Harcelez-moi.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Le titre est traître, je le reconnais. Il possède même ce petit air pourfendeur qui pourrait laisser croire que je m'apprête à prendre à la légère un sujet qui ne l'est pas. C'est exactement l'inverse. Si j'ai choisi soigneusement d'utiliser le verbe « harceler », c'est aussi parce que le mot aimante. Il attire le chaland, fait lever la tête, appelle presque immédiatement une réaction. Il porte déjà avec lui une gravité, un imaginaire, parfois même un verdict. C'est précisément ce qui m'intéresse : ce qu'il désigne, bien sûr, mais aussi ce que nous lui faisons dire, parfois avant même d'avoir pris le temps de regarder ce qui s'est réellement passé.

Il m'arrive d'entendre cette phrase : « Je suis harcelé. » Elle arrive rarement seule. Elle est précédée d'une fatigue, d'une colère, parfois de semaines pendant lesquelles quelque chose s'est installé sans trouver de nom satisfaisant. Il y a eu des mails, des remarques, des demandes répétées, un changement de ton, un objectif devenu impossible, une réunion qui s'est mal passée, le sentiment d'être surveillé davantage que les autres, une mise à l'écart, un désaccord qui ne se résout plus. Parfois, les faits formeront effectivement un harcèlement. Parfois, non. Mais au moment où la phrase est prononcée, celui qui la reçoit ne sait encore presque rien de ce qui vient d'être raconté.

Le mot, lui, semble déjà savoir.

C'est peut-être cela qui explique une partie de son succès. « Harcèlement » organise immédiatement le récit. Il donne un nom à celui qui souffre, un autre à celui qui serait à l'origine de cette souffrance, trace une ligne entre les deux et fournit, presque dans le même mouvement, une lecture morale de ce qui se passe. Dans des situations professionnelles souvent confuses, où chacun possède un morceau de l'histoire et où les responsabilités se mêlent à l'organisation du travail, cette netteté possède quelque chose de reposant. Enfin, pourrait-on dire, nous savons de quoi il s'agit.

Sauf que nous ne le savons peut-être pas encore.

Le droit, lui, prend davantage de précautions. Le Code du travail définit le harcèlement moral par des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits et à la dignité du salarié, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. Il n'exige pas que l'auteur ait voulu nuire : les effets et la situation comptent aussi. Et des méthodes de management elles-mêmes peuvent caractériser un harcèlement lorsqu'elles se traduisent, pour un salarié déterminé, par de tels agissements répétés.

Ces quelques lignes suffisent déjà à montrer pourquoi l'affaire mérite mieux qu'un réflexe. La répétition compte. Les faits comptent. Leurs effets possibles comptent. Le contexte compte. Les pratiques de management peuvent compter. L'intention malveillante, contrairement à une représentation encore fréquente, n'est pas indispensable. Le harcèlement n'est donc ni simplement la méchanceté au travail, ni le nom juridique de toute souffrance professionnelle.

Et puisque nous parlons justement de précision, il faudrait même résister à la tentation de parler du « harcèlement » comme d'une seule catégorie homogène. Le harcèlement sexuel possède sa propre définition : la loi vise notamment des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste répétés, mais prévoit également certaines configurations où la répétition ne provient pas d'une même personne, ainsi qu'une pression grave, même non répétée, exercée dans le but réel ou apparent d'obtenir un acte de nature sexuelle. Le détour juridique n'est pas ici une coquetterie de juriste. Il dit exactement ce que j'essaie de regarder : dès que nous cessons d'aplatir les mots, le réel recommence à produire des différences.

Or nous faisons parfois exactement l'inverse.

Un manager demande trois fois où en est un dossier : « il me harcèle ». Une responsable contrôle plus étroitement le travail après plusieurs erreurs : harcèlement. Un collègue adresse des messages nombreux et agaçants : harcèlement. Une relation se détériore, chacun ne supporte plus la manière de travailler de l'autre : le mot apparaît. Une décision hiérarchique est mal vécue, une exigence paraît excessive, un désaccord se répète, une évaluation est contestée, un changement d'organisation devient éprouvant : là encore, il peut surgir.

Il peut aussi être parfaitement juste.

C'est précisément pour cette raison que je me méfie de sa facilité.

Dire cela n'est pas chercher à réduire la souffrance des personnes à une question de vocabulaire. Quelqu'un peut ne pas être juridiquement harcelé et aller très mal. Il peut subir une organisation délétère, un conflit installé, une autorité maladroite, des incivilités, une surcharge durable, des consignes contradictoires, une injustice, une humiliation isolée ou une mise sous pression qui nécessitent toutes d'être prises au sérieux. Ce n'est pas parce qu'une situation ne relève pas du harcèlement qu'elle ne relève de rien.

