1984. Quand les mots commencent à nous manquer.
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.
Il y a dans 1984 une idée qui m'effraie presque davantage que les écrans qui regardent, les vérités que l'on réécrit ou Big Brother lui-même. Elle tient dans un dictionnaire qui, au lieu de grossir, doit maigrir. Dans la novlangue imaginée par George Orwell, le progrès ne consiste pas à inventer davantage de mots pour approcher le réel avec plus de finesse, mais à en supprimer assez pour réduire progressivement ce qu'il devient possible de formuler. Le projet est évidemment totalitaire, construit, monstrueux. Nous n'habitons pas Océania et personne, heureusement, ne vient chaque matin retirer quelques pages de nos dictionnaires. Mais depuis que j'ai recommencé à penser à Orwell, une question me travaille : une langue peut-elle aussi s'appauvrir sans que personne ne le lui ordonne ?
George Orwell publie 1984 en 1949. La novlangue y est conçue pour réduire le champ de la pensée en réduisant celui du vocabulaire : les distinctions inutiles au régime doivent disparaître, les nuances devenir superflues et, à terme, certaines pensées ne plus trouver les mots nécessaires pour prendre forme. Orwell pousse évidemment jusqu'à la dystopie une intuition sur les rapports entre langage, pensée et pouvoir ; il ne rédige pas un traité de linguistique.
Ce qui rend pourtant son intuition plus intéressante encore, c'est qu'Orwell ne défendait pas une langue momifiée. Trois ans auparavant, dans Politics and the English Language, il expliquait au contraire que défendre une langue ne consiste ni à sauver toutes les expressions anciennes ni à fabriquer une norme intouchable. Il se méfiait surtout des formules toutes faites, du jargon, des mots qui arrivent avant la pensée et finissent presque par penser à notre place. Son principe était remarquablement simple : laisser le sens choisir le mot plutôt que l'inverse.
Voilà qui m'arrange, parce que je n'ai aucune envie de commencer cet article coiffée d'un bonnet phrygien, un dictionnaire de l'Académie sous le bras, prête à reconduire feedback à la frontière.
Une langue qui n'emprunte plus est probablement une langue qui commence à ne plus vivre beaucoup. Elle prend des mots ailleurs parce que les objets circulent, les pratiques changent, les techniques arrivent avant leurs traductions, les métiers se rencontrent, les cultures se frottent. Nous avons depuis longtemps adopté le week-end, le parking, le sandwich et quantité d'autres mots auxquels plus personne ne réclame leur titre de séjour. L'élasticité d'une langue est une richesse : elle lui permet de s'étendre lorsque le réel s'étend, de fabriquer un mot lorsque quelque chose apparaît, d'en recevoir un lorsqu'il désigne mieux ce que nous ne savions pas encore nommer.
Le problème commence ailleurs. Une langue peut s'élargir parce qu'elle accueille de nouvelles distinctions ; elle peut aussi devenir étrangement extensible parce qu'un nombre réduit de mots finit par recouvrir un nombre croissant de réalités. Dans le premier cas, elle gagne des prises sur le monde. Dans le second, elle ressemble davantage à l'un de ces sacs dont le fabricant promet qu'ils peuvent contenir toute une semaine de vacances et dans lesquels, arrivé à destination, nous ne retrouvons plus rien.
Je suis assez sensible à ce phénomène. Certains diraient pointilleuse, méticuleuse, peut-être tatillonne, cet adjectif un peu ancien dont j'accepte volontiers la compagnie. Lorsqu'un mot en possède plusieurs autres autour de lui, j'ai tendance à considérer que cette abondance n'est pas un défaut de fabrication. Une gêne n'est pas tout à fait une difficulté ; une difficulté n'est pas nécessairement un empêchement ; une remarque, une critique, une objection, un conseil et une évaluation peuvent se ressembler de loin mais ne placent ni celui qui parle ni celui qui reçoit au même endroit.
Cette précision n'interdit évidemment pas la souplesse. Elle réclame seulement que la souplesse ne devienne pas l'autre nom de l'indifférenciation.
