Vendredi. Petite cuisine de la dé(con)nexion.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Cet article n'a qu'un vœu pour ce vendredi : partager une petite recette. Rien de très savant, plutôt quelque chose à garder sous la main lorsque la semaine a laissé en bouche un peu trop d'aigre et que nous aimerions retrouver, avant le week-end, quelque chose de plus doux.

Car cette semaine, nous avons préparé la rentrée scolaire, concocté la nôtre, accommodé les horaires, les trajets, les réunions, les listes et les urgences revenues de vacances avec une fraîcheur que nous leur envions presque. Nous avons aussi accompli, sans médaille ni cérémonie, quantité de ces actes héroïques ordinaires qui font tenir les journées : rester aimables lorsque la réponse qui nous venait l'était beaucoup moins, laisser refroidir un mail brûlant, ne pas rendre l'acide pour l'acide, retenir une réplique pourtant délicieusement prête à servir et, parfois, décider qu'une absurdité pouvait parfaitement poursuivre sa route sans nous. Puisque nous voici vendredi, encore à peu près entiers et toujours capables de douceur, la recette pourrait commencer là : ne pas tout avaler, ne pas tout digérer et, surtout, ne pas tout resservir.

Il existe des semaines qui laissent au palais un drôle d'arrière-goût. Rien d'assez grave pour convoquer les grands mots, enclencher une procédure ou faire entrer le droit dans la pièce. Les discriminations, le harcèlement, les violences, les atteintes à la dignité ou à la sécurité ne relèvent évidemment pas de cette petite cuisine-là : lorsqu'une limite fondamentale est franchie, lorsque quelqu'un doit être protégé ou qu'un comportement sort du cadre, le silence cesse d'être une élégance. Mettre sous cloche ce qui devrait être nommé n'a jamais constitué une forme supérieure de sagesse.

Je parle d'une zone beaucoup plus vaste et beaucoup plus ordinaire, celle où rien n'est véritablement grave mais où certaines journées se trouvent néanmoins relevées d'une quantité remarquable de petites acidités humaines : une remarque dont nous nous serions fort bien passés, une certitude servie avec cette assurance particulière que donne parfois l'absence totale de doute, un peu de mauvaise foi montée en neige, un mail dont l'auteur aurait gagné à laisser reposer la pâte avant de l'enfourner, une décision absurde soigneusement nappée d'un vocabulaire rationnel afin que chacun puisse l'avaler sans trop poser de questions.

La parenthèse du titre n'est donc pas une fantaisie typographique. Elle abrite trois lettres auxquelles certaines semaines donnent simplement beaucoup trop de place.

Il faut d'ailleurs leur rendre cette justice : elles ne désignent pas nécessairement une catégorie définitive de l'humanité. Le con n'est peut-être pas une espèce stable. Il peut être un état passager, une mauvaise cuisson de soi, quelques minutes pendant lesquelles l'intelligence, la délicatesse ou le sens de la mesure ont manifestement quitté la cuisine. Nous avons tous probablement été, à notre heure, celui dont quelqu'un d'autre aurait eu tout intérêt à se dé(con)necter. Cette petite précaution prise, nous pouvons revenir avec davantage de tranquillité à ceux qui ont légèrement assaisonné notre semaine.

Le plus étonnant n'est d'ailleurs pas toujours ce qu'ils nous servent. C'est ce que nous continuons ensuite à cuisiner pour eux en leur absence. Une phrase idiote tombe à 10 h 12 ; elle aurait pu disparaître avant 10 h 13. Mais la voilà encore, en fin de journée, revenue à feu doux dans notre tête. Nous lui ajoutons l'argument que nous aurions dû donner, rectifions la réponse beaucoup trop polie que nous avons réellement formulée, affinons celle qui aurait été parfaite et construisons parfois, dans la solitude du trajet retour, une démonstration si brillante qu'elle mériterait presque une seconde réunion.

Pendant ce temps, celui qui a prononcé la phrase dîne peut-être très tranquillement. Il y a là une injustice énergétique assez fascinante : la bêtise coûte souvent beaucoup moins cher à produire qu'à digérer. Quelques secondes suffisent à la servir ; celui qui la reçoit peut passer des heures à tenter de lui trouver une cohérence, une explication ou cette réponse définitive dont il imagine encore qu'elle empêchera la prochaine portion.

Nous quittons ainsi le bureau sans toujours quitter ce qui s'y est passé. L'ordinateur est fermé, le téléphone posé, mais quelque chose continue de cuire à l'intérieur. Nous reprenons la conversation sous la douche, améliorons notre argument en mettant la table et découvrons parfois, juste avant de dormir, la formule exacte qu'il aurait fallu prononcer huit heures plus tôt. Techniquement, nous sommes déconnectés des outils ; intérieurement, le service continue.

