« Prenez ça comme une opportunité »
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.
Il est des phrases si convenues qu'elles finissent par paraître inoffensives. Elles circulent sans bruit, portées par l'habitude, le souci de bien faire, parfois même une intention sincèrement consolatrice. Elles ne heurtent ni par le ton ni par les mots. Elles sont correctes, fluides, socialement recevables. C'est d'ailleurs ce qui les rend redoutables.
« Prenez ça comme une opportunité » appartient à cette catégorie.
À première vue, la formule semble positive. Elle paraît ouvrir une perspective là où il n'y aurait, sinon, qu'un obstacle ou une impasse. Dans bien des contextes professionnels, elle est même devenue presque réflexe. On la prononce face à une réorganisation, à une mobilité imposée, à une perte de poste, à une mise à l'écart, à un refus, à une rupture de parcours. Comme s'il fallait, sans trop tarder, proposer à la personne une version supportable de ce qui lui arrive.
Et pourtant, c'est précisément là que le problème commence.
Une phrase qui déplace
Car cette phrase n'est pas seulement convenue. Elle peut devenir profondément inconvenante. D'une manière plus feutrée, plus difficile à saisir, mais peut-être plus tenace : elle déplace. Elle déplace la scène du problème. Elle déplace le centre de gravité de la situation. Elle déplace la charge.
Au lieu de partir de ce qui arrive à la personne, elle lui demande déjà ce qu'elle va devoir en faire. Au lieu de reconnaître une perte, elle suggère une requalification. Au lieu de laisser place à l'épreuve, elle introduit aussitôt l'exigence d'un récit plus acceptable. Ce n'est plus la situation qui doit être interrogée dans ce qu'elle a de déstabilisant, d'injuste ou de violent. C'est la personne qui se trouve implicitement invitée à produire la bonne interprétation de ce qu'elle subit.
Toute la dureté de la phrase est là. Dire « prenez ça comme une opportunité », ce n'est pas seulement proposer un changement de regard. C'est demander à celui qui est atteint de travailler déjà à la transformation symbolique de ce qui le touche. Faites vous-même l'effort de convertir en promesse ce qui, pour l'instant, a peut-être d'abord la forme d'une perte. Reformulez positivement ce qui vous déstabilise. Acceptez rapidement le vocabulaire qui rendra la situation plus présentable.
Il y a, dans cette injonction discrète, une violence de méthode.
On ne qualifie pas impunément, de l'extérieur, ce que l'autre est encore en train d'encaisser.
Ce que la phrase oublie
Car une opportunité n'est pas un bien en soi. Le simple fait qu'une situation ouvre une possibilité ne la rend ni souhaitable, ni juste, ni vivable. Une opportunité peut coûter trop cher. Elle peut intervenir trop tôt. Elle peut n'être qu'un autre nom donné à une contrainte. Elle peut exiger de renoncer à des attaches, à une continuité, à une sécurité, à un collectif, à une identité professionnelle. Elle peut surtout être énoncée depuis un point de vue qui n'est pas celui de celui qui devra la traverser.
Bien sûr, certaines bifurcations contraintes ouvrent, avec le temps, des possibles inattendus. Mais ce n'est pas la même chose de découvrir, plus tard, qu'une épreuve a déplacé un destin — et d'entendre, au moment même où elle frappe, qu'il faudrait déjà la recevoir comme une chance.
La différence n'est pas secondaire. Elle est éthique. Car la parole juste ne consiste pas à priver l'autre de toute perspective. Elle consiste d'abord à ne pas lui voler le droit de nommer ce qu'il vit dans ses propres termes. Or certaines phrases de l'accompagnement contemporain ont précisément pour effet de court-circuiter ce travail. Elles précèdent l'expérience au lieu de l'accueillir. Elles raccourcissent ce qui devrait parfois demeurer ouvert, trouble, imprononçable encore.
C'est ainsi que le convenu devient inconvenant.
Perdre avec potentiel
Sous des dehors bienveillants, cette logique est redoutable. Elle fabrique une responsabilité supplémentaire là où il y avait déjà une charge. Il ne suffit plus de traverser l'épreuve ; il faut encore bien la traverser. Il ne suffit plus d'endurer une déstabilisation ; il faut montrer qu'on sait en tirer quelque chose. Il ne suffit plus de perdre ; il faut, autant que possible, perdre avec potentiel.
Cette rhétorique a d'autant plus de force qu'elle épouse parfaitement l'air du temps. Dans un univers où l'on valorise l'agilité, le rebond, la résilience, la transformation de soi, la souffrance devient vite suspecte si elle ne se convertit pas assez vite en apprentissage. Le simple fait de nommer la perte peut passer pour une résistance inutile. Le langage ne se contente plus d'accompagner la situation : il la discipline.
Ces phrases sont les véhicules ordinaires d'une morale du comportement. Elles enseignent, à bas bruit, ce qu'il faudrait être pour rester audible dans le monde du travail : souple, orienté solution, capable de reformuler sans tarder le choc en opportunité, le recul en transition, l'atteinte en levier. Celui qui n'entre pas assez vite dans cette grammaire risque alors d'apparaître non seulement atteint, mais inadéquat.
Ce n'est pas de l'optimisme qu'il manque à certaines paroles professionnelles. C'est de la justesse. Non pas de l'élan, mais du respect pour la temporalité de ce qui est vécu.
Une autre manière de parler
Il existe une autre manière de parler. Une manière qui ne renonce ni à la présence, ni au soutien, ni à l'accompagnement, mais qui commence par ne pas déplacer ce qui se joue. Elle ne dit pas : « prenez ça comme une opportunité ». Elle pourrait dire, plus simplement : je mesure que ce qui arrive peut être difficile. Ou : il n'y a pas à qualifier trop vite ce que vous vivez. Ou encore : nous pouvons chercher la suite sans nier ce que cela vous coûte.
Ces formulations sont moins brillantes, moins conformes au lexique managérial dominant. Mais elles ont une vertu rare : elles laissent à l'autre la propriété de son expérience. Il n'est pas interdit d'espérer avec quelqu'un. Il est simplement dangereux de lui imposer trop tôt la forme que cette espérance devrait prendre.
« Prenez ça comme une opportunité » : la phrase paraît légère, presque utile.
Elle est parfois tout autre chose : une manière polie de déplacer la violence, d'en adoucir la formulation, et de renvoyer à celui qui la subit la charge d'en produire lui-même le sens acceptable.
C'est peu spectaculaire. C'est très courant. C'est précisément pour cela que cela mérite d'être interrogé.