C'est à cet endroit que nos anglicismes professionnels retrouvent leur intérêt. Pas parce qu'ils sont anglais. Parce que certains d'entre eux se sont transformés, dans l'usage quotidien que nous en faisons, en formidables épuisettes de secours. Nous les lançons sur la conversation et ils permettent de ramener ensemble plusieurs poissons dont nous n'aurons pas immédiatement à examiner l'espèce.
Feedback est probablement l'un de mes préférés. Il peut être une appréciation, une réaction, une critique, un avis, une correction, une évaluation, un conseil, un encouragement ou la manière élégante d'annoncer qu'une conversation risque de nous plaire modérément. Il n'est pas faux pour autant. Dans certains contextes, il possède même un sens technique parfaitement utile. Mais lorsqu'il remplace indistinctement toute la famille des mots qui l'entoure, quelque chose d'assez curieux se produit : nous n'avons plus à choisir ce que nous sommes précisément en train de faire à l'autre.
Je te fais un feedback.
Très bien. Est-ce que tu me donnes ton avis ? Est-ce que tu évalues mon travail ? Est-ce que tu veux que je le modifie ? Est-ce que tu contestes un choix ? Est-ce que tu m'informes simplement de l'effet qu'il produit sur toi ? La différence peut sembler minuscule jusqu'au moment où il faut répondre à la phrase.
Call possède une souplesse comparable. Un appel téléphonique, une visioconférence, une réunion à distance, un échange rapide, un rendez-vous de travail et parfois cette demi-heure collective à l'issue de laquelle chacun convient qu'il faudrait organiser un autre rendez-vous peuvent entrer tranquillement sous le même toit. Le mot est bref, pratique, international, parfaitement adapté à certains usages. Il possède surtout cette élégance des vêtements taille unique : presque tout le monde peut entrer dedans, à condition de ne pas regarder trop attentivement la coupe.
ASAP pousse encore un peu plus loin cette économie. As soon as possible paraît presque plus précis que « rapidement » parce que quatre majuscules donnent toujours un petit sentiment d'organisation. Pourtant, aucune heure n'est contenue dedans. Rien ne permet de savoir si la demande doit passer avant celle d'hier, si elle doit être terminée avant midi ou si son auteur souhaite simplement éviter qu'elle disparaisse dans les profondeurs d'une boîte mail. L'urgence est envoyée ; l'arbitrage reste à faire.
Ces mots ne me semblent donc pas intéressants parce qu'ils feraient « jeune », moderne ou international, même si cette dimension existe parfois. Ils m'intéressent parce qu'ils montrent ce qu'un mot très plastique peut nous offrir : la possibilité de repousser le moment du choix sémantique.
Or choisir parmi plusieurs mots n'est pas un exercice décoratif. Choisir, c'est distinguer.
Et distinguer, c'est déjà penser.
Il faut être prudente ici, parce qu'Orwell avait la liberté du romancier et que la relation réelle entre langage et pensée est beaucoup moins mécanique que la novlangue ne le suggère. Nous ne devenons pas incapables d'éprouver ou même de concevoir quelque chose simplement parce qu'un mot nous manque. Les recherches sur la relativité linguistique ne permettent pas de soutenir un déterminisme aussi simple. Elles montrent en revanche que les catégories fournies par la langue peuvent orienter notre attention, nos classements et certaines opérations cognitives ; d'autres travaux expérimentaux montrent que le fait de nommer et d'étiqueter influe jusque sur la manière dont nous catégorisons ou discriminons ce que nous percevons.
Autrement dit, le mot ne construit pas à lui seul la prison de notre pensée. Mais il lui fournit des poignées.
Et lorsque nous perdons une poignée, la porte ne disparaît pas. Elle devient seulement un peu plus difficile à ouvrir.