C'est là que le droit à la déconnexion devient intéressant, à condition de lui emprunter davantage son principe que sa définition. Il a été pensé pour empêcher que le travail numérique ne colonise tout le reste, mais la technologie n'a jamais eu le monopole de la connexion. Nous pouvons être reliés à un écran, bien sûr, mais aussi à une contrariété, à une parole, à l'envie d'avoir raison, au besoin de corriger, parfois même à cette personne dont nous savons pourtant pertinemment qu'elle ne changera pas de recette parce que nous lui aurons apporté de meilleurs ingrédients.

La dé(con)nexion, dans ce sens-là, serait l'art de reprendre la main sur ce qui obtient, ou non, le droit de continuer à nous occuper. Il ne s'agit ni de devenir indifférents ni de recouvrir le monde d'un glaçage philosophique en prétendant que tout serait finalement très doux, mais de reconnaître qu'entre ce qui doit être combattu et ce qui peut être abandonné à sa médiocrité naturelle existe un espace considérable, dans lequel nous dépensons parfois beaucoup de nous-mêmes sans nous demander ce que cette dépense produit réellement.

Nous avons beaucoup appris à prendre la parole, et heureusement. Dire non, contredire, poser une limite, nommer ce qui abîme le travail appartiennent à une vie professionnelle adulte. Mais toute parole retenue n'est pas une parole empêchée. Il existe un silence de peur et un silence de choix, et les confondre reviendrait à mettre dans la même assiette deux mets qui n'ont ni la même origine ni le même goût. Le second commence parfois par une pensée d'une grande simplicité : j'aurais beaucoup à répondre, mais je n'ai aucune envie de consacrer davantage de moi à cela.

Ce n'est pas capituler, c'est sélectionner. Et la sélection devient singulièrement difficile lorsque la réponse est bonne, déjà prête, parfaitement cuite, avec exactement la pointe d'acidité nécessaire et ce qu'il faut d'élégance pour que l'autre comprenne qu'il vient d'être remis à sa place sans que nous ayons employé un seul mot grossier. Certaines répliques procurent une satisfaction anticipée presque pâtissière ; elles sont si bien dressées qu'il paraît franchement regrettable de ne pas les servir.

Pourtant, certaines des journées les plus intelligemment traversées tiennent précisément à cela : une réponse qui n'est pas partie. Aucun tableau de bord ne mesure les conflits évités grâce à un mail resté dans les brouillons, ni les réunions qui n'auront jamais lieu parce que quelqu'un a décidé qu'une contrariété ne méritait pas une carrière complète. Les organisations comptabilisent volontiers ce qui s'est produit ; elles disposent de beaucoup moins d'outils pour voir ce qui n'a pas dégénéré grâce à cette cuisine invisible où chacun, à certains moments, choisit de ne pas transmettre le mauvais goût reçu quelques minutes auparavant.

Car l'amer voyage vite. Quelqu'un nous parle sèchement et notre réponse au suivant perd à son tour quelques degrés d'onctuosité ; un mail nous agace, celui que nous rédigeons ensuite se durcit presque imperceptiblement. Une contrariété peut ainsi passer de personne en personne comme une recette légèrement avariée dont chacun ajouterait sa petite portion au plat commun, jusqu'à ce que plus personne ne sache vraiment où le goût a commencé à tourner. Choisir de ne pas ventiler n'est donc pas toujours une simple affaire de maîtrise de soi : il y a parfois quelque chose de généreux à ne pas resservir à quelqu'un d'autre ce que nous avons nous-mêmes trouvé mauvais.

La dé(con)nexion ne consiste évidemment pas pour autant à tout laisser passer. Elle demande au contraire un palais assez précis : savoir reconnaître l'acide sans le confondre avec le toxique, l'amer sans le baptiser immédiatement poison et, lorsque le poison apparaît réellement, ne surtout pas imaginer qu'un peu de chantilly suffira à rendre l'ensemble fréquentable.

Cette distinction est moins confortable qu'elle n'en a l'air. Une humeur désagréable n'est pas un harcèlement, une maladresse n'est pas nécessairement une discrimination, un désaccord n'est pas une agression ; mais la répétition, le contexte, l'asymétrie de pouvoir et les effets produits peuvent changer la nature de ce qui semblait d'abord insignifiant. Se dé(con)necter n'est donc pas détourner les yeux. Il faut, au contraire, avoir suffisamment regardé pour savoir ce qui appelle une action et ce qui appelle seulement notre refus d'y consacrer davantage de nous-mêmes.

