une veste.

Ce que nous taisons par égard

Tout ne mérite pas d'être dit. Voilà qui devrait rassurer ceux que la suite inquiéterait déjà. La moindre pensée traversant un esprit n'acquiert pas, par le seul miracle de sa naissance, un droit immédiat à la parole. Certaines vérités sont minuscules, inutiles, prématurées. D'autres n'appartiennent pas à celui qui brûle de les révéler. Le silence peut être une retenue, une pudeur, une fidélité. Il sait protéger ce qui est fragile, laisser du temps à ce qui n'a pas encore trouvé sa forme et refuser à la curiosité ce qui ne la regarde pas.

Mais tous les silences ne possèdent pas cette noblesse.

Certains se parent d'égards parce que la lâcheté préfère rarement se présenter sous son vrai nom. Nous ne voulons pas blesser, disons-nous. Nous ne souhaitons pas envenimer. Ce n'est pas le bon moment. La personne est déjà éprouvée. L'équipe traverse une période délicate. La direction a beaucoup à porter. L'enfant comprendra plus tard. L'ami finira bien par s'en apercevoir seul.

Peut-être. Mais il arrive aussi que nous taisions moins pour protéger l'autre que pour nous épargner ce que sa réaction produirait en nous. Sa déception, sa colère, son désaccord, l'idée moins flatteuse qu'il se ferait soudain de notre gentillesse. Nous appelons délicatesse ce qui relève parfois du simple désir de rester aimables.

Le prix de cette amabilité différée est rarement payé par celui qui se tait. En entreprise, une décision déjà prise demeure présentée comme encore ouverte ; chacun continue à travailler dans une direction qui ne sera jamais retenue. Un manager évite un recadrage devenu nécessaire ; l'équipe compense ce qui n'a pas été nommé. Un salarié approuve en réunion puis confie dans le couloir tout ce qui rendra le projet impraticable. Un collègue voit l'erreur, mesure ses conséquences et choisit le confort de n'avoir rien su. Plus haut, un dirigeant consulte beaucoup et n'entend bientôt que des avis dont la prudence ressemble étrangement au sien.

Dans la vie ordinaire, la mécanique change de décor sans changer vraiment de nature. Une relation s'abîme sous des phrases toujours supportables. Un proche encourage un projet auquel il ne croit pas, puis se félicite d'avoir soutenu. Une inquiétude se travestit en silence respectueux. Chacun a voulu préserver chacun. Tout le monde se retrouve seul avec ce qui aurait dû circuler.

Il existe des silences délicats. Il en existe d'autres qui abandonnent.

La loyauté n'est pas l'approbation

La loyauté souffre d'un malentendu ancien. Elle serait du côté de l'assentiment, de l'alignement, de cette manière rassurante de ne pas troubler le récit commun. Une personne loyale soutiendrait la décision, défendrait le projet, ne compliquerait pas inutilement ce qui doit avancer. Elle saurait, en somme, garder pour elle ce qui risquerait de fragiliser l'ensemble.

Cette loyauté-là tient assez bien tant que rien de grave ne lui est demandé. Elle devient plus incertaine lorsque le projet prend une mauvaise direction, que la décision ignore une part du réel ou que chacun commence à savoir sans que personne accepte encore de dire.

La loyauté ne consiste pas à approuver. Elle consiste à ne pas laisser l'autre agir dans une ignorance que nous entretenons pour préserver notre tranquillité. Elle oblige parfois à apporter la pièce qui dérange, à signaler le risque que personne ne souhaite inscrire au compte rendu, à dire que la charge ne tiendra pas, que la règle n'est pas appliquée, que le comportement blesse ou que la décision, fût-elle brillante sur le papier, rencontre dans le travail quelque chose qui lui résiste.

Cela vaut dans toutes les directions. Le salarié ne doit pas à son manager un enthousiasme de circonstance. Le manager ne doit pas à son équipe la promesse que chaque demande sera satisfaite. La direction ne doit pas fabriquer une concertation lorsque le choix est déjà arrêté. Les équipes ne peuvent réclamer une parole claire tout en transformant chaque désaccord en faute relationnelle. Chacun possède, à son endroit, une part du réel et une part de responsabilité dans la manière dont il la fait circuler.

