1, 2, 3, soleil. Ceux qui gagnent du terrain quand nous tournons le dos.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé dans l'entreprise, comme dans nos vies ordinaires, ne relève évidemment pas de la coïncidence.

Dans le jeu, un enfant se tient face au mur. Il ferme les yeux, ou du moins accepte de ne plus regarder, puis prononce lentement : « Un, deux, trois, soleil. » Pendant ce bref abandon du regard, les autres avancent. Ils gagnent quelques pas, parfois un seul, parfois beaucoup, selon leur audace, leur adresse et le risque qu'ils consentent à prendre. Lorsque l'enfant se retourne, chacun doit être parfaitement immobile. Les jambes se figent, les bras restent suspendus dans une position improbable, les visages composent une innocence presque admirable. Personne n'a bougé. Personne, surtout, ne bouge plus.

Certains adultes ont conservé de ce jeu une maîtrise remarquable.

Ils ne se déplacent pas nécessairement lorsque les positions sont claires, que les regards sont présents et que chacun peut défendre loyalement sa place. Ils avancent pendant les absences, dans ces moments où quelqu'un a tourné le dos sans imaginer qu'il venait, par ce simple mouvement, d'ouvrir une partie. Un congé, une maladie, un déplacement professionnel, quelques jours de vacances, une réunion manquée, une fatigue qui retient ailleurs l'attention suffisent parfois. La personne s'éloigne un instant et, dans l'espace laissé libre, les lignes commencent à bouger.

Ce ne sont presque jamais de grands déplacements. Les trahisons spectaculaires appartiennent peut-être à une époque moins habile, où chacun prenait encore le risque d'être franchement déloyal. Désormais, les mouvements sont plus fins. Une conversation se tient sans la personne concernée. Une décision, soudain urgente, ne pouvait raisonnablement attendre son retour. Une idée change légèrement de voix avant d'être reprise par quelqu'un d'autre. Une relation se resserre. Une information circule selon un itinéraire nouveau. Un rendez-vous est organisé, une place occupée, une proximité installée. Rien qui puisse être isolé, saisi, posé sur une table avec la certitude tranquille de celui qui détient une preuve.

Puis la personne revient et tout le monde est immobile.

Rien n'aurait changé, lui explique-t-on. Il ne se serait rien passé de véritablement important, seulement quelques échanges informels, une adaptation provisoire, des décisions de bon sens prises afin que les choses continuent. Il aurait été inutile de la déranger. Elle était absente, fatiguée, indisponible ; chacun voulait, bien entendu, lui éviter une préoccupation supplémentaire. La sollicitude fournit parfois un excellent manteau aux petites conquêtes.

Le décor paraît identique, mais les distances ont changé. Quelqu'un s'est rapproché d'une place qui n'était pas la sienne. Une parole pèse désormais davantage. Une alliance, sans avoir été déclarée, a déplacé son centre de gravité. Ce qui semblait appartenir à tous porte soudain le visage de quelques-uns. La personne revenue perçoit le mouvement, mais elle arrive après lui, au moment précis où il n'existe déjà plus. Il ne reste que des positions figées et des explications parfaitement raisonnables.

C'est peut-être cela qui blesse le plus : moins ce qui a été pris que l'impossibilité de nommer exactement comment cela l'a été.

La grande habileté de ces gestes consiste à demeurer juste en deçà de ce qui pourrait être attaqué. Chacun, considéré séparément, possède son explication. Cette réunion devait avoir lieu. Cette information n'était pas encore stabilisée. Cette formulation s'est imposée naturellement. Cette personne n'a pas été écartée, elle n'était simplement pas disponible. Cette idée n'a pas été reprise, elle circulait déjà. Ce lien nouveau n'enlève rien aux liens anciens. Chaque détail est défendable ; seul leur assemblage raconte autre chose.