Cette phrase me paraît importante parce qu'elle révèle peut-être l'une des raisons pour lesquelles le mot s'est autant étendu. Nous avons fini par construire une étrange hiérarchie de la souffrance professionnelle dans laquelle certaines difficultés semblent devoir obtenir un label suffisamment grave pour être reconnues comme légitimes. Dire « mon manager et moi sommes engagés dans un conflit devenu très dur » paraît presque moins audible que « je suis harcelé ». Dire « je n'arrive plus à tenir cette charge de travail » risque encore d'appeler une discussion sur les priorités ; dire « je subis un harcèlement » modifie immédiatement la température de la pièce.

Le mot aimante, disais-je.

Il aimante aussi l'attention.

Et il y a quelque chose de compréhensible là-dedans. Lorsqu'une personne a essayé plusieurs fois d'expliquer qu'une situation lui fait mal et qu'elle a le sentiment de ne pas être entendue, elle cherche un mot assez fort pour empêcher que son récit soit une nouvelle fois rangé parmi les contrariétés ordinaires du travail. Le vocabulaire devient alors une manière de forcer l'écoute. Nous ne disons plus seulement que nous sommes épuisés, isolés, déconsidérés ou perdus dans une relation devenue impossible ; nous cherchons un terme dont personne ne pourra dire qu'il n'avait pas compris que c'était sérieux.

Le problème commence lorsque la force du mot finit par dispenser d'examiner ce qu'il contient.

Car « harcèlement » peut aussi devenir un entonnoir. Tout y entre, et ce qui y entre perd parfois sa forme d'origine. Un problème d'organisation devient une affaire entre deux personnes. Une surcharge collective se transforme en intention attribuée à un manager. Une divergence professionnelle ancienne finit relue comme une succession d'agissements univoques. À l'inverse, un véritable processus de harcèlement peut être réduit trop vite à un « conflit de personnalités » précisément parce que les deux personnes ont fini par se répondre avec la même violence apparente.

Le mot peut donc tromper dans les deux sens.

Voilà pourquoi qualifier demande du temps.

Je sais que le mot « qualifier » possède quelque chose d'un peu froid lorsqu'une personne arrive avec une souffrance qui, elle, ne l'est pas. Pourtant, qualifier ne signifie pas mettre à distance. Cela signifie regarder assez précisément pour choisir la réponse qui correspond à ce qui se passe réellement. Si quelqu'un se noie, savoir s'il est tombé d'un bateau, s'il a été poussé ou s'il a été emporté par un courant ne change rien à la nécessité immédiate de lui tendre la main. Cela change beaucoup de choses ensuite, lorsque nous cherchons à comprendre, protéger, réparer et empêcher que cela recommence.

Dans les situations de travail, la même discipline devrait nous accompagner : écouter d'abord le récit sans obliger la personne à avoir déjà trouvé la bonne qualification.

« Je suis harcelé » peut donc être entendu pour ce qu'il est d'abord : la manière dont quelqu'un nomme ce qu'il vit à cet instant. Ce n'est ni une décision de justice, ni un diagnostic, ni un mot à lui arracher immédiatement de la bouche au motif qu'il serait peut-être juridiquement impropre. Corriger la personne après trois minutes d'entretien avec un « ce n'est pas du harcèlement » serait une autre manière de cesser d'écouter avant d'avoir commencé.

Mais l'opération inverse me gêne tout autant. Répondre trop vite « oui, vous êtes harcelé » parce que le récit est douloureux transforme celui qui écoute en distributeur de qualifications qu'il n'a pas encore les moyens de poser.

Entre les deux, il y a un espace beaucoup plus exigeant.

Que s'est-il passé ? Depuis quand ? Quels faits se répètent ? Qui était présent ? Les demandes concernaient-elles le travail ? Étaient-elles adressées de la même manière aux autres ? Le contenu a-t-il changé avec le temps ? Des remarques humiliantes ont-elles été formulées ? Des informations ont-elles été retenues ? Les missions ont-elles été retirées ou, au contraire, multipliées ? Y a-t-il eu des alertes ? Des réponses ? Des modifications de l'état de santé ? Des éléments écrits ? Et qu'est-ce qui, dans l'organisation du travail elle-même, rend la situation possible ou l'entretient ?