Cette responsabilité pourrait se nommer imputabilité. Le mot a moins de grâce que Versailles, j'en conviens. Il dit pourtant quelque chose d'utile : parler engage celui qui parle, comme se taire engage parfois celui qui savait. Une parole loyale ne se contente pas d'être lancée puis abandonnée à ses effets. Elle accepte les questions, précise les faits, distingue ce qu'elle sait de ce qu'elle suppose et demeure présente lorsque vient le temps d'en répondre.

Il est facile de murmurer que tout cela finira mal. Il est plus coûteux d'expliquer pourquoi, devant ceux qui peuvent encore modifier la suite. Il est agréable de se dire franc. Il l'est moins de choisir un moment juste, un interlocuteur légitime et des mots qui n'humilieront pas. La loyauté ne se mesure pas seulement au courage de parler. Elle se reconnaît à la responsabilité prise dans la circulation de ce qui est dit.

La vérité n'excuse pas tout

Il existe une autre manière de tricher, plus sonore celle-là. Elle consiste à faire de la franchise un certificat de vertu. « Je dis ce que je pense », annonce fièrement celui qui s'apprête souvent à dispenser les autres de lui demander son avis. La phrase possède l'efficacité d'un sauf-conduit : tout ce qui suivra serait légitime puisque sincère.

La sincérité ne garantit pourtant ni la justesse, ni l'utilité, ni même la vérité. Elle atteste seulement qu'une personne croit ce qu'elle dit, ce qui constitue une information intéressante mais encore insuffisante. Une parole peut être exacte et inutilement cruelle. Elle peut arriver trop tôt, trop tard, devant les mauvaises personnes. Elle peut prétendre éclairer alors qu'elle cherche surtout à blesser, à se soulager ou à reprendre le pouvoir dans une relation.

« Je préfère être honnête » signifie parfois : je préfère que vous supportiez seul le poids de ce que j'ai envie de déposer.

Parler vrai ne consiste donc pas à tout dire. Cela consiste à refuser deux facilités symétriques : le mensonge aimable et la brutalité satisfaite d'elle-même. Entre les deux, la voie paraît étroite. Elle demande de choisir ce qui doit être dit, de reconnaître ce qui relève seulement de soi, de mesurer le bon endroit et de ne pas confondre le soin apporté aux mots avec leur affaiblissement.

La forme n'est pas un supplément décoratif offert à la vérité après que celle-ci aurait fait le plus gros du travail. Elle appartient à sa portée. Une remarque juste prononcée devant tous peut devenir une humiliation. Une objection fondée, formulée comme un verdict, peut fermer exactement la discussion qu'elle prétendait ouvrir. À l'inverse, tant de précautions peuvent être ajoutées qu'il ne reste plus rien à comprendre. La courtoisie n'exige pas de rendre la phrase inoffensive. Elle demande de lui donner une forme que la relation puisse traverser.

Il m'en coûte de vous le dire. Je vous sais gré de l'avoir dit. N'en prenez pas ombrage. Ces vieilles tournures reconnaissaient au moins que parler et recevoir une parole ont chacun leur prix. Elles n'abolissaient ni le trouble ni le désaccord. Elles leur ménageaient une place dans la relation.

D'accord pour ne pas être d'accord

Nous entretenons avec le désaccord une relation curieuse. Nous affirmons aimer le débat, l'intelligence collective et la pluralité des points de vue, à condition peut-être qu'ils conduisent assez rapidement à l'accord que nous avions prévu. Lorsque deux positions demeurent irréductibles, quelque chose paraît avoir échoué. Il faudrait reprendre, convaincre, reformuler ou chercher ce compromis supplémentaire qui rendra enfin tout le monde raisonnable.

Mais certains désaccords ne réclament pas de solution. Ils réclament d'être établis proprement.

Nous pouvons être d'accord sur le fait que nous ne le sommes pas. La formule semble tourner en rond ; elle pose pourtant un premier sol commun. Les positions ont été entendues. Aucune ne sera falsifiée pour fabriquer une harmonie de façade. La décision appartient à celui qui doit la prendre, lorsqu'une décision est nécessaire. La relation, elle, ne sera pas suspendue à l'obligation de penser la même chose.