Cette nuance me paraît essentielle. Nous pouvons évidemment penser une couleur sans en connaître le nom exact, ressentir une émotion que notre vocabulaire peine à saisir, percevoir une différence avant de savoir comment la dire. Mais pour déposer cette différence dans une conversation, la transmettre à un collègue, la discuter à plusieurs, l'inscrire dans une décision ou la conserver dans la mémoire d'un collectif, il faut tôt ou tard lui donner une forme partageable. Les langues elles-mêmes découpent d'ailleurs différemment certains domaines du réel en catégories nommées, et ces catégories participent à la manière dont une communauté rend ces distinctions communicables.
C'est peut-être là que l'entreprise devrait s'intéresser un peu plus à son vocabulaire.
Non à la manière d'une police des mots. Les organisations produisent déjà suffisamment de chartes pour que nous évitions d'ajouter la liste réglementaire des termes autorisés à proximité de la machine à café. Mais elles pourraient regarder ce qui se produit lorsque quelques mots prennent tant d'élasticité qu'ils cessent progressivement de distinguer ce qu'ils sont censés permettre de penser.
Prenons engagement. Le mot peut désigner la fidélité à une entreprise, l'énergie investie dans une tâche, la participation à un projet, le respect d'une parole donnée, l'adhésion à une stratégie, la disponibilité, la motivation, parfois même la capacité d'un salarié à accepter ce qui lui est demandé sans manifester trop bruyamment ce que cela lui coûte. Tout cela peut être mis sous le même mot, mais tout cela n'appelle ni la même analyse ni la même responsabilité.
Posture possède des talents voisins. Quelqu'un manque de posture. Il reste alors à découvrir s'il parle trop peu, trop fort, trop vite, s'il ne décide pas, s'il décide sans consulter, s'il ne sait pas défendre une position, s'il défend trop vigoureusement la sienne ou s'il possède simplement cette qualité socialement délicate qui consiste à ne pas ressembler suffisamment à la représentation que son interlocuteur se faisait de la fonction.
Alignement permet de faire mieux encore. Nous pouvons être alignés sur une décision, une stratégie, une priorité, une vision, des valeurs ou un récit dont personne n'a nécessairement vérifié que chacun en donne la même définition. Le mot produit alors quelque chose de fascinant : une apparence d'accord avant même que les différences aient pu se manifester.
Ce n'est pas exactement la novlangue. Il faut résister à cette facilité, parce qu'elle abîmerait Orwell autant que notre sujet. Dans 1984, la réduction lexicale est organisée par un pouvoir qui veut rendre certaines pensées impossibles. Dans nos entreprises, aucune direction générale clandestine ne se réunit à minuit pour supprimer « désaccord », « conflit », « objection » et « hésitation » du dictionnaire avant la prochaine réunion du CSE. Nous fabriquons plutôt cette langue collectivement, par commodité, imitation, circulation des modes managériales, désir de compréhension rapide, parfois par simple fatigue.
Mais les intentions différentes n'empêchent pas de regarder certains effets comparables à une échelle infiniment plus modeste.
Lorsqu'un seul mot recouvre plusieurs réalités, nous gagnons en vitesse ce que nous pouvons perdre en résolution. Nous continuons à voir le paysage, mais avec moins de pixels. Une personne n'est pas empêchée de penser la nuance ; elle doit simplement fournir un effort supplémentaire pour la réintroduire dans une conversation qui l'avait déjà comprimée.
Et cet effort n'est pas toujours récompensé.
Celui qui demande « qu'entends-tu exactement par engagement ? » peut vite paraître compliqué. Celui qui veut savoir ce que recouvre « manque de posture » risque de passer pour pointilleux. Celui qui distingue une observation d'une évaluation peut donner le sentiment de ralentir une discussion dont chacun aimerait surtout qu'elle arrive rapidement au plan d'action. La précision devient alors une petite résistance à la fluidité collective.
C'est pourtant peut-être à cet endroit précis qu'elle est utile.
