Le salarié noyé dans une flaque d’or noir.
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise, comme dans la vie ordinaire, ne relève pas de la coïncidence.
Vous aurez peut-être reconnu Tintin au pays de l’or noir. L’album appartient à ces promesses d’enfance que l’on ouvre dans un fauteuil, le dos calé, une tasse à portée de main, certain que le danger restera sagement entre deux pages. Je dois pourtant vous prévenir : ce qui suit ne vous offrira pas ce confort.
Ce n’est d’ailleurs pas encore tout à fait une histoire. Une histoire possède un commencement, quelques péripéties et, si le lecteur a été suffisamment patient, une fin. Ici, personne ne sait exactement quand tout a commencé. Ceux que cela concerne se lèvent encore, versent quelques litres dans leur réservoir et prennent la route comme si l’habitude pouvait tenir lieu de rive. Ils ne crient pas nécessairement. Ils n’ont peut-être même pas encore compris qu’ils se noyaient.
Dans l’album d’Hergé, une essence frelatée fait exploser les moteurs et menace de paralyser tout un pays. Dans la vie ordinaire, le carburant est parfaitement conforme. Les voitures démarrent. Les salariés arrivent. C’est peut-être ce qui rend la difficulté si délicate à apercevoir.
Le contrat de travail possède une géographie assez remarquable. Il connaît avec précision le lieu dans lequel le travail doit être accompli, l’heure à laquelle le salarié doit s’y présenter et les conséquences auxquelles celui-ci s’expose s’il arrive trop tard. Il demeure beaucoup plus discret sur la route qui permet de l’atteindre.
Cette route appartient à la vie privée. Le temps passé à la parcourir n’est généralement pas du temps de travail, le véhicule reste une affaire personnelle et le carburant rejoint la longue liste des dépenses que chacun doit organiser avec son salaire. Juridiquement, la frontière est compréhensible. L’employeur achète une disponibilité à partir d’une heure donnée ; il n’achète ni le réveil qui la précède, ni le petit-déjeuner, ni le trajet.
Économiquement, les choses sont moins nettes. Pour que le travail commence à l’heure convenue, il faut que quelqu’un ait auparavant financé toutes les conditions de sa présence. Il faut être logé à une distance praticable, avoir dormi, s’être nourri, avoir organisé la garde des enfants et disposer d’un moyen de transport en état de fonctionner. Le contrat rémunère le travail accompli, mais une partie du coût nécessaire pour rendre ce travail possible demeure supportée ailleurs, par le salarié, sa famille ou la collectivité.
La mobilité se tient dans cet angle mort. Elle n’est pas le travail, mais le travail dépend d’elle. Elle ne figure pas toujours dans la rémunération, mais elle en détermine la valeur réelle. Elle semble extérieure à l’entreprise jusqu’au jour où son empêchement atteint les horaires, le recrutement, la fidélisation, la santé ou la présence.
Une offre d’emploi peut ainsi être parfaitement accessible sur le papier et ne plus l’être dans une vie. Il ne suffit pas qu’un poste existe, que la personne possède les compétences requises et qu’un véhicule soit garé devant chez elle. Encore faut-il qu’elle puisse convertir toutes ces ressources en possibilité réelle de se déplacer. Posséder une voiture ne garantit rien si le plein, l’assurance, l’entretien et la réparation cessent d’être soutenables. La liberté de mouvement ne se mesure pas au nombre de kilomètres qu’un moteur pourrait parcourir, mais à ceux que son propriétaire peut encore payer.
Le prix du carburant vient troubler cette conversion. La distance n’a pas augmenté, le contrat n’a pas changé et le salaire est parfois resté exactement le même. Pourtant, le travail s’est éloigné. Non dans l’espace, mais dans l’effort qu’il exige pour être rejoint.
Cette distinction permet de comprendre pourquoi la difficulté ne se résume pas au pouvoir d’achat. Le pouvoir d’achat calcule ce qu’un revenu permet de consommer. Ici, une partie de la consommation conditionne l’accès même au revenu. Le salarié ne choisit pas simplement entre un déplacement et une autre dépense ; il finance le chemin qui lui permettra de continuer à financer toutes les autres.
