Fabriquer en France. Le pays veut des usines, mais sait-il encore regarder celles et ceux qui fabriquent ?

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Il y a des mots que la France prononce très bien lorsqu'ils restent propres.

Relocalisation. Filière. Innovation. Décarbonation. Compétitivité. Transition industrielle. Autonomie stratégique. Fabriqué en France.

Ces mots passent très bien dans les discours. Ils ont la netteté des mots qui n'ont pas encore de poussière dans les plis, pas de graisse sous les ongles, pas de bruit de machine derrière eux. Ils circulent dans les salons, les plans stratégiques, les communiqués, les inaugurations, les cartes où des points colorés annoncent des ouvertures, des extensions, des projets, des investissements. Ils rassurent. Ils donnent l'impression qu'un pays peut retrouver sa puissance productive par la seule dignité de son vocabulaire.

Puis vient l'usine.

Pas l'usine abstraite des chaînes de valeur. Pas l'usine inaugurée devant un pupitre, avec ruban bleu-blanc-rouge, casques propres et visiteurs en chaussures de sécurité neuves. Pas l'usine que les décideurs traversent en une heure, accompagnés par un directeur de site qui choisit le bon itinéraire, les bons ateliers, les bonnes lignes, les bons mots. L'usine réelle. Celle qui commence tôt. Celle qui fait du bruit. Celle qui sent parfois le métal, l'huile, la chaleur, le carton, le plastique, la farine, le froid, le lait, la chimie, le textile, la poussière, le bois, le produit fini et la fatigue humaine qui l'a précédé. Celle où le travail ne se contente pas d'être « créé ». Il se tient.

Toute la contradiction française est peut-être là.

Le pays veut des usines. Il veut produire chez lui, sécuriser ses approvisionnements, réduire ses dépendances, cesser de découvrir trop tard qu'un médicament, un composant, une pièce, un équipement, une machine, une molécule ou un matériau essentiel vient de trop loin, de chaînes trop longues, de décisions trop fragiles, de marchés trop exposés. Il veut retrouver une fierté productive, refaire territoire, redonner un contenu concret aux mots industrie, autonomie, fabrication, puissance. Très bien. Il y a, dans ce désir, quelque chose de juste, de nécessaire, presque de réparateur après des décennies où la désindustrialisation a laissé derrière elle des friches, des colères, des compétences dispersées, des familles déplacées, des bassins entiers regardant partir non seulement des emplois, mais une forme de dignité collective.

Mais vouloir des usines ne suffit pas.

Encore faut-il savoir regarder celles et ceux qui fabriquent.

Une industrie sans ouvriers que certains discours fabriquent malgré eux

Et c'est ici que le sujet devient moins confortable. Car la France aime volontiers l'industrie lorsqu'elle devient un projet. Elle l'aime lorsqu'elle est verte, innovante, robotisée, technologique, exportatrice, labellisée, financée, présentée comme un morceau d'avenir. Elle l'aime lorsqu'elle entre dans les récits propres de la modernité. Elle l'aime beaucoup moins lorsqu'elle oblige à regarder les postes, les horaires, les gestes répétés, les corps debout, les manutentions, les odeurs, les équipes en 2x8 ou en 3x8, les lignes arrêtées, les maintenances à trois heures du matin, les intérimaires qui apprennent vite, les opérateurs qui savent par l'oreille qu'une machine ne tourne plus exactement comme elle devrait.

Il faut se méfier de cette industrie sans ouvriers que certains discours fabriquent malgré eux.

Une industrie de maquettes, de start-up industrielles, de bâtiments photographiés au drone, de technologies d'avenir, d'ingénieurs souriants et de robots brillants. Tout cela existe, bien sûr, et tout cela compte. L'industrie contemporaine n'est pas un musée de suie. Elle est numérique, normée, automatisée, contrôlée, tracée, énergétiquement contrainte, technologiquement exigeante. Elle demande des compétences fines, des savoirs hybrides, des techniciens capables de dialoguer avec des machines, des opérateurs qui comprennent la qualité, des mainteneurs qui lisent un dysfonctionnement avant la panne, des équipes qui traduisent la matière dans le langage du process.

Mais l'industrie ne deviendra jamais seulement une image propre de l'innovation.

Elle restera ce lieu étrange, précieux, où l'économie rencontre la matière. Là où un discours ne suffit pas. Là où une pièce ne se négocie pas avec un PowerPoint. Là où une chaîne arrêtée rappelle très vite que le réel a plus d'autorité qu'une présentation stratégique. Là où la promesse commerciale, l'ambition politique, le calcul financier, l'objectif carbone, la planification industrielle et la communication de marque doivent finir par passer dans des mains, des machines, des cadences, des contrôles, des réglages, des gestes transmis, des erreurs évitées, des produits qui sortent ou ne sortent pas.

Fabriquer en France, ce n'est donc pas seulement localiser une production sur une carte.

C'est accepter de refaire une place au travail industriel dans l'imaginaire du pays.

Fabriquer en France oblige aussi à regarder l'économie sans romantisme. Une usine ne revient pas par incantation. Elle demande du foncier, de l'énergie, des machines, des fournisseurs, des délais, des financements longs, des carnets de commandes, des marges suffisantes, des clients prêts à payer parfois plus cher ce qu'ils réclament plus proche, plus sûr, plus contrôlé. Elle demande des sous-traitants, des mainteneurs, des transporteurs, des formations, des écoles, des logements, des routes, des crèches parfois, parce qu'un site industriel n'est jamais seulement un bâtiment posé sur une zone d'activité. C'est une chaîne entière de conditions matérielles, économiques et humaines. Le grand paradoxe français est peut-être là : vouloir la production sans toujours vouloir le prix complet de ce qui permet de produire.

Une blessure sociale plus profonde qu'il n'y paraît

Cette place, nous l'avons abîmée. Longtemps, réussir a signifié s'éloigner de l'atelier. Quitter la chaîne, éviter l'usine, ne pas faire comme les parents, monter vers le bureau, le diplôme, le tertiaire, le conseil, le service, l'écran, la réunion, la parole. Les familles ont souvent voulu protéger leurs enfants en leur disant d'étudier pour ne pas avoir à « faire ça ». La formule n'était pas toujours méprisante. Elle portait parfois la fatigue réelle des corps usés, des dos pris, des horaires lourds, du travail posté, des salaires insuffisants, des reconnaissances trop rares. Mais à force de présenter l'usine comme ce dont il fallait sortir, le pays a fini par regarder celles et ceux qui y restaient comme s'ils étaient restés plus bas.

Il y a là une blessure sociale plus profonde qu'il n'y paraît.

Car les métiers industriels n'ont pas seulement été délocalisés. Ils ont été symboliquement déclassés. Une partie du pays a continué de produire pendant que l'autre apprenait à parler de production sans plus la voir. Des mains ont continué de tenir des lignes, d'ajuster, de souder, de contrôler, de conditionner, de réparer, de nettoyer, de conduire, de surveiller, de maintenir, pendant que les mots nobles du travail se déplaçaient ailleurs : créativité, stratégie, pilotage, innovation, agilité, transformation. Comme si l'intelligence avait quitté les ateliers pour les salles de réunion. Comme si la pensée n'habitait plus le geste dès lors qu'il devenait manuel, technique ou répétitif.

C'est faux.

Il y a une intelligence industrielle que notre culture tertiaire ne sait pas toujours voir. Une intelligence du réglage, de l'anticipation, du détail, de la matière, de l'anomalie minuscule, du collectif en production, du risque avant qu'il ne se déclare, de la qualité avant qu'elle ne soit contrôlée. Une intelligence qui n'a pas toujours besoin de grands mots pour être décisive. Une intelligence qui passe par l'œil, par l'oreille, par la main, par l'expérience des séries longues, par le souvenir d'une panne ancienne, par la connaissance d'une ligne, par cette phrase simple et magnifique : « là, ça ne sonne pas pareil ».

Il faudrait réapprendre à considérer cela.

Non par nostalgie ouvrière. Non par romantisme du bleu de travail. Non par cette tentation parfois indécente de célébrer la beauté des métiers pénibles depuis des endroits protégés où les corps ne paient pas le même prix. Il ne s'agit pas d'esthétiser la fatigue des autres. Il s'agit de nommer correctement ce qui fait tenir un pays. Une industrie ne tient pas seulement avec du capital, des normes, des subventions, des machines, des brevets et des mètres carrés. Elle tient avec des personnes qui savent, qui apprennent, qui transmettent, qui repèrent, qui recommencent, qui s'exposent parfois, qui acceptent une part de contrainte matérielle que beaucoup d'emplois contemporains ont éloignée derrière des écrans.

Un récit qui a besoin de travailleurs

La réindustrialisation sera faible si elle reste un récit sans travailleurs.

Elle sera fragile si elle ne pense que les sites et oublie les métiers. Fragile si elle finance les murs sans reconstruire les filières de formation. Fragile si elle inaugure des machines sans se demander qui aura envie, demain, de les faire tourner, de les maintenir, de les comprendre. Fragile si elle parle d'attractivité industrielle sans regarder les salaires, les horaires, les transports, les logements, les conditions de travail, la santé, les perspectives d'évolution, la place des femmes, le management de proximité, la pénibilité réelle, la reconnaissance symbolique. Fragile surtout si elle continue à traiter les métiers industriels comme une orientation par défaut pour ceux qui n'auraient pas obtenu mieux.

C'est peut-être l'une des hypocrisies les plus coûteuses du moment.

Le pays dit manquer de bras, mais il a longtemps manqué de considération. Il dit manquer de compétences, mais il a parfois laissé les compétences techniques perdre leur prestige. Il dit manquer de soudeurs, de chaudronniers, de techniciens de maintenance, d'opérateurs qualifiés, d'ajusteurs, de conducteurs de ligne, de régleurs, de contrôleurs qualité, de mécaniciens, de caristes, de spécialistes de production, mais il a trop souvent raconté que l'avenir respectable se trouvait ailleurs. Dans certains conseils d'orientation, dans certaines conversations familiales, dans certains imaginaires scolaires, l'industrie arrive encore comme une solution de repli, rarement comme un espace d'excellence.

Or nul pays ne reconstruit durablement une industrie avec des métiers qu'il présente à demi-mot comme des consolations.

Il faut dire les choses franchement : fabriquer en France suppose une révolution culturelle autant qu'une politique industrielle. Il ne suffit pas d'ouvrir des usines. Il faut rouvrir le regard. Rendre à la technique sa dignité. Rendre aux savoir-faire leur noblesse.

Rendre aux métiers de production leur complexité. Rendre aux territoires industriels autre chose qu'un statut de décor électoral ou de réserve de nostalgie. Rendre aux femmes et aux hommes qui fabriquent la place qu'ils occupent réellement dans la chaîne de valeur, c'est-à-dire au centre, même lorsque les organigrammes les placent en bas.

Cette révolution ne se fera pas avec des slogans.

Elle commencera peut-être dans les collèges, les lycées professionnels, les CFA, les visites d'usine, les stages, les discours des parents, les choix d'orientation, les politiques RH, les grilles de salaire, les trajectoires internes, les passerelles entre opérateurs, techniciens, ingénieurs, responsables de production. Elle commencera lorsque l'excellence industrielle ne sera plus réservée aux ingénieurs et aux dirigeants, mais reconnue aussi dans le geste bien fait, la ligne tenue, la panne évitée, la qualité stabilisée, la transmission réussie. Elle commencera lorsque les enfants pourront entrer dans une usine sans entendre, même silencieusement, que ce lieu serait ce qu'il faut éviter s'ils veulent réussir.

La mémoire qui se défait

Il y a aussi une question de territoire.

L'industrie ne tombe jamais sur un sol neutre. Elle arrive quelque part. Dans une vallée, une périphérie, une zone d'activité, un port, une ancienne ville ouvrière, un bassin d'emploi, une campagne traversée par une route logistique, une commune qui espère des emplois mais craint les nuisances, une région qui a déjà connu des fermetures. Une usine ne produit pas seulement des biens. Elle produit des horaires collectifs, des flux, des embauches, des formations, des trajets, des sous-traitances, des cafés ouverts tôt, des maisons achetées, des écoles qui se remplissent ou se vident, des familles qui restent, des commerces qui tiennent. Elle produit du territoire.

Lorsqu'une usine ferme, ce n'est pas seulement un bâtiment qui s'arrête.

C'est une mémoire qui se défait. Des gestes deviennent inutiles. Des qualifications perdent leur lieu. Des collègues cessent de se voir. Des enfants entendent parler autrement de l'avenir. Des élus cherchent des repreneurs. Des familles déplacent leur horizon. Des territoires apprennent à porter des friches comme des cicatrices. Le mot « désindustrialisation » est trop froid pour dire cela. Il donne une abstraction économique à une expérience de dépossession. Il parle de parts de marché, de compétitivité, de coût du travail, de mondialisation, mais il dit trop peu les corps rentrés trop tôt à la maison, les ateliers silencieux, les savoirs qui ne trouvent plus où se transmettre.

Réindustrialiser, dans ces territoires, ne peut pas se limiter à remplacer un site par un autre.

Il faut reconstruire de la confiance. Et la confiance industrielle est lente. Elle ne se décrète pas parce qu'un plan existe, parce qu'un ministre se déplace, parce qu'une entreprise annonce un investissement. Les salariés qui ont connu les fermetures, les promesses non tenues, les repreneurs fragiles, les plans sociaux, les formations bâclées, les reclassements impossibles, savent que les grands mots peuvent repartir aussi vite qu'ils sont venus. Ils ne demandent pas seulement des discours sur la relocalisation. Ils demandent des preuves : des emplois tenables, des métiers reconnus, des perspectives, des organisations solides, des entreprises qui ne disparaissent pas au premier retournement.

Est-ce que cela tient ?

L'industrie française se jouera donc aussi dans cette phrase simple : est-ce que cela tient ?

Est-ce que les sites tiennent ? Est-ce que les personnes tiennent ? Est-ce que les horaires tiennent ? Est-ce que les salaires tiennent face au coût de la vie ? Est-ce que les transports permettent réellement d'aller travailler ? Est-ce que les formations tiennent face à la complexité des métiers ? Est-ce que les collectifs tiennent lorsque les cadences montent ? Est-ce que les managers de proximité tiennent entre les exigences de production, les impératifs qualité, les contraintes RH, la sécurité, l'absentéisme, les jeunes à former, les anciens à préserver ? Est-ce que les corps tiennent ?

Voilà peut-être le grand angle mort de certains récits industriels : le corps.

Le corps au travail n'est pas un détail ancien que l'automatisation aurait fait disparaître. Il reste là, même lorsque les machines sont plus intelligentes, même lorsque les lignes sont plus assistées, même lorsque les postes sont mieux pensés. Il reste dans la station debout, les gestes répétés, les horaires décalés, le froid, le bruit, les équipements, l'attention continue, la vigilance sécurité, les manutentions résiduelles, les cadences, la fatigue de la nuit, la nécessité de ne pas se tromper. Il reste aussi dans les troubles musculo-squelettiques, les accidents évités ou non, l'usure lente, les restrictions d'aptitude, les fins de carrière plus difficiles lorsque le travail a laissé des traces.

Fabriquer en France en détournant les yeux de cela serait une faute.

Non parce qu'il faudrait opposer industrie et santé. Au contraire. Une politique industrielle sérieuse devrait être aussi une politique de santé au travail, de prévention, de maintien dans l'emploi, d'ergonomie, d'aménagement, de transmission entre générations, de management du réel. Il n'y aura pas de réindustrialisation solide avec des corps consommés trop vite. Il n'y aura pas de métiers attractifs si les jeunes voient leurs aînés finir abîmés. Il n'y aura pas de fierté durable si la pénibilité est traitée comme un coût à contenir plutôt que comme une réalité à transformer.

La transition comme affaire de travail

La décarbonation ajoute encore une couche à cette exigence.

L'industrie de demain devra produire autrement, consommer moins, émettre moins, transformer ses procédés, investir, apprendre, modifier des gestes, des installations, des chaînes, des métiers. Ce défi est immense. Mais il serait trop simple de le raconter seulement comme une affaire de technologies propres. Une transition industrielle est aussi une transition du travail. Qui apprend les nouveaux procédés ? Qui supporte les phases d'adaptation ? Qui travaille pendant les travaux, les changements de ligne, les nouvelles normes, les audits, les contrôles, les contraintes supplémentaires ? Qui traduit les objectifs climatiques dans les gestes quotidiens ? Qui fait tenir la promesse écologique lorsqu'elle quitte les documents pour entrer dans l'atelier ?

Là encore, celles et ceux qui fabriquent ne sont pas le décor de la transition.

Ils en sont la condition.

Il faut donc cesser de parler de l'industrie comme si elle était seulement une affaire d'investissement. L'investissement est indispensable. Les machines coûtent cher, les sites coûtent cher, la recherche coûte cher, l'énergie coûte cher, la transformation coûte cher. Mais l'argent ne fabrique pas seul. Il rend possible. Il équipe. Il accélère. Il sécurise parfois. Il ne remplace ni la culture technique, ni les compétences, ni les transmissions, ni le collectif, ni la qualité du management, ni l'épaisseur des métiers. Une usine neuve peut rester fragile si elle n'a pas trouvé ses femmes et ses hommes, ses rythmes, ses apprentissages, sa fierté, sa mémoire en train de se constituer.

Fabriquer plutôt que fabriqué

C'est pourquoi le mot « fabriquer » est plus exigeant que le mot « fabriqué ».

« Fabriqué en France » regarde le produit terminé. « Fabriquer en France » oblige à regarder le verbe. Il oblige à regarder l'action, le temps, les moyens, les lieux, les conditions, les personnes, les choix. Il ne suffit pas qu'un objet sorte d'un site français pour que la question soit réglée. Comment sort-il ? À quel coût humain ? Dans quelle organisation ? Avec quelle formation ? Avec quelle reconnaissance ? Avec quelle place donnée à ceux qui font ? Avec quelle capacité à transmettre ? Avec quelle manière de parler des métiers ? Avec quelle fierté possible pour celles et ceux qui rentrent chez eux en disant : j'ai fabriqué quelque chose qui tient ?

Ce verbe devrait devenir une exigence politique.

Fabriquer en France, ce n'est pas seulement sécuriser une chaîne d'approvisionnement. C'est refaire un pacte avec le réel. Reconnaître que le pays ne peut pas vivre uniquement de services, de plateformes, de concepts, de conseils, d'interfaces, de flux financiers, de marques et d'images. Reconnaître qu'une nation qui ne sait plus produire une partie de ce dont elle a besoin devient dépendante, mais aussi qu'une nation qui veut produire sans considérer ceux qui produisent devient injuste. L'enjeu n'est pas seulement économique. Il est moral, social, culturel, démocratique.

La démocratie se fatigue quand le travail réel devient invisible

Car la démocratie elle-même se fatigue lorsque le travail réel devient invisible.

Lorsque des pans entiers de la population ont le sentiment que leur effort ne compte plus dans le récit national, quelque chose se défait. Lorsque les métiers qui tiennent les infrastructures matérielles du pays sont moins considérés que les métiers qui parlent de transformation, le ressentiment n'est jamais loin. Lorsque les territoires qui ont porté l'industrie sont regardés comme des périphéries problématiques plutôt que comme des lieux de savoir, la fracture se creuse. Lorsque la parole publique célèbre « ceux qui produisent » pendant les crises puis les oublie dans les grilles de reconnaissance, la confiance se retire.

L'industrie pourrait alors devenir un mot de réparation.

À condition de ne pas mentir.

Elle ne réparera rien si elle se contente d'être un décor de discours. Elle ne réparera rien si elle promet des emplois sans se demander quelle qualité de vie ces emplois permettront. Elle ne réparera rien si elle réinstalle des usines dans les territoires sans reconstruire les services, les formations, les logements, les transports, les écoles, les liens sociaux qui permettent à une vie industrielle de ne pas être seulement une vie de contrainte. Elle ne réparera rien si elle demande aux ouvriers, aux opérateurs, aux techniciens, aux agents de maintenance, aux conducteurs de ligne, aux qualiticiens, aux logisticiens d'être fiers à la place d'un pays qui ne sait pas encore les regarder.

Mais elle peut réparer beaucoup si elle accepte d'être plus qu'un plan.

Elle peut réparer un rapport à la matière. Un rapport au temps long. Un rapport aux métiers. Un rapport aux territoires. Un rapport à l'utilité. Elle peut redonner à des jeunes l'envie d'apprendre un geste précis, non parce que ce serait moins ambitieux que de faire des études longues, mais parce qu'une société adulte devrait permettre plusieurs formes d'excellence. Elle peut redonner à des salariés expérimentés la fierté de transmettre. Elle peut montrer qu'un pays moderne n'est pas celui qui a quitté l'usine, mais celui qui a su la transformer sans effacer celles et ceux qui la font vivre.

Ni honteuse ni héroïque, mais complexe

Il faudrait pour cela changer de regard dans les entreprises elles-mêmes.

Regarder autrement les opérateurs qui savent. Les techniciens qui préviennent. Les agents de maintenance qui sauvent des journées entières sans être vus. Les personnes du contrôle qualité qui disent non quand tout pousse à aller vite. Les chefs d'équipe qui absorbent la tension entre la direction et le terrain. Les services RH qui cherchent à recruter là où personne ne veut plus habiter trop loin des transports. Les infirmiers de santé au travail qui voient les corps avant les tableaux de bord. Les assistantes sociales qui rencontrent l'envers des horaires, des salaires, des accidents de vie, des fins de mois, des restrictions médicales. Les managers qui savent que produire, ce n'est pas seulement faire sortir une quantité, mais tenir un collectif assez juste pour continuer demain.

L'usine réelle est là.

Elle n'est ni honteuse ni héroïque par nature. Elle est complexe. Elle porte de la fierté et de l'usure, de la compétence et de la pénibilité, de la solidarité et des rapports de force, des machines neuves et des gestes anciens, des innovations et des habitudes, des ambitions écologiques et des contraintes économiques, des trajectoires magnifiques et des corps fatigués. Elle mérite mieux que la nostalgie. Elle mérite mieux que le mépris. Elle mérite mieux que le slogan.

Peut-être est-ce cela, finalement, fabriquer en France : accepter que la relocalisation ait une odeur de lieu, un bruit de machine, une heure d'embauche, une pause, un vestiaire, une formation, une ligne, un chef d'équipe, une transmission, une fatigue, une fierté. Accepter que l'avenir industriel ne sera pas seulement dessiné par celles et ceux qui le financent ou le commentent, mais par celles et ceux qui le feront tenir dans les ateliers, les laboratoires, les entrepôts, les salles blanches, les chaînes agroalimentaires, les sites chimiques, les ateliers textiles, les usines pharmaceutiques, les lignes d'assemblage, les ateliers de maintenance.

Le pays veut des usines.

Très bien.

Mais une usine n'est pas un symbole à poser sur une carte pour se rassurer. C'est un monde de travail. Un monde qui oblige à regarder les matières, les gestes, les contraintes, les savoirs, les corps, les transmissions, les territoires, les vies ordinaires organisées autour de la production. Une usine revient rarement seule. Avec elle reviennent des questions anciennes que nous avions parfois cru pouvoir externaliser avec les marchandises : qui fabrique ? Dans quelles conditions ? Pour quelle reconnaissance ? Avec quel avenir ? Avec quelle place dans le récit commun ?

La réindustrialisation ne réussira pas seulement le jour où la France ouvrira des sites. Elle réussira le jour où un métier industriel ne sera plus présenté comme une orientation par défaut, une pénibilité à fuir, une survivance d'un monde ancien, mais comme une manière pleine, intelligente, exigeante et respectable de tenir le pays debout.

Elle réussira lorsque « fabriquer » ne désignera plus seulement une promesse économique, mais une relation retrouvée entre un pays, sa matière, ses territoires et celles et ceux qui travaillent.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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