C'est peut-être ici que revient une expression que j'ai longtemps trouvée un peu pauvre : « laisse tomber ». Elle me paraissait appartenir au vocabulaire du renoncement, comme si cesser une discussion revenait nécessairement à la perdre. Avec le temps, je lui découvre une élégance inattendue, à condition évidemment de choisir correctement ce que nous abandonnons. Une injustice ne se laisse pas tomber, une personne en difficulté encore moins, une limite qui doit être posée mérite de l'être ; mais cette nécessité d'avoir absolument le dernier mot avec quelqu'un dont l'avant-dernier n'était déjà pas très intéressant peut probablement être examinée avec moins de dévotion.

Nous n'avons pas à transformer chaque navet en gratin.

Notre attention est une ressource trop précieuse pour cela. Chaque contrariété laissée à mijoter occupe une partie du feu : la remarque du lundi, le mail du mardi, la mauvaise foi du mercredi, cette décision du jeudi dont nous cherchons encore la logique. À la fin de la semaine, nous pouvons découvrir avec une certaine stupeur que tout chauffe encore alors que la plupart de ces plats auraient dû quitter la cuisine depuis longtemps.

Et pendant que nous entretenons l'amer, quelque chose de plus doux risque de passer inaperçu. Une semaine contient aussi cela : quelqu'un qui aide sans qu'il ait fallu le demander, une personne qui trouve la phrase qui soulage, un collègue qui répond simplement « je m'en occupe » et le fait réellement, un désaccord qui conserve son intelligence, un merci qui n'était pas obligatoire, un rire arrivé au moment exact où la journée commençait à devenir trop lourde. Ces choses-là ont parfois moins de persistance. L'acide marque davantage le palais, au point qu'une seule remarque désagréable peut recouvrir dix attentions si nous lui abandonnons toute la place. Nous rentrons alors chez nous avec en bouche la seule saveur que nous aurions précisément dû laisser au travail.

Peut-être faut-il donc cuisiner la dé(con)nexion ainsi : non pas en cherchant à rendre le monde plus doux qu'il ne l'est, mais en choisissant avec davantage de soin ce que nous décidons d'en conserver. Nous ne sommes pas obligés de préparer un doggy bag avec toutes les contrariétés de la semaine. Le week-end n'est pas un centre de retraitement des déchets relationnels produits du lundi au vendredi, et ceux qui vivent avec nous n'ont pas nécessairement réservé le menu dégustation de nos collègues les plus indigestes.

Il y a même quelque chose de tendre dans cette économie-là. Se préserver de l'aigre n'a pas pour but de devenir sec ; c'est peut-être précisément pour continuer à offrir de l'onctuosité là où elle est méritée qu'il faut cesser de gaspiller notre énergie à combattre chaque petite âpreté rencontrée. Nous pouvons être lucides sans devenir amers, savoir nous défendre sans dégainer à chaque occasion, reconnaître parfaitement une sottise sans lui offrir l'honneur d'un débat.

Voilà peut-être pourquoi j'aime finalement autant cette parenthèse. Elle ne désigne pas « les cons » comme une population installée de l'autre côté d'une frontière morale parfaitement commode. Elle rappelle plutôt qu'il existe des moments, des comportements, des paroles auxquels nous n'avons aucune obligation de rester dé(con)nectés, mais surtout auxquels nous n'avons aucune obligation de rester connectés ; et que, certains jours, nous pouvons très bien occuper nous-mêmes la parenthèse.

La formule vaut peut-être précisément parce qu'elle ne trace pas une frontière entre les intelligents et les autres. Elle nous laisse une porte de sortie beaucoup plus humaine : il existe des comportements dont il vaut mieux se dé(con)necter, parfois des personnes dont il faut prendre un peu de distance, et quelques journées où nous ferions bien d'accepter que quelqu'un applique très exactement la même recette avec nous. La parenthèse ne condamne personne à résidence ; elle rappelle seulement que toutes les paroles, toutes les attitudes et toutes les contrariétés n'ont pas vocation à obtenir un bail illimité dans notre tête.

Puisque nous voici vendredi, regardons simplement la table après le repas. Il y a eu du délicieux, du banal, quelques plats ratés, certaines choses un peu trop relevées et deux ou trois que nous préférerions franchement ne jamais revoir au menu. Ce qui doit être traité le sera ; ce qui mérite d'être gardé peut l'être aussi. Quant au reste, rien ne nous oblige à le conserver sous prétexte qu'il nous a été servi.

Nos actes héroïques ordinaires n'auront probablement ni médaille ni cérémonie. Ils peuvent au moins avoir leur dessert : quelques heures de douceur, un peu moins d'aigre, beaucoup moins d'amer et cette permission assez savoureuse de ne plus tout avaler.

Après tout, cuisiner la dé(con)nexion, c'est peut-être seulement apprendre ce qui mérite encore notre attention, ce qui gagnera à refroidir et ce qui, franchement, ne mérite même pas que nous remettions le couvert.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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