La trahison contemporaine laisse rarement des empreintes complètes. Elle préfère l'omission au mensonge, le déplacement à l'éviction, l'usage à la violence ouverte. Elle ne retire pas officiellement une place ; elle modifie autour d'elle la circulation jusqu'à ce que cette place devienne moins centrale. Elle ne ferme aucune porte ; elle organise simplement davantage de choses dans une autre pièce. Elle ne conteste pas une personne ; elle apprend à se passer d'elle pendant son absence, puis lui présente cette nouvelle organisation comme la conséquence naturelle de son éloignement.

Elle ne dit jamais : « J'ai profité du fait que vous n'étiez pas là. »

Elle dit : « Il fallait bien avancer. »

Le mot est commode, parce que personne ne souhaite passer pour celui qui empêcherait les choses d'avancer. Toute objection devient alors suspecte. La personne dépossédée semblerait défendre son territoire, refuser le changement, exiger une place excessive. Elle devrait être heureuse que le travail ait continué, reconnaissante que d'autres aient pris le relais, peut-être même touchée par tant d'efficacité déployée en son absence. Demander pourquoi certaines décisions n'ont pas attendu son retour risquerait de la faire apparaître possessive. Dire qu'une idée lui appartenait semblerait mesquin. Interroger la nouvelle proximité entre certains donnerait à sa parole une couleur jalouse dont il deviendrait ensuite difficile de la débarrasser.

Le mouvement a donc gagné deux fois : d'abord parce qu'il a eu lieu, ensuite parce que celui qui le remarque doit presque s'excuser de l'avoir vu.

La loyauté devrait pourtant être une chose assez simple. Elle ne suppose ni affection, ni dévouement sans limite, ni promesse solennelle. Elle n'exige pas d'aimer ceux avec qui nous travaillons, ni de suspendre toute décision jusqu'à ce que chacun soit disponible. Elle consiste plus modestement à ne pas tirer avantage de l'absence d'autrui pour transformer silencieusement les règles de la relation, à ne pas utiliser une vulnérabilité temporaire comme une occasion stratégique, à ne pas rendre irréversible, pendant que quelqu'un ne peut défendre sa place, ce qui aurait mérité d'être discuté devant lui.

La loyauté commence peut-être là : dans ce que nous faisons de la place de l'autre lorsqu'il n'est plus présent pour la protéger.

Cette morale paraît aujourd'hui singulièrement vieillie. Elle sent presque la règle apprise trop tôt, le scrupule encombrant, la manière un peu naïve de croire que certaines victoires perdent leur valeur lorsqu'elles ont nécessité le dos tourné de quelqu'un. Les plus habiles lui préfèrent le pragmatisme, mot suffisamment vaste pour abriter de nombreuses commodités. Ils n'ont trahi personne ; ils ont saisi une occasion. Ils n'ont utilisé personne ; ils ont mobilisé des ressources. Ils n'ont pris aucune place ; ils se sont rendus indispensables. Ils n'ont pas effacé celui qui les avait aidés ; ils ont simplement su transformer ce qui leur avait été transmis.

Dans cette grammaire, la retenue devient une faiblesse. Celui qui attend le retour d'un absent manque de réactivité. Celui qui restitue fidèlement une idée renonce à se mettre en valeur. Celui qui refuse de profiter d'une fragilité se prive volontairement d'un avantage. La morale semble bonne pour les êtres qui n'auraient pas compris que la vie serait une partie permanente, avec des places rares, des occasions brèves et des concurrents qu'il faudrait devancer avant qu'ils aient seulement découvert qu'une course avait commencé.

Gagner devient alors moins important que gagner sur quelqu'un. Utiliser une relation, une confiance, une information ou une absence ne suscite plus nécessairement de gêne, dès lors que l'opération demeure efficace et présentable. L'autre cesse d'être un sujet avec lequel il faudrait composer ; il devient un passage, une marche, une voix à emprunter, un réseau à traverser ou un espace momentanément libre. Il pourra même être remercié ensuite, avec cette gratitude particulière qui reconnaît volontiers ce qu'elle doit à quelqu'un lorsque celui-ci ne peut plus rien réclamer.