Cet accord modeste produit des effets très concrets. Il permet au salarié de contester une décision sans transformer son désaccord en déloyauté. Il autorise le manager à arbitrer sans exiger d'être approuvé. Il permet à un dirigeant de changer d'avis sans que chacun lui rappelle qu'il avait autrefois prétendu savoir. Il offre aux proches la possibilité de se dire une inquiétude sans se retirer leur affection. Il évite surtout cette confusion redoutable entre ce que nous pensons d'une idée et ce que nous pensons de la personne qui la porte.

Le désaccord présente évidemment des risques. Il peut durcir les positions, nourrir les rapports de force, donner aux plus habiles une scène supplémentaire. Il peut devenir une identité : chacun finit par défendre moins une idée que le personnage qu'il s'est construit en la défendant. Mais son absence n'offre aucune garantie de paix. Les désaccords interdits poursuivent leur vie ailleurs, dans les résistances silencieuses, les alliances de couloir, le retrait, l'ironie et cette obéissance minimale qui exécute exactement ce qui a été demandé afin de mieux démontrer que cela ne pouvait pas fonctionner.

Un désaccord exprimé n'est pas toujours agréable. Il possède au moins une adresse. Il peut être examiné, contesté, intégré ou écarté. Le silence, lui, laisse chacun discuter avec une absence.

Plaise au ciel que nous tombions parfois d'accord. Mais lorsqu'il n'en est rien, une relation adulte devrait pouvoir contenir cette phrase simple : j'ai compris votre position, vous avez compris la mienne, aucune ne se confond avec l'autre et nous allons pourtant continuer.

Le courage avec des manières

Dire ce qui déplaît n'est donc ni une obligation permanente ni une prouesse morale. Il ne s'agit pas d'instaurer dans les entreprises, les couples et les familles un grand service continu de la vérité, ouvert jour et nuit, où chacun viendrait déposer son opinion contre récépissé. La vie commune deviendrait rapidement inhabitable.

Il s'agit de reconnaître les moments où se taire protège, et ceux où se taire abandonne. Les moments où parler éclaire, et ceux où parler ne fait que décharger. Cette distinction ne se trouve dans aucune procédure. Elle exige du jugement, cette faculté peu spectaculaire qui oblige à regarder la situation avant de choisir la règle.

À tout le moins, quelques questions peuvent accompagner le geste. Ce que je m'apprête à dire est-il nécessaire à l'autre, au travail ou seulement à mon soulagement ? Est-ce à moi de le dire ? Est-ce à cette personne ? Suis-je prêt à demeurer dans la conversation après avoir parlé ? Ai-je laissé une place à la réponse, y compris si elle me déplaît ?

Car la loyauté ne saurait être à sens unique. Celui qui demande la vérité doit rendre celle-ci praticable. Une organisation ne peut inviter à parler vrai puis punir chaque parole qui trouble son récit. Un manager ne peut réclamer des alertes et reprocher ensuite leur pessimisme à ceux qui les portent. Une équipe ne peut souhaiter des décisions claires et retirer toute estime à celui qui tranche autrement qu'elle ne l'espérait. Dans la vie ordinaire aussi, demander « dis-moi franchement » engage un peu celui qui pose la question.

La confiance ne naît pas d'une franchise sans frein. Elle ne naît pas davantage d'une douceur qui tait l'essentiel. Elle se construit dans l'expérience répétée d'une relation où une parole difficile peut être dite, reçue, discutée et parfois refusée sans que chacun menace aussitôt de disparaître.

Les vieilles formules avaient peut-être compris cela. Elles donnaient des manières au désaccord, non pour le nier, mais pour lui conserver une place dans la relation. Elles reconnaissaient qu'une vérité peut avoir besoin d'un peu de dentelle, non parce qu'elle serait honteuse, mais parce que les relations humaines sont plus fragiles que les convictions de ceux qui les traversent.

Dieu sait que j'en ai déposé quelques-unes, çà et là, dans cet article. Un peu de poudre, une révérence, des égards promis à la phrase suivante. Vous les avez peut-être à peine remarquées. Elles auront fait leur office : donner des manières à ce qui devait être dit.

Tout est dit, et la vaisselle est intacte.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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