Ce ne sont pas des questions destinées à mettre la parole à l'épreuve comme si elle devait immédiatement mériter d'être crue. Elles permettent de lui donner de l'épaisseur.

Car la souffrance raconte ce qui est vécu. Les faits racontent comment cela s'est construit. Le droit, ensuite, peut donner un nom à certains assemblages de faits. Confondre ces trois registres appauvrit chacun d'eux.

Il existe d'ailleurs une phrase que nous devrions peut-être prononcer davantage : « Je ne sais pas encore comment cela se nomme, mais ce que vous racontez mérite d'être regardé. »

Elle possède moins de puissance qu'un verdict. Elle offre pourtant quelque chose de rare : elle ne demande pas à la personne de choisir entre être immédiatement reconnue comme harcelée ou se voir implicitement répondre qu'elle exagère. Elle laisse le réel ouvert suffisamment longtemps pour qu'il puisse parler.

Cette ouverture est également nécessaire pour celui qui est désigné.

Le mot « harceleur » est lourd. Il ne décrit plus seulement des actes ; il tend à devenir une identité. Une fois prononcé, il colle extraordinairement bien. Même une enquête qui ne conclura pas à l'existence d'un harcèlement ne parviendra pas toujours à retirer complètement ce qui s'est déposé autour d'un nom. Là encore, cela ne doit jamais devenir un argument pour empêcher les signalements ou demander le silence. Ce serait absurde et dangereux. Mais cela oblige ceux qui reçoivent la parole à une rigueur particulière : protéger celui qui alerte ne suppose pas de condamner avant d'avoir instruit ; entendre celui qui est mis en cause ne suppose pas davantage de soupçonner celui qui a parlé.

Il faudrait réussir à ne pas fabriquer trop tôt le casting.

Victime. Harceleur. Témoins.

Le réel professionnel connaît malheureusement rarement une distribution aussi propre.

Il existe des harcèlements incontestables, prolongés, destructeurs, parfois méthodiques. Il existe aussi des managers brutaux qui ne construisent pas nécessairement un harcèlement au sens juridique, mais dont les pratiques restent parfaitement problématiques. Des collègues peuvent être odieux sans harceler. Une décision peut être injuste sans être persécutrice. Une organisation peut abîmer durablement des personnes sans qu'un individu particulier soit à lui seul l'auteur du mal. Et des méthodes de gestion qui semblent impersonnelles peuvent, dans certaines conditions, participer au contraire à un harcèlement réel ; la jurisprudence l'a expressément admis.

La nuance n'est donc pas un rabais.

Elle ne consiste pas à classer certaines souffrances dans une catégorie secondaire qui mériterait moins de considération. Elle oblige au contraire à renoncer à une idée assez paresseuse : celle qu'il faudrait appeler toutes les mauvaises situations du même nom pour qu'elles soient prises au sérieux.

Un conflit mérite d'être traité parce qu'il est devenu destructeur, pas parce que nous réussirions à le déguiser en harcèlement. Une surcharge mérite d'être corrigée parce qu'elle abîme la santé et le travail, pas parce qu'elle aurait nécessairement besoin d'un harceleur pour exister. Une humiliation mérite une réponse parce qu'elle est une humiliation. Une violence mérite d'être nommée comme telle. Une discrimination également. Une faute managériale peut rester une faute managériale et produire des conséquences très graves.

Nommer précisément n'est pas minimiser. C'est refuser que la gravité dépende du prestige du mot choisi.

J'y vois aussi une question importante pour les entreprises. Lorsqu'elles reçoivent un signalement, elles peuvent être tentées par deux raccourcis symétriques. Le premier consiste à dramatiser immédiatement parce que le mot a été prononcé. Le second à se rassurer immédiatement parce que les premiers faits recueillis ne ressemblent pas à l'image caricaturale du harceleur acharné poursuivant méthodiquement sa victime.

Entre les deux, il faudrait instruire.

Le harcèlement moral ne suppose d'ailleurs pas nécessairement un projet conscient de destruction. Le ministère du Travail rappelle que l'intention de nuire n'est pas un critère indispensable, et que des pratiques ou méthodes de gestion peuvent entrer dans la qualification lorsque les conditions prévues par la loi sont réunies. Autrement dit, « je ne voulais pas lui faire de mal » n'épuise pas davantage la question que « j'ai très mal vécu ce qui s'est passé » ne suffit, à lui seul, à la trancher.