C'est moche.

Le mot manque peut-être de noblesse, mais il possède au moins la netteté que ces situations refusent. C'est moche parce que l'intelligence y est mise au service d'une dissimulation suffisamment fine pour ne jamais répondre de ses effets. C'est moche parce que la confiance, qui devrait permettre de tourner le dos sans danger, devient précisément ce qui rend le mouvement possible. C'est moche, enfin, parce que les personnes qui jouent ainsi continuent souvent à se présenter comme loyales, simplement plus lucides que les autres sur les règles réelles du monde.

Mais c'est rarement attaquable.

Il n'existe aucun tribunal des élégances relationnelles, aucune procédure destinée à sanctionner celui qui a gagné trois pas pendant que nous regardions ailleurs. La morale ne figure pas dans les comptes rendus. La loyauté ne laisse pas toujours de traces administratives. Les organisations savent traiter les fautes constituées, les décisions irrégulières, les paroles explicites ; elles sont beaucoup moins armées devant une série de gestes recevables dont l'effet commun produit pourtant une profonde dépossession.

Celui qui voudrait les contester se retrouve souvent enfermé dans un inventaire épuisant. Il faudrait raconter chaque conversation, restituer chaque silence, démontrer pourquoi telle omission n'était pas neutre, expliquer comment plusieurs détails insignifiants ont fini par former une stratégie. Plus la personne cherche à préciser ce qu'elle a perçu, plus le récit paraît compliqué ; plus le récit devient compliqué, plus ceux qui ont agi peuvent opposer la simplicité de leur version.

« Vous interprétez. »

« Vous le prenez trop personnellement. »

« Rien n'a été fait contre vous. »

C'est exact, d'une certaine manière. Rien n'a été fait assez franchement contre elle pour qu'elle puisse répondre. Tout a seulement été fait sans elle, puis autour d'elle, jusqu'à ce que la nouvelle disposition des choses réduise silencieusement sa place.

Il reste alors une question plus difficile que celle de la justice : que faire de ce que nous ne pouvons ni empêcher, ni prouver, ni réparer complètement ?

La première tentation consiste à surveiller davantage. Ne plus tourner le dos, ne plus s'absenter sans laisser des consignes partout, protéger chaque idée, contrôler les informations, maintenir sa présence jusque dans le repos. Mais cette vigilance offre au jeu une victoire plus profonde encore. Elle transforme la confiance en imprudence, l'absence en danger et le repos en poste de surveillance. Elle oblige celui qui a été trahi à vivre désormais selon les règles de ceux qui trahissent et lui fait payer longtemps ce que d'autres ont gagné en quelques instants.

Nous pouvons également apprendre à avancer lorsque les autres se retournent et nous féliciter d'avoir enfin compris. Ce serait peut-être efficace. Ce serait surtout laisser à la laideur le pouvoir de nous former à son image.

Il existe une troisième voie, moins spectaculaire et probablement moins satisfaisante pour l'orgueil : voir, comprendre, ajuster notre confiance, mais refuser que l'affaire occupe davantage de place que celle qu'elle a déjà prise. Puisque nous n'avons pas toujours la main sur ces déplacements, autant leur refuser la seconde victoire de s'installer durablement en nous. Ce qui échappe à notre prise peut encore glisser sur nous.

Laisser glisser ne signifie pas absoudre. Ce n'est ni oublier, ni consentir, ni feindre que rien n'a eu lieu. Il est possible de retenir ce qu'une personne a fait de notre absence, de modifier la relation, de cesser de lui confier ce qu'elle utilisera et de ne plus lui offrir une confiance dont elle a elle-même changé la nature. Mais il est possible aussi de le faire sans consacrer toute son énergie à obtenir l'aveu qui ne viendra pas, la preuve parfaite qui n'existe pas ou la réparation morale que ceux qui jouent ainsi sont rarement capables de proposer.