Une organisation ne réfléchit pas seulement avec des cerveaux individuels. Elle réfléchit avec des mots communs, des catégories, des comptes rendus, des indicateurs, des formulations répétées suffisamment souvent pour devenir évidentes. Son vocabulaire constitue une partie de son infrastructure cognitive. Lorsqu'une entreprise dispose de plusieurs mots pour distinguer des réalités différentes, elle se donne davantage de possibilités pour les discuter. Lorsqu'elle utilise une catégorie extensible pour tout absorber, elle peut gagner en facilité de circulation mais perdre la capacité de repérer ce qui ne rentrait justement pas tout à fait dedans.
Il existe donc une différence entre simplifier une langue et l'appauvrir.
Simplifier peut être admirable. Retirer le jargon inutile, raccourcir une phrase boursouflée, abandonner les circonlocutions qui servent essentiellement à donner du volume à une idée maigre relève presque de l'hygiène publique. Orwell lui-même défendait une langue claire et se méfiait des expressions étrangères ou savantes utilisées lorsqu'un mot ordinaire aurait mieux porté le sens. Mais la simplicité ne consiste pas à remplacer dix différences utiles par un mot unique suffisamment vague pour ne plus avoir à les regarder.
La langue doit être simple lorsqu'elle peut l'être et précise lorsqu'elle doit l'être. Ces deux exigences ne s'opposent pas.
La précision ne réclame pas nécessairement davantage de mots dans chaque phrase. Elle réclame davantage de mots disponibles derrière la phrase, afin que nous puissions choisir. C'est toute la différence entre un vocabulaire riche et une prose compliquée. Le premier augmente les possibilités ; la seconde peut parfaitement les masquer.
J'aime cette idée parce qu'elle permet aussi de sortir de la querelle un peu stérile entre français et anglais. Le problème n'est pas qu'un mot étranger entre dans notre langue. Il peut y apporter une distinction qui manquait, désigner un concept nouveau, rendre un échange plus simple entre professionnels de plusieurs pays ; dans ce cas, il enrichit exactement ce que la langue doit permettre.
Le phénomène devient beaucoup plus intéressant lorsqu'un mot entre et que, derrière lui, plusieurs distinctions sortent sans bruit.
Si feedback nous offre une notion que nous n'avions pas, gardons-le. S'il devient simplement la manière de ne plus choisir entre avis, critique, réaction, correction, conseil et évaluation, demandons-nous ce que nous gagnons réellement. Si call désigne avec efficacité un type d'échange précis, très bien. S'il sert indifféremment à qualifier tout moment où plusieurs personnes se parlent à distance, son intérêt tient peut-être moins à sa modernité qu'à son extraordinaire aptitude à ne rien exiger de nous.
Le danger n'est donc pas qu'un mot anglais entre. Il commence peut-être lorsque six mots français cessent de nous manquer.
Cette phrase ne vaut d'ailleurs pas seulement pour les anglicismes. Notre propre langue sait fabriquer ses petits refuges. « Sujet », « problématique », « dynamique », « accompagnement », « fragilité », « transformation », « incivilité », « bienveillance » peuvent devenir extrêmement extensibles. Le mot reste français, impeccable, parfois même très beau ; l'opération intellectuelle peut être exactement la même.
Une langue appauvrie n'est donc pas nécessairement une langue qui possède moins d'entrées dans son dictionnaire. Elle peut être une langue dans laquelle nous utilisons de moins en moins de distinctions parmi toutes celles qui restent disponibles.
Et c'est là qu'Orwell redevient troublant.
Dans sa novlangue, les mots sont supprimés pour rétrécir volontairement le champ de la conscience. Nous faisons évidemment tout autre chose. Pourtant, nous pouvons tirer de sa fiction une question moins spectaculaire et peut-être plus quotidienne : que devient une nuance lorsque nous cessons assez longtemps de la nommer ?
Elle ne meurt probablement pas. Le réel est plus têtu que nos vocabulaires. Le désaccord continuera d'exister même si nous l'appelons « défaut d'alignement », l'incertitude restera une incertitude sous le mot « challenge », la critique ne se transformera pas magiquement en cadeau parce qu'elle arrive enveloppée dans un feedback. Mais plus nous utilisons des termes qui recouvrent ces différences, plus nous devons fournir un effort conscient pour les retrouver derrière eux.
C'est pour cela que j'aime chercher le mot juste, même lorsque cette recherche me rend un peu lente et probablement fatigante pour quelques interlocuteurs. Non parce que j'imagine qu'un mot pourrait reproduire parfaitement le réel. La langue possède elle aussi ses approximations, ses angles morts, ses insuffisances. Mais chercher le mot le plus précis oblige au moins à regarder une seconde fois ce que nous étions sur le point de ranger trop vite.
Cette seconde-là compte.
Elle est ce moment pendant lequel un adjectif peut encore être remplacé par un autre, une généralité redevenir une distinction, un fourre-tout être vidé sur la table pour vérifier ce qui avait été mis dedans. Elle est peut-être aussi le moment où nous découvrons que nous ne savons pas encore exactement ce que nous voulions dire, ce qui n'est pas un drame. Il existe des silences beaucoup plus intelligents que certaines réponses immédiates.
Nous vivons dans une époque qui produit immensément de langage. Messages, mails, conversations instantanées, comptes rendus, publications, visioconférences, commentaires, présentations : jamais nous n'avons probablement autant fait circuler de mots. Le risque n'est donc pas nécessairement de manquer de parole. Il serait plus étrange : parler énormément avec un vocabulaire fonctionnellement de plus en plus étroit, quelques mots extensibles passant d'une phrase à l'autre comme ces badges universels qui ouvrent toutes les portes sans nous dire dans quelle pièce nous venons d'entrer.
C'est peut-être cela que 1984 me donne envie de regarder aujourd'hui, très loin de son totalitarisme et pourtant grâce à lui. Non pas une police qui viendrait confisquer notre vocabulaire, mais notre propre disposition à abandonner certaines nuances parce qu'elles demandent une petite dépense supplémentaire : réfléchir, distinguer, assumer le mot choisi, parfois expliquer pourquoi celui-ci et pas un autre.
Or une langue n'est pas seulement un moyen de transmettre ce que nous avons déjà pensé. Elle est aussi l'un des instruments avec lesquels nous apprenons à découper le réel suffisamment finement pour pouvoir le penser avec d'autres.
Alors gardons-lui son élasticité. Laissons entrer les mots étrangers lorsqu'ils apportent quelque chose, inventons-en lorsque le monde nous présente une réalité nouvelle, abandonnons ceux qui ne servent plus, déplaçons les sens, jouons avec la langue, faisons-lui tout ce qu'une langue vivante supporte parfaitement. Mais gardons-nous d'une élasticité si grande qu'elle finirait par transformer les mots en surfaces sans relief, capables de recouvrir n'importe quoi précisément parce qu'ils ne nous obligent plus à rien distinguer.
Orwell imaginait un pouvoir qui réduisait le dictionnaire pour réduire la pensée. Notre monde est heureusement tout autre, et ce serait grotesque de prétendre le contraire. Son intuition conserve pourtant quelque chose de précieux : les mots dont nous disposons ne garantissent pas l'intelligence, mais ils lui offrent des différences à travailler.
Voilà pourquoi l'appauvrissement véritable d'une langue ne commence peut-être ni avec un anglicisme, ni avec une faute, ni même avec un mot oublié. Il commence lorsque plusieurs réalités différentes peuvent être rangées sous le même terme sans que leur confusion nous gêne encore, lorsque le mot approximatif devient assez familier pour que nous ne ressentions plus le besoin de chercher mieux, lorsque nous cessons, surtout, de percevoir comme une perte le fait de ne plus savoir exactement ce que nous voulons dire.
Et si 1984 nous laisse encore quelque chose à craindre, ce n'est peut-être pas seulement qu'un jour quelqu'un décide de nous retirer des mots. C'est que nous puissions, beaucoup plus tranquillement, cesser nous-mêmes d'en avoir besoin.

