Demander de travailler n’est pas harceler

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Je vous propose d'entrer dans ce sujet par une évidence que le monde du travail semble parfois hésiter à dire, comme si elle était devenue trop rude pour être prononcée sans précaution : travailler demande un effort.

Le travail n'est pas l'expression naturelle et spontanée d'une disponibilité infinie. Il n'est pas une humeur, ni une simple présence, ni une manière douce d'occuper les heures entre deux moments de soi. Il engage une activité à produire, une responsabilité à tenir, un cadre à respecter, une qualité à atteindre, des délais à considérer, des collègues qui dépendent d'une part correctement faite, des clients, des usagers, des patients, des élèves, des bénéficiaires ou des partenaires qui attendent quelque chose de réel. Le travail n'est pas toujours agréable. Il confronte à l'effort, à la contrainte, à la répétition, à la critique, parfois à l'insuffisance de ce qui a été fait et à la nécessité de reprendre.

Cette réalité n'a rien de scandaleux. Une entreprise, une institution, une direction, un manager peuvent demander que le travail soit fait, et qu'il le soit correctement. Ils peuvent attendre un résultat, reprendre une erreur, rappeler une échéance, poser un cadre, refuser une approximation, demander une présence, contrôler une activité, dire qu'un rendu n'est pas au niveau attendu. Tout cela peut être désagréable à entendre, difficile à recevoir, parfois douloureux pour l'amour-propre professionnel. Mais tout cela, en soi, ne relève pas du harcèlement. Une organisation qui ne pourrait plus formuler d'exigence ne deviendrait pas plus humaine ; elle deviendrait plus floue, plus inégalitaire, plus silencieusement injuste pour celles et ceux qui continuent de tenir ce que le cadre n'ose plus demander à tous.

Il faut donc pouvoir le dire clairement : demander de travailler n'est pas harceler. Mais cette phrase ne vaut que si elle reste immédiatement tenue par son autre vérité : demander de travailler ne donne jamais le droit d'humilier, d'écraser, d'isoler, de faire peur, de disqualifier, de rendre impossible, de poursuivre une personne sous le masque présentable de l'exigence professionnelle. L'exigence n'est pas la violence. Elle peut le devenir lorsqu'elle perd son objet, sa mesure, sa justice, son lien avec le travail réel, et qu'elle cesse de viser l'activité pour atteindre la personne.

Toute la difficulté est là, dans cette frontière. Elle n'a rien d'un luxe théorique. Elle traverse les bureaux, les ateliers, les services, les couloirs, les entretiens annuels, les réunions d'équipe, les mails de recadrage, les retours sur objectifs, les tensions entre collègues, les arbitrages managériaux. Elle oblige à distinguer ce qui relève de l'effort normal du travail et ce qui relève d'une atteinte anormale à la dignité. Elle demande de tenir ensemble deux exigences que les débats opposent trop vite : la nécessité d'un cadre professionnel réel et le refus absolu que ce cadre serve de paravent à la brutalité.

Ce que regarde l'exigence juste

L'exigence, lorsqu'elle est juste, regarde le travail. Elle porte sur une tâche, un résultat, une responsabilité, un délai, une qualité attendue, une règle commune. Elle peut demander de reprendre, de corriger, d'apprendre, de progresser, de rendre compte, de faire mieux. Mais elle laisse toujours une sortie par le travail. Elle permet de comprendre ce qui est attendu, de situer l'écart, de savoir sur quoi agir, de discuter les moyens, de contester parfois les critères, d'ajuster l'activité, de retrouver une prise. Même ferme, même inconfortable, une exigence juste dit encore : voici le travail, voici ce qui ne va pas, voici ce qui doit être repris, voici le cadre dans lequel cela peut l'être.

La violence commence lorsque cette sortie se ferme. Elle apparaît lorsque la demande ne permet plus de répondre par le travail, mais installe durablement quelqu'un dans une position d'insuffisance. Lorsque la remarque ne vise plus l'acte, mais l'être. Lorsque l'erreur devient une identité. Lorsque les règles changent sans cesse et rendent toute réponse impossible. Lorsque les moyens manquent, mais que le reproche demeure entier. Lorsque la personne est surveillée, exposée, isolée, disqualifiée, ramenée toujours au même défaut, au même soupçon, à la même impossibilité de bien faire. À cet endroit, l'exigence a changé de nature. Elle ne sert plus le travail ; elle se sert du travail pour atteindre quelqu'un.