Laisser glisser, c'est parfois retirer son corps d'un terrain truqué. C'est reconnaître que toutes les victoires ne méritent pas d'être disputées et que certaines personnes ont besoin de gagner beaucoup plus que nous n'avons besoin de les convaincre de leur médiocrité. Qu'elles avancent donc de quelques pas, qu'elles occupent l'espace qu'elles convoitaient et s'immobilisent avec leur air innocent lorsque nous nous retournons. Nous aurons perdu une position, peut-être une illusion, quelquefois davantage. Elles ne sont pas pour autant autorisées à emporter notre paix avec le reste.

Mais il faudrait aller plus loin, car ces histoires ne concernent pas seulement les susceptibilités, les places ou les rivalités. Elles concernent aussi la santé au travail.

Nous parlons volontiers de cette santé à travers les politiques de prévention, le dialogue social, les décisions de direction, les pratiques managériales et les dispositifs des ressources humaines. Tout cela est essentiel. Rien ne serait plus commode que de renvoyer les difficultés collectives à la seule moralité des individus et d'exonérer ainsi les organisations de leurs responsabilités.

Mais cette lecture demeure incomplète.

La santé au travail se fabrique également dans ce que chacun fait, chaque jour, de la place, de la parole et de la vulnérabilité des autres. Elle dépend de la manière dont une information est transmise ou retenue, dont une idée est restituée à celui qui l'a formulée, dont une absence est protégée plutôt qu'exploitée. Elle dépend de cette retenue presque invisible qui empêche de tirer profit d'une fatigue, d'un congé, d'une maladie ou d'un moment de moindre vigilance.

La loyauté n'est donc pas un supplément d'âme réservé aux personnes particulièrement vertueuses. Elle constitue une condition très concrète de sécurité relationnelle. Pouvoir s'absenter sans craindre que sa place soit déplacée, confier une pensée sans redouter qu'elle change de propriétaire, tourner le dos sans devoir organiser sa défense : tout cela participe aussi à rendre le travail habitable.

À l'inverse, aucune politique RH, aussi soignée soit-elle, ne peut à elle seule réparer un quotidien dans lequel chacun apprend à se méfier. Aucun accord sur la qualité de vie au travail ne suffit lorsque les conversations se déplacent dans le dos des absents, lorsque les fragilités deviennent des occasions et lorsque l'habileté consiste à ne jamais laisser assez de traces pour répondre de ce qui a été fait.

Un climat social n'existe pas indépendamment des personnes qui le composent. Il se forme dans ces gestes minuscules dont aucun tableau de bord ne rend véritablement compte : prévenir plutôt qu'écarter, attendre plutôt que profiter, nommer celui à qui une idée appartient, restituer ce qui nous a été confié, ne pas rendre dangereuse l'absence d'un autre, refuser enfin une victoire qui aurait besoin de son dos tourné pour être obtenue.

La santé au travail ne dépend donc pas seulement de ce qui est décidé au sommet, négocié dans les instances ou formalisé dans les politiques de prévention. Elle dépend aussi de ces petits faits humains qui ne figurent dans aucun accord, mais qui déterminent chaque jour si la relation demeure sûre ou si chacun doit commencer à se protéger. Elle dépend de la façon dont nous choisissons de nous conduire lorsque rien ne nous oblige juridiquement à être corrects et que personne ne regarde.

Prendre soin de la santé au travail, c'est aussi cela : ne pas transformer la confiance des autres en occasion.

Le jeu de « 1, 2, 3, soleil » repose sur le dos tourné, le mouvement caché et l'art de se figer au moment opportun. La marelle possède une autre élégance. Les cases y sont tracées, le caillou tombe au vu de tous et chacun sait où commence la terre, où finit l'enfer et par quel chemin le ciel pourrait être atteint. Les pas y sont visibles, les déséquilibres assumés et personne n'a besoin de l'absence d'autrui pour avancer.

Nous ne choisissons pas toujours le jeu que d'autres ouvrent à nos dépens, mais rien ne nous oblige à en faire notre terrain.

Personnellement, je préfère retourner jouer à la marelle.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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