C'est peut-être là que l'usage courant du mot nous joue un tour supplémentaire. Nous imaginons volontiers le harceleur avec une intention claire, presque un scénario. Quelqu'un aurait décidé de nuire, puis organisé patiemment la dégradation de l'autre. Cela existe. Mais le travail produit aussi des mécanismes plus ordinaires, moins romanesques : une manière de manager qui s'installe, des reproches constants, une pression devenue normale, une personne progressivement isolée, des injonctions qui se contredisent, une parole systématiquement disqualifiée. À l'inverse, deux personnes peuvent se détester sincèrement, se répondre rudement, multiplier les désaccords et vivre une relation devenue épouvantable sans que cette seule détestation fournisse automatiquement une qualification de harcèlement.

Nous aimerions parfois que le droit épouse parfaitement la géographie de nos émotions.

Il ne le peut pas.

Et heureusement, peut-être. Parce que le droit ne nous demande pas seulement ce que nous avons ressenti ; il cherche à organiser une réponse collective à partir de faits qui pourront être examinés, discutés, mis en relation. Cela ne rend pas le vécu secondaire. Cela évite simplement de faire de l'intensité d'une souffrance la preuve automatique de sa cause.

Il y a, dans cette distinction, quelque chose de difficile à entendre quand nous souffrons. Nous voulons naturellement que ce que nous ressentons dise immédiatement ce qui nous a été fait. Pourtant, une même détresse peut naître de configurations différentes, et les réponses ne seront pas les mêmes. Il peut falloir protéger d'un individu, reprendre une organisation, restaurer un cadre managérial, arbitrer un conflit, traiter une discrimination, clarifier une fonction, intervenir sur une surcharge ou reconnaître qu'une relation professionnelle ne fonctionne plus.

Appeler chacune de ces situations « harcèlement » ne les rend pas plus graves.

Cela risque parfois de les rendre moins lisibles.

Et je reviens alors à ce que le mot produit chez celui qui l'entend. Il aimante tellement que le reste peut disparaître autour de lui. Dès qu'il est prononcé, chacun se positionne. Certains croient, d'autres doutent, d'autres se défendent, d'autres cherchent des preuves, quelques-uns choisissent déjà leur camp. Or celui qui parle n'avait peut-être pas encore demandé tout cela. Il essayait peut-être d'abord de dire : je ne supporte plus ce qui se passe ; quelque chose s'est dégradé ; je ne parviens plus à travailler ainsi ; j'ai peur de cette personne ; je ne comprends plus ce qui m'est demandé ; je me sens humilié ; je ne sais plus comment sortir de cette situation.

Le mot « harcèlement » était peut-être sa manière de faire tenir tout cela dans un seul contenant.

Il faut pouvoir entendre le contenant sans cesser de regarder ce qu'il contient.

C'est probablement là que ma petite provocation du titre cesse d'en être une. J'ai écrit Harcelez-moi parce que le verbe attire, parce qu'il choque un peu, parce qu'il oblige à regarder. Mais si j'avais voulu être parfaitement fidèle à ce que j'entends derrière tant de récits professionnels, j'aurais peut-être dû choisir un autre impératif.

Car lorsque quelqu'un dit « je suis harcelé », il ne nous demande pas toujours de confirmer immédiatement son analyse, pas davantage de la contester. Il nous confie d'abord quelque chose qui est devenu assez lourd pour qu'il ait eu besoin d'un mot puissant afin de le déposer devant nous. Notre travail commence peut-être précisément là : ne pas lui voler ce mot, ne pas nous laisser hypnotiser par lui, et l'accompagner assez loin dans son récit pour que les faits reprennent leur place, que les responsabilités puissent être examinées et que le mot juste, quel qu'il soit finalement, puisse apparaître.

Parfois, ce mot restera harcèlement. Et alors il faudra pouvoir le dire sans trembler, protéger, agir, faire cesser. Parfois il changera, sans que la souffrance perde un seul gramme de réalité. Ce sera un conflit, une violence, une surcharge, une pratique managériale défaillante, une discrimination, une incivilité répétée, une organisation devenue impossible ou autre chose encore. La précision n'aura rien retiré à celui qui parlait. Elle lui aura peut-être rendu quelque chose : la possibilité que ce qu'il vit soit enfin compris pour ce que c'est, plutôt que pour la puissance du mot qu'il avait dû choisir afin d'être entendu.

Alors, derrière « je suis harcelé », avant le verdict, avant la qualification, avant même notre besoin parfois très pressé de savoir de quel côté ranger l'histoire, il y a peut-être une demande beaucoup plus simple.

Écoutez-moi.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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