Cette distinction protège d'abord les salariés exposés à de véritables pratiques de harcèlement, ceux dont le travail devient peu à peu un lieu de peur, de dégradation, d'humiliation ou d'impossibilité organisée. Pour eux, le mot doit garder sa gravité. Il doit pouvoir être entendu, instruit, protégé, pris au sérieux. Si tout devient harcèlement, le harcèlement lui-même perd de sa netteté. La parole des personnes atteintes a besoin de mots solides, non de mots tellement élargis qu'ils finissent par ne plus distinguer la violence d'un conflit, d'un recadrage, d'une contrariété ou d'une exigence légitime.

Elle protège aussi le travail lui-même, car un travail sans exigence ne devient pas un travail plus doux ; il devient souvent un travail plus injuste. Lorsque personne ne reprend un retard, quelqu'un le compense. Lorsque personne ne nomme une erreur répétée, d'autres apprennent à contourner celui qui la produit. Lorsque le manager n'ose plus dire que la qualité n'y est pas, les plus consciencieux portent seuls le poids de ce silence. L'absence d'exigence n'est pas une bienveillance. Elle peut devenir une manière d'abandonner les collectifs à des déséquilibres que personne ne veut regarder.

Deux confusions à refuser

Il faut ici se méfier d'une confusion contemporaine : croire que protéger les personnes supposerait d'affaiblir toute demande. C'est l'inverse. Un cadre clair protège davantage qu'un flou poli. Une exigence nommée, argumentée, proportionnée, reliée aux moyens et aux critères, protège davantage qu'une insatisfaction diffuse qui circule dans les couloirs, s'exprime par insinuations, par évitements, par soupirs ou par jugements jamais travaillés. Le travail devient plus violent lorsque les choses ne sont plus dites au bon endroit, avec les bons mots, dans le bon cadre.

Il faut, dans le même mouvement, refuser l'autre confusion : appeler exigence ce qui relève en réalité de la domination. Trop de brutalités ont été protégées par des mots honorables. La culture du résultat, le haut niveau d'attente, le refus de la médiocrité, le sens de la performance, la franchise managériale, la pression du métier, tous ces mots peuvent être légitimes lorsqu'ils restent attachés au travail. Ils deviennent dangereux lorsqu'ils servent à rendre présentable la peur, l'humiliation, le dénigrement, l'instabilité volontaire, les injonctions impossibles ou la disqualification répétée. Un manager exigeant n'a pas besoin de détruire pour être entendu. Lorsque l'autorité doit humilier pour obtenir, elle révèle souvent sa propre pauvreté.

Ce que l'exigence autorise, ce qu'elle interdit

La vraie question n'est donc pas de savoir si le travail doit être exigeant. Il doit l'être. La vraie question est de savoir ce que l'exigence autorise, ce qu'elle interdit, ce qu'elle regarde, ce qu'elle produit, et surtout si elle laisse encore à la personne la possibilité de répondre par son travail plutôt que de se défendre contre une atteinte. Une exigence juste structure. Elle peut fatiguer, mais elle donne des repères. Elle peut confronter, mais elle ouvre une possibilité de correction. Elle peut être ferme, mais elle reste situated dans un cadre professionnel. Une exigence violente, au contraire, désorganise intérieurement. Elle déplace la limite, brouille les critères, installe la peur, prive de prise, fait porter à la personne une insuffisance que le système a parfois lui-même fabriquée.

Le travail réel aide à comprendre cette frontière. Il ne suffit pas de demander un résultat pour que cette demande soit légitime dans sa forme concrète. Encore faut-il regarder les conditions dans lesquelles ce résultat doit être produit. Les moyens existent-ils ? Les délais sont-ils tenables ? Les règles sont-elles stables ? Les priorités ont-elles été hiérarchisées ? Le salarié sait-il ce qui est attendu ? Dispose-t-il d'un retour utile, d'un accompagnement possible, d'une marge pour corriger ? L'exigence professionnelle n'est pas seulement le droit de demander ; elle suppose la responsabilité de connaître ce que la demande produit dans l'activité réelle.

C'est là que se loge souvent la bascule. Une direction peut exiger de la qualité, mais si elle retire le temps nécessaire au soin du travail, l'exigence devient contradiction. Un manager peut demander une échéance, mais si cette échéance ignore les charges, les absences, les outils défaillants ou les priorités concurrentes, la demande risque de devenir injonction impossible. Une organisation peut contrôler, mais si le contrôle devient soupçon permanent, surveillance disproportionnée ou impossibilité de faire confiance, il cesse de protéger le cadre et commence à abîmer la relation. L'exigence a besoin du réel pour rester juste.