Le plein devient alors une dépense première, presque antérieure au budget. Il faut rejoindre le travail avant de décider ce que le salaire permettra de vivre. Ce qui reste après le logement, l’alimentation et les charges constitue habituellement le reste à vivre. Il faudrait peut-être regarder apparaître, en amont, un reste à travailler : la somme dont une personne doit encore disposer pour pouvoir continuer à gagner celle qui lui est versée.
Cette contrainte n’est pas également répartie. Certains métiers peuvent s’exercer à distance, au moins quelques jours. D’autres exigent une présence qui ne relève ni d’un goût managérial pour les bureaux occupés ni d’une défiance envers les salariés. Il faut être là pour soigner, produire, nettoyer, servir, surveiller, réparer, livrer, accompagner ou accueillir.
Or ces emplois de présence sont souvent moins bien rémunérés que ceux auxquels le télétravail offre une protection partielle contre la hausse des déplacements. Les salariés qui disposent de la plus faible capacité à absorber le renchérissement sont fréquemment ceux auxquels aucune organisation à distance ne peut être proposée. L’inégalité ne porte donc pas seulement sur le revenu. Elle concerne la faculté de soustraire son travail aux variations du prix de l’énergie.
La géographie ajoute une autre ligne de partage. Dans certaines villes, plusieurs solutions demeurent disponibles. Ailleurs, la voiture n’est pas un choix de confort, mais une infrastructure collective achetée séparément par chaque ménage. Elle remplace la ligne de bus absente, le train qui ne s’arrête plus, l’horaire incompatible avec une prise de poste matinale et le logement devenu inaccessible près des bassins d’emploi.
La dépendance automobile se présente volontiers comme une somme de décisions individuelles. Chacun aurait choisi son domicile, son véhicule et la distance qu’il accepte de parcourir. Pourtant, ces choix se forment à l’intérieur d’autres contraintes : le prix du logement, l’emploi du conjoint, une séparation, la garde des enfants, la proximité d’un parent dépendant, l’histoire familiale et la localisation des emplois disponibles.
Certains salariés se sont éloignés pour trouver un logement compatible avec leurs revenus. Ils paient moins cher pour habiter, puis davantage pour revenir travailler là où ils ne peuvent plus se loger. Ce que le marché immobilier semblait leur avoir laissé, la mobilité vient progressivement le reprendre.
Parler de choix reste donc nécessaire, mais insuffisant. Une possibilité théorique ne devient pas une liberté réelle par la seule vertu du vocabulaire. Conseiller de déménager, de changer de voiture, de covoiturer ou d’emprunter les transports collectifs ne crée ni logement abordable, ni collègue suivant le même itinéraire, ni autobus à cinq heures du matin. Les solutions raisonnables cessent de l’être lorsqu’elles supposent précisément les ressources qui manquent.
La transition écologique rencontre ici une difficulté qu’elle ne peut pas traiter par l’injonction morale. Réduire l’usage des énergies fossiles est une nécessité. Mais renchérir une dépendance ne suffit pas à fabriquer une alternative. Lorsque le choix existe, le prix peut orienter un comportement. Lorsqu’il n’existe pas, il ne transforme pas la mobilité : il appauvrit celui qui doit continuer à se déplacer.
Ce constat ne condamne ni la transition ni la fiscalité énergétique. Il oblige à distinguer l’incitation de l’empêchement. Une politique publique peut légitimement chercher à modifier les usages ; encore faut-il que chacun possède une autre manière de satisfaire le besoin auquel cet usage répond. Faute de quoi le signal-prix ne dit pas « déplacez-vous autrement », mais « votre déplacement est devenu trop cher », sans que le travail, lui, se soit rapproché.
L’entreprise ne saurait porter seule cette contradiction. Elle ne fixe pas le cours du pétrole, n’organise pas l’ensemble des transports d’un territoire et ne maîtrise pas le prix du logement. Lui demander de compenser sans limite chaque kilomètre parcouru déplacerait sur elle une responsabilité qui appartient aussi aux politiques d’aménagement, de mobilité, d’énergie et de rémunération.
Elle ne se situe pourtant pas entièrement à l’extérieur du paysage. Elle choisit un lieu d’implantation, fixe des horaires, détermine certains niveaux de salaire et décide des marges d’organisation possibles. Elle peut regrouper des sites, déplacer une activité vers une périphérie ou exiger une présence dont l’utilité n’a pas toujours été réinterrogée depuis longtemps.
Sa responsabilité ne consiste peut-être pas à payer toute la route, mais à cesser de la considérer comme parfaitement étrangère au travail. Entre l’indifférence et la prise en charge intégrale demeure un espace de réflexion, de négociation et d’ajustement : télétravail lorsqu’il est compatible avec l’activité, horaires repensés, aides à la mobilité, covoiturage réellement organisé, prise en compte des situations territoriales et examen du coût d’accès aux postes proposés.
Avant toute solution, une question mériterait déjà d’entrer dans les décisions : combien coûte aux personnes le fait de venir accomplir ici le travail attendu ?
Ce coût ne se limite pas au montant inscrit sur le ticket de caisse. Il comprend le temps du trajet, l’entretien du véhicule, la fatigue, les imprévus et la réduction progressive des marges disponibles pour le reste de l’existence. Lorsque le carburant augmente, le kilomètre ne devient pas seulement plus cher. Chaque aléa devient plus lourd : une panne, une permanence supplémentaire, un changement d’horaire, un enfant à récupérer ou une journée de présence ajoutée.
Le travail produit alors une forme particulière de pauvreté en temps et en choix. La personne continue de remplir ses obligations, mais au prix d’arbitrages de plus en plus étroits. Elle ne supprime pas ce qui est inutile ; cette étape a souvent été franchie depuis longtemps. Elle retire quelque chose à des besoins qui possèdent tous leur légitimité.
La vie quotidienne ne cède pas d’un seul bloc. Elle se rétracte. Un soin est différé, une réparation attend, l’alimentation perd un peu en qualité, une activité familiale disparaît et les déplacements non professionnels sont réduits. La voiture qui permet de travailler interdit progressivement le reste des voyages, même les plus modestes.
Cette rétraction constitue déjà une conséquence du travail, bien qu’elle ne figure dans aucun indicateur social de l’entreprise. Le salarié est présent. Les horaires sont respectés. L’activité se poursuit. Rien, dans les tableaux de bord, ne permet encore de distinguer une personne qui vient travailler sans dommage d’une autre qui consacre désormais une part excessive de ses ressources au seul fait d’arriver.
La présence peut masquer longtemps ce qu’elle coûte.
Le présentéisme prend ici une signification plus large que la présence au travail malgré la maladie. Il désigne aussi cette façon de continuer à occuper sa place alors que toutes les conditions périphériques se dégradent. La personne arrive, mais moins disponible. Une part de son attention reste retenue par les comptes, la prochaine panne, le prix du retour ou l’incertitude du mois suivant. Le corps est au travail tandis qu’une partie de l’esprit poursuit ailleurs un calcul qui ne trouve plus de solution.
Cette situation ne produit pas nécessairement une pathologie. La prudence impose de refuser toute causalité sommaire entre le prix du carburant et la santé. Les difficultés matérielles se mêlent à des histoires, des ressources, des appuis et des fragilités différentes. Deux personnes soumises à la même hausse ne l’éprouveront ni de la même façon ni avec les mêmes conséquences.
Mais la santé ne vit pas séparée des conditions d’existence. L’inquiétude durable, le sommeil altéré, les soins reportés, l’alimentation dégradée et le sentiment de ne plus pouvoir répondre à toutes ses responsabilités constituent un environnement. Ils ne décident pas seuls de la maladie ; ils participent au terrain sur lequel elle peut apparaître, s’aggraver ou devenir plus difficile à contenir.
La contrainte économique passe ainsi par une série de transformations discrètes. Elle devient fatigue, renoncement, tension familiale, concentration diminuée, mobilité refusée, emploi quitté ou poste décliné. Elle peut aussi devenir absence, mais l’arrêt maladie n’est ni son issue unique ni nécessairement la première.
C’est pourquoi le mot « absentéisme » ne suffit pas à raconter la noyade. Il n’en saisit qu’une forme tardive, lorsque la personne n’est plus à sa place de travail. Tout ce qui précède lui échappe : les mois pendant lesquels elle est venue malgré tout, les dépenses supprimées, la santé ménagée trop tard, les opportunités refusées et l’épuisement transporté chaque matin jusqu’au poste.
L’absentéisme est un indicateur de présence manquante. Il ne mesure ni l’effort consenti pour être là ni ce qui a été retiré ailleurs afin d’y parvenir.
Lorsqu’une absence survient, la question de sa légitimité apparaît rapidement. Un arrêt maladie répond à un état de santé apprécié par un médecin ; il n’est ni un congé improvisé ni une solution de transport. Évoquer aussitôt les certificats de complaisance installerait le soupçon à l’endroit même où l’analyse demande davantage de patience.
Aucun médecin n’inscrira le prix du litre sur un avis d’arrêt de travail. Il sera question d’une douleur devenue plus difficile à supporter, d’un épuisement, d’une affection décompensée ou d’une santé mentale fragilisée. L’or noir aura disparu du diagnostic. Il pourra pourtant appartenir, parmi bien d’autres éléments, à l’histoire sociale qui le précède.
La difficulté tient à ce que nos comptabilités séparent ce que les vies réunissent. Le salarié paie le carburant. L’entreprise mesure les retards, les départs, les difficultés de recrutement ou les absences. L’Assurance maladie verse des indemnités journalières. Les politiques publiques financent des aides, des infrastructures ou des compensations. Chaque institution rencontre une manifestation différente et la traite dans la colonne qui lui appartient.
Le coût, lui, circule sans respecter cette distribution administrative.
Une dépense non supportée ici réapparaît parfois ailleurs sous une autre forme. Une économie de mobilité peut devenir une impossibilité de recrutement. Un salaire qui ne permet plus de financer les conditions d’accès à l’emploi peut produire du retrait ou du départ. Une difficulté matérielle maintenue trop longtemps peut atteindre la santé, puis revenir dans les comptes sociaux que le débat public examinera comme s’ils étaient étrangers aux conditions économiques qui les alimentent.
Il ne s’agit pas de prétendre que toute aide au carburant préviendrait un arrêt, qu’une prime résoudrait la dépendance automobile ou que l’entreprise devrait compenser chaque hausse. Les causalités sociales ne se laissent pas ranger aussi proprement. Il s’agit de reconnaître que la présence au travail possède des conditions de production et que leur dégradation ne demeure pas indéfiniment sans conséquence.
Prévenir l’absentéisme pourrait alors commencer bien avant l’absence, non par une surveillance plus étroite des arrêts, mais par une lecture plus attentive de ce qui rend la présence accessible et soutenable. La question ne serait plus seulement « pourquoi cette personne n’est-elle pas là ? », mais « qu’a-t-elle dû mobiliser, retrancher ou différer, jusque-là, pour réussir à venir ? »
Ce déplacement ne déresponsabilise personne. Il n’efface ni les choix individuels, ni les contraintes des entreprises, ni la nécessité de maîtriser les dépenses collectives. Il évite seulement d’attribuer à une faiblesse personnelle ce qui résulte parfois d’un écart devenu trop grand entre les ressources disponibles et le prix exigé pour tenir toutes ses places.
Le salarié noyé dans une flaque d’or noir ne ressemble pas à un naufragé. Il ne gesticule pas, ne réclame pas nécessairement de secours et ne formule peut-être même pas ce qui lui arrive. Il conduit, travaille, rentre chez lui, reprend ses comptes et recommence. Sa noyade possède les apparences exactes de la continuité.
Il serait donc injuste de lui demander encore davantage de force, de prévoyance ou de mérite. Il ne lui manque ni le courage de traverser ni la volonté d’atteindre l’autre rive.
Il lui manque, plus modestement et plus cruellement, le prix du passage.