L'exigence a besoin d'une langue

Elle a aussi besoin d'une langue. Une langue capable de dire : ce travail n'est pas satisfaisant, sans faire de cette phrase une condamnation de la personne. Une langue capable de dire : cette échéance doit être tenue, en regardant les moyens réels plutôt qu'en réclamant une obéissance abstraite. Une langue capable de dire : cette erreur doit être reprise, sans réduire quelqu'un à son erreur. Une langue capable de dire : ce comportement professionnel ne convient pas, sans installer la peur comme méthode. Cette langue n'est pas molle. Elle est plus exigeante que la brutalité, parce qu'elle oblige à préciser ce qui est attendu au lieu de frapper indistinctement.

Beaucoup de violences commencent lorsque la parole renonce à cette précision. La critique devient floue, puis générale, puis personnelle. Le retard devient manque de sérieux. L'erreur devient incompétence. La difficulté devient mauvaise volonté. La fatigue devient fragilité. La contestation devient mauvais état d'esprit. L'alerte devient résistance.

Peu à peu, le travail disparaît derrière un portrait défavorable de la personne. Ce glissement est redoutable, parce qu'il transforme une question professionnelle en assignation identitaire. Il ne s'agit plus de reprendre un acte, mais de confirmer une image. À cet endroit, l'exigence ne corrige plus. Elle enferme.

Former à la précision, pas seulement à la bienveillance

Une organisation adulte devrait savoir reconnaître ce glissement avant qu'il ne devienne un système. Elle devrait former ses managers non pas seulement à être bienveillants, mot devenu parfois trop vague, mais à être précis, justes, courageux, capables de tenir un cadre sans se protéger derrière la dureté, capables d'entendre une difficulté sans renoncer à toute exigence. Elle devrait aussi soutenir les managers lorsqu'ils doivent reprendre un travail insuffisant, parce que l'encadrement réel demande du courage, du temps, des mots, des repères, et non une injonction contradictoire à faire tenir la qualité sans jamais contrarier personne. Le flou n'aide pas les managers. La brutalité non plus.

La prévention sérieuse ne consiste donc pas à distribuer rapidement les rôles entre managers coupables et salariés fragiles. Elle consiste à instruire les situations avec patience : ce qui a été demandé, comment, avec quelle répétition, dans quel contexte, devant qui, avec quels moyens, avec quels effets, avec quelle possibilité de réponse. Elle distingue un recadrage ferme d'une mise en accusation répétée, une exigence élevée d'une injonction impossible, une tension professionnelle d'une atteinte à la dignité, une maladresse managériale d'un processus de disqualification. Cette patience n'est pas une prudence molle. Elle est une exigence de justice.

Nous avons besoin de cette justice parce que les mots du travail sont aujourd'hui très chargés. Ils portent des histoires de souffrance réelle, de violences longtemps tues, mais aussi des peurs nouvelles, des fragilités du lien hiérarchique, des hésitations managériales, des attentes contradictoires. Le mot harcèlement ne doit pas devenir un réflexe de langage, pas plus que le mot exigence ne doit devenir un bouclier pour pratiques brutales. Chaque mot doit rester à sa place, non par goût du vocabulaire exact, mais parce que les personnes se protègent ou se perdent aussi dans les mots que l'organisation choisit.

Une double fidélité

Demander de travailler n'est pas harceler. Cette phrase doit pouvoir être dite sans honte, parce qu'elle rappelle que le travail n'est pas un espace sans obligation. Mais elle ne peut être dite honnêtement que par des organisations capables d'ajouter aussitôt qu'aucune exigence de travail ne donnera jamais le droit de dégrader une personne. Tout se joue dans cette double fidélité : fidélité au travail, qui a besoin de cadre, de qualité, de responsabilité, d'évaluation et de retour ; fidélité à la personne, qui ne perd jamais sa dignité parce qu'elle travaille sous l'autorité d'une autre.

Un monde du travail qui oublie la première fidélité s'installe dans le flou. Un monde du travail qui oublie la seconde s'installe dans la violence. Entre les deux, il existe une voie plus exigeante que les slogans : parler précisément, encadrer sans dominer, protéger sans infantiliser, exiger sans détruire, écouter sans renoncer au cadre, nommer le harcèlement lorsqu'il existe et ne pas appeler harcèlement ce qui relève d'une exigence professionnelle légitime.

Car l'exigence, lorsqu'elle reste juste, n'abîme pas le travail ; elle lui donne une tenue. Elle rappelle que l'activité commune ne repose pas seulement sur la bonne volonté, l'humeur, la présence ou l'intention, mais sur une responsabilité partagée : faire sa part, répondre de ce qui est demandé, accepter d'être repris lorsque le travail n'est pas au niveau attendu, et reconnaître que la qualité ne tient jamais durablement sans cadre.

Demander de travailler n'est pas harceler. C'est peut-être même l'une des conditions pour que le travail reste un lieu juste, à condition que cette demande garde son objet, sa mesure et sa dignité : demander le travail, jamais disposer de la